VERBE
9 avril 1870
Crise. ■^— Nous sommes arrivés à un moment où le théâtre fou de complications, cle mobiliers, d'allées et de venues, de tohu-bohu et de surprises, se démène fiévreusement à la façon des personnages du chapeau de paille d* Italie ^ et frappé de démence, supprime parmi ses moyens d'action la parole humaine ! Essayer de reconimeilcer à Introduire peu à peu la poésie dans un art qui peu à peu l'd bannie et rejetée, en un mot procéder timidement et par esprit de côhcillàtioô pour ressusciter ce giand art qui va mourir, ce serait liné folie encore, car il y a des moments où rien ne peut être sauvé que par tiné révolution, et le tliéàlré eh est arrivé à un de ces moments. »
3 décembre 1874
ExpRESsioi^B. -^^^ Il y a eu au théâtre fet pour les comédiens deux écoles dont la première "^ à laquelle ont appartenu Corneille, Molière, Racine > tous les génies et tous les grands acteurs — trouvait dans lé verbe, dans les mots eux-mêmes, l'expression de Id situation dramatique, et voulait qu'au théâtre comme dans la vie, là pdssion et rdctioU fussent exactement représentée par la parole hum&ine. C'était tel mbt,
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fet non un autre» cjui, placé et prononcé d'utiip certaine façon, devait exciter la pitié, l'indignation ; l'épouvante, attendrir les àmes^ faire couler leî^ pleurs. Pendant près de deux siècles, cette théorie. etJnforme à la nature des choses, prévalut et tégna.
Enfin, Malherbe vint... c'efit-à-dit*e M. Scribe. Il enseigna par la théorie et la pratique la plu^ fidèle, que le théâtre est un a^t isblé, sui generis, qui n'a rien de comniun dvfec les autres arts^ et surtout avec la poésie. Il se ptéoccupa de la seule situathh et donna à ses comédiehs un texte mou, lâché, quelconque, dont ils pouvaient faire ce qu'ils voulaient, et dont il ne devait pas leur être demandé compte j pourvu qu'ils eussent joué la situation. Bonne ou mauvaise (et poUr itia part je la crois mauvaise conime la nuit, comme la négation, comme le né.ant). cette doctrine a prévalu partout^ et aussi, hélas ! à la Comédie-Française. » .
On en arrive à interpréter Racine en jouant la situation ; c'est-à-dire qu'on rappelle cette naïve troupe de province qui, pour ne pas ralentir la marche de l'action, jouait les Hurfuenots sans la musique.
3 3 décembre 1873
KvocA.TioN. -^ La Poésie — ou si vous Voulez que nous parlions d'une manière plus simple et plus générale j la Parole — est la grande évocatHrt^^ la
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grande magicienne, la grande faiseuse de prodiges et de miracles. Elle sait et elle veut bien les faire tous à elle seule, mais à la condition expresse qu'elle sera seule à les faire. Entre les trois misérables morceaux de toile du premier théâtre de campagne venu, elle vous fera voir, de façon que vous ne douterez jamais que vous les avez vus, le palais des doges de Venise, celui d'Hamlet, prince de Danemark, la Rome de César-Auguste et l'Egypte de Cléopâtre, le palais du roi Fernand, vainqueur des Maures, et la maison de Chimène, et le camp des Achéens regardant douloureusement leurs nefs noires sur la mer immobile...
Si, au contraire, vous appelez à votre aide la vraie soie, la vraie toile d'or, l.es bibelots du temps, la vraie madone espagnole (comme on Ta fait dans Ray Blas)y les praticables, les décors plantés, la lumière électrique projetée par une lampe que tient un monsieur placé à l'avant-scène, et les femmes en maillot trop blanc ou trop rouge (il n'y a pas de milieu) cruellement pendues à des tringles, il arrivera ceci, que la Muse jalouse, que la Poésie, que la Parole, si vous voulez, dira : « Puisqu'on veut m'adjoindre la matière inerte et stupide, que la matière s'en tire comme elle voudra et fasse sans moi des miracles ! »
Mais, me dira-t-on, vous faites là le procès du décor, du truc, du costume, de la mise en scène I — Appliqués aux œuvres littéraires, absolument. Pour ces œuvres, o\\ la Poésie peut et doit tout