VERBE
4 avril 1870
Orateurs. — On croit avec assez de raison que le talent d'écrivain et celui d'orateur s'excluent d'ordinaire l'un l'autre. En effet, le geste, l'attitude, le son de sa voix sont pour l'orateur des moyens bien autrement puissants que le verbe, que les mots euxmêmes ; bien souvent il se contente d'à peu près, de lieux communs, de phrases toutes faites, de mots sonores, qui, adroitement ou magnifiquement débités, subjuguent matériellement l'auditeur, sans que son esprit ait été convaincu ou charmé. Aussi est-on fort étonné en lisant tel sermon de M. de Ravignan, tel plaidoyer de M. Berryer, acclamés avec un immense succès, de voir qu'ils n'ont rien ou presque rien dît, et que la mimique et l'accent de la voix ont suffi pour passionner une foule. Le véritable écrivain qui vient par exception parler devant un public, n'ose pas faire si bon marché de ce qu'il a à dire et de la façon dont il doit le 'dire ; une incurable pudeur l'empêche de fouler aux pieds le bon sens et la grammaire ; il s'attarde à chercher le mot propre, l'expression juste, la bonne tournure de phrase, au lieu de fasciner ses auditeurâ par de beaux mouvements empiriques, et c'est pourquoi les bons écrivains obtiennent rarement de grands succès oratoires,