‹ CritiquesChapitre 67 sur 99 · MOUVEMENT · texte numérisé non relu

MOUVEMENT

turel se sont violemment refermées, et le bâton de commandement n'est plus qu'un bâton, un morceau de bois qui ne saurait dompter et entraîner les âmes.

i5 novembre 1869

Insuccès. — La seconde partie du concert de rOpéra était consacrée tout entière à Texécution avec soli et chœurs de la Neuvième Symphonie de Beethoven. Lsl Neuvième Symphonie^ ô ciel I comme cela, tout de suite, pour les auditeurs de l^Œil crevé et du Petit Faust , ainsi emportés subitement de Tesprit de Jocrisse et des platitudes de Bobèche aux sublimités du Dante et aux ravissements d* Orphée 1 Cette violence ne pouvait pas réussir ; elle n'a pas réussi, mais qu'il est beau de vouloir plus que ce qui doit être et de tenter l'impossible !

17 juin 1872

Mouvement. — La révolution musicale est aussi impossible à arrêter et à contenir que toutes les aiLitres révolutions. Nécessairement, fatalement, la musique redeviendra ce qu'elle fut chez les Grecs et dans l'antique Orient, la sœur jumelle de la poésie, exprimant comme elle et en même temps qu'elle, les mêmes sentiments et les mêmes passions, et réglant

sa voix sur celle de sa compagne divine. — « Ah ! Tancien opéra comique était charmant ! » s'écrient les louangeur d'une époque évanouie, et ils disent à M. Bizet, à M. Saint-Saëns et aux autres compositeurs : « Rendez-nous Hérold ! rendez-nous Auber ! rendez -nous Boïeldieu 1 »

Mais, au contraire, il ne faut pas essayer de recommencer l'œuvre de ces hommes de génie, par cette unique raison que, s'ils ressuscitaient, ils feraient autre chose que ce qu'ils ont fait. Aucun d'eux ne voudrait plus plaquer au milieu d'un dialogue, sous le nom de mélodies, des airs de danse chantés, qui ne sauraient exprimer aucun état de l'âme, ni aucune autre action que celle du danseur frappant le sol d'un pas rythmé.

i4 janvier 1878

Moyens d'expression. — Aujourd'hui un grand musicien peut peindre les campagnes idylliques et faire soupirer Daphnis aux pieds de Néère au bruit des trombones et des ophicléides, de même que Gossec pouvait faire chanter des fanfares parles violons, car tous les moyens sont bons pour l'ouvrier habile dans son art.

10 juin 1878

Symphonie. — Qu'est-ce one la symphonie avec chant, récitation et chœurs ? Réfléchissez-y bien : ce

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nest rien autre chose que là tragédie grecque , cette forme essentielle et supérieure de l'art lyrique et de Fart dramatique qui n'a jamais pu complément périr et vers laquelle nous revenons plus rapidement qu'on ne se l'imagine ; car, lorsque le spectacle sans poésie et sans âme niaisement nommé (( le théâtre » pai* des gens superficiels, sera tout à fait devenu une pantomime ou un mimodrame, livrés à des comédiens qui, par surcroît, ignorent la mimique, il faudra bien en revenir à la vérité, c'est-à-dire au chant, qui est la vraie expression de notre âme collective. Pour le moment, la niaiserie et L'agitation stérile semblent triompher ; mais, si je vois juste, le moment n'est pas éloigné où Eschyle rentrera dans sa maison et en chassera les fils dégénérés de Jocrisse. Tout l'avenir de notre art est dans la réalisation (heureusement inévitable) de cette formule : réconciliation et union parfaite de la Poésie et de la Musique.

8 mars 1880

Art INTÉGRA.L. — Au lieu de se faire tailler et ajuster un livret de Faiw/, Robert Schumann a mis en musique le texte même du poème de Gœthe. En d'autres termes, chez lui comme chez Wagner, la Poésie se relève du rôle humble et avili auquel nos compositeurs d'opéra l'avaient réduite, et elle redevient ce qu'elle fut dans les temps primitifs, une partie intégrante d'un art qui sans elle restait incomplet même

dans ses aspirations et ses effusions sublimes. C'est l'art orphique, celui qui, à Taurore de toutes les sociétés, exprime ce qu'il y a en nous de divin, et l'âme collective de la foule. C'est celui-là dont on a pu dire qu'il domptait les lions et émouvait les pierres, miracle auquel ne peut prétendre la mercerie de M. Scribe même lorsqu'elle est torturée et agitée par l'ouragan de Meyerbeer. Platon n'avait pas deux noms pour désigner le chant symphonique et la poésie ; leur étroite union est ce qu'il entendait par ce mot uniq^ue et divin : la musique.

. . . Robert Schumann suit le poète à travers les enfers, les allégories, les cieux mystérieux et les grands rêves du second Faust. L'énigme des religions, que le titan de Weimar voulait tenir dans ses mains hardies, comme une troupe d'aigles arrêtée et saisie dans son vol fulgurant, est en somme le sujet de tous les chants et de tous les poèmes, car le chant n'est que la nostalgie de ce qu'il y a au delà de notre intelligence et de nos sens ; mais notre âme succombe sous la conception effrénée de Gœthe. Qu'est-ce donc lorsqu'elle est avivée, exaltée par la puissance du chant; que pour la suivre, l'auditeur doit s'élancer, comme le poète, dans le gouffre de l'inconnu et de l'infini ? Et comment lui demander un tel effort, après lui avoir enseigné si longtemps que les arts n'existent que pour notre amusement et, comme la torture de Perrin Dandin, pour faire passer une heure ou deux ?

FIN D'EMPIRE

icr janvier i863

Nouvel an. — Cependant les Revues agitent leurs grelots, déchirent Tair de leurs fanfares, chantent leurs chansons, montrent leurs maillots chair, leurs oripeaux d*or et d*écarlate. Ici Siraudin, Delacour et Blum, là Cogniard et Clairville mènent intrépidement au feu le bataillon féminin, l'escadron volant de la reine Fantaisie ! Ici on donne des conceris à l'envers, on déménage le boulevard du Temple, on montre le grand diseur Arnal à côté de la belle Tau tin et de l'inimitable Alphonsine ; là les perruques remplacent les ganaches. M"* Schneider étale sa joaillerie. Brasseur entre dans la peau de Fromental et Lu guet marche dans les souliers du duc de la Roche-Péan, Gil-Perez disparait sous des océans de perruques : on rit, on chante, on est désarnié.

1^' janvier i865

Thérésa. — Il s'en faut de beaucoup que le succès de la musique classique au boulevard du Temple égale celui de M*'* Thérésa et de Rien nest sacré pour un sapeur à l'Alcazar du faubourg Poissonnière. M"'' Thérésa est à la modo la plus acharnée du mo-

282 FIN d'empire

ment, et les plus grandes dames de France viennent l'entendre dans ce vilain palais moresque enfumé par le cigare. Toutefois cette vogue, comme tout ce qui existe, a sa raison d'être : ïhérésa n*a pas seulement un geste effionté et bizarrement original, une voix d*un attrait singulier et d'une diction surprenante * elle sait chanter aussi, et on s'aperçoit que quelque bon génie lui a révélé un peu des secrets du grand Delsarte. Quoi ! de tels trésors en possession de cette folle bohème des vers à la diable et de la poésie errante 1 Que voulez-vous ? Rien nest sacré pour un sapeur,

a3 août 1869

Thérésa aussi est toujours Thérésa : elle a toujours son visage gai, intelligent et farouche, ses yeux bizarres, ses larges lèvres peintes d'un rouge de laque de Chine, sa poitrine virile, son allure étrange mêlée de brutalité et de timidité, sa diction à la Darcier et à la Delsarte, son bon regard jçté sur la foule, disant lascivement : « Prends-moi, je t'appartiens ! » Ses notes de bronze, ses gargouillardes d'Alboni pour rire et ses petits bras tragiques. Nous la connaissions virtuose, elle s*est montrée comédienne aussi, etnous n'en avons pas été étonnés, car elle a toujours senti et parlé juste ; elle sera comédienne tout à fait quand elle se débarrassera de l'abominable patois dont elle a toujours cru devoir s'affubler, quand elle laissera les Savons et les J^ étions aux opéras comiques de

VERTl 280

1 807, quand elle dira de la prose française telle qu'elle est et se comporte et quand elle chantera des vers. J'entends d*ici l'objection, et je me hâte d'y répondre : non, je n'exige pas que Thérésa chante du Pindare ni du Victor Hugo ; je demande tout simplement qu'elle chante des couplets écrits en vers amusants, légers et bien tournés, comme M, Cogniard et M. Clairville savent parfaitement les faire, et non pas de lourdes niaiseries mêlées de patois et d'argot, qu'elle porte à bras tendus comme des pavés. Et d'ailleurs, en fin de compte, qu'elle chanté ce qu'elle voudra. Elle a le succès, elle a la gloire, elle est l'adorée de ce peuple immense qui, les soirs de premières représentations, la reconnaît dans sa stalle et lui crie : « Bonsoir, Thérésa ! » Elle est reine par droit de séduction et de violence.

39 mars 1869

Vertu. — Le drame de M. de Montépln, le Talion^ est ce que nous appelons la pièce à courtisanes, c'està-dire qu'à l'acte du bal, un jeune Desgenais, en gilet à cœur et décoré d'un camélia, vient dire à propos de bottes, à propos de rien, à la maîtresse de la maison dont il a bu le punch et mangé les glaces, et à la table de laquelle il soupera tout à l'heure : « Vous quiètes une créature vile, vautrée dans la fange, l'opprobre de votre sexe. » Et la maîtresse de la maison répond docilement: «Je suis en effet une créature vile, vau-

284 t'iN d'empike

trée dans la fange, l'opprobre de mon sexe. » Beaumarchais croyait qu'il y a certaines choses qu'on ne se dit pas à soi-même ; mais il paraît qu'il se trompait, qu'on se les dit toutes et publiquement. On remarquera au reste combien cette apostrophe de Desgenais est vraisemblable et copiée sur la nature ; il y a eu récemment plusieurs bals donnés par de belles personnes, et les choses se sont toujours passées comme nous le raconte M. de Montépin, et sans que les laquais soient venus mettre Desgenais à la porte. Bien plus, après avoir injurié Olympe, il mangeait le pâté de foie gras, le faisan trufiFé et le homard d'Olympe, et même il mettait dans sa poche une patte de ce homard, pour la porter honnêtement à sa famille. Mais ce qui fut particulièrement touchant à la représentation du Talion j ce fut de voir les courtisanes réelles qui étaient dans les avant- scènes pour entendre la comédie, fondre en pleurs en écoutant les reproches que Desgenais adressait aux courtisanes chimériques, et vaincues par la force de son éloquence, déchirer leurs robes à traînes et à ventres, mettre en pièces leurs perruques couleur paille, couleur maïs, couleur beurre frais et couleur de rose jaune, puis jeter leurs joyaux avec horreur, et couvrir leurs têtes de cendres qu'elles prenaient dans des sacs spécialement destinés à cet usage, et qu'elles avaient apportés.

HORTENSE SCH>JEIDEK 285

39 mars 1869

HoRTENSE Schneider. — Ce n'est pas avec des airs d'Iphigénie et de biche mourante que M"® Schneider s'est emparée du théâtre desBoufifes, où elle est arrivée joyeuse, triomphante, maîtresse d'elle-même et des autres, resplendissante en sa belle robe grise et sous son manteau de dentelle, diamantée comme un poème de Verlaine, ayant pour compères le sauvage Désiré et le farouche Hamburger, frappant de son petit pied vainqueur les planches de ce théâtre qui seront, qui sont à elle, s*écriant d'un ton qui n'admet pas de réplique : La maison m appartient^ je le ferai connaître,eX coifiFée d'une crinière d'or rougissant comme Cythérée et comme Jocrisse !

Elle a regardé en face, en lui montrant bien ses narines roses et ses petites dents blanches, son nouveau public idolâtre dans lequel il y a tant de gilets à cœur et si peu de cœurs, et lui a dit sans hésitation : « Voilà comme c'est ! Je viens m'attabler ici et je veux toutes les parts et une autre avec, parce que je me nomme Lion, c est-à-dire Hortense Schneider ! » Et tout de suite Tordre a régné à Varsovie. C'est en vain que le premier soir, tous ces jeunes gens à camélias, pleurant sur la poésie héroïque des larmes de crocodiles, murmuraient avec dandysme : a Eh non ! il n'en faut plus de ces musiquettes, de ces tyro-

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liennes, de ces chansons à sonnettes, et nous voulons quelque chose de mieux, parce que Sardou a écrit le drame Pairie ! » La belle Malaga leur a répondu, en leur faisant un pied de nez, qu'on peut fort bien ressusciter Corneille là-bas et faire tintinnabuler ici les clochettes sonores, et qu'il n'y a aucun rapport entre ceci et cela, et qu'on peut aussi couronner de simples myrtes Anacréon et Théocrile, et garder le noir laurier des dieux pour Pindare, je veux dire pour Victorien Sardou.

D'ailleurs tout a été apaisé, tout a été arrangé, lorsque ayant jeté la robe grise par-dessus les moulins, costumée en Grecque, en déesse, en guerrière, comme Molpadia et Antiope, vêtue de cette tunique et de ce péplum d'un si tendre bleu céleste que couvrent de larges et délicates broderies d'argent et qu'auraient si fort enviés Myrtium, Mélitta, Joessa, Parthenis et Démonassa de Corinthe, elle règne par la gtâce des dieux sur ce grand troupeau de jeunes filles aux jambes vigoureuses couvertes de maillots de soie, sur lesquels tombe, comme unique vêtement, une courte tunique cimbérique, taillée dans cette étoffe blanche à raies mates et satinées qui coûte quarante francs le mètre. — Ah ! la belle tunique, le beau péplum ! En regardant leur adorable azur et tout le jardin de fleurs d'argent diamanté qui fleurit sur cette étoffe idéale, je ne pouvais m'empêcher de songer douloureusement à la Comédie-Française et au pauvre Odéon, où tristes, délaissées, abandonnées, liumiliées, Hermione traîne la savate et Phèdre

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