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OPÉRETTE

vaudeville et du vieux mélodra-me, et que nous allons retourner au bon sens, à l'émotion sincère, à la vraie éloquence, à la poésie enfin, nous en serions médiocrement surpris.

37 décembre 1869

Opérette. — A Racine, ils ont emprunté sans façon Bajazet *, Atalide, Acomat qu'ils appellent Abalboum, et ce personnage dont Racine avait fait son plus cher orgueil, son plus beau triomphe, sa création puissante et originale entre toutes. . . Rbxane !

La nouvelle Roxane, c'est donc cette fastueuse ]yjiie Devéria, étoilée de diamants comme un ciel, une grande, belle personne, hardie, robuste, bien découplée, aux yeux brillants, aux dents blanches, à la peau fauve, dont la chevelure brune et la chair d'une bonne couleur chaude reposent agréablement nos yeux lassés de blanc, de rose et de tignasses jaunes. Comme comédienne, elle a plus d'entrain, plus de flamme, plus d'esprit, plus de cœur au ventre, et s'il faut parler le langage moderne, plus de chien que toutes les autres élèves de M"® Schneider ; elle dit bien le mot, elle lance bien le trait, elle chante avec goût, avec un certain brio, se bornant à indiquer Cintention canaille, n'y

I . Ecrit à propos des Turcs, opéra bouffon de Hector Grémieux et Jaime fils, musique de Hervé.

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appuyant pas, et revenant tout de suite à la gaieté large et spirituelle ; comme femme, elle fait éclore à l'orchestre des Folies-Dramatiques plus de gilets à cœur et à un seul bouton qu'il n*y avait là, avant elle, de gilets à deux boutons, et plus d'habits noirs ornés de rosettes bleues, roses, orangées, noires, vertes, lilas, jaune vif ou de branchettes de lilas blancs qu'il n'y a de rossignols et d'étoiles dans un chant de Y Intermezzo. Ils riaient, ces jeunes dandys si bien giletés, sous les yeux mêmes de M"®* Charlotte Bertliier, Catinette, Fanny Hirsch, Markowitch, Volter, Caroline Letessier, du Bourjal, Grizot, de Ruyser, Pépita Sanchez, au moment où Amurat, n'ayant pu décider Bajazet à s'étrangler lui-même à la (in d'une charade dont le mot est cordon, se décide à "le tuer en lui prodiguant les délices du harem et à le faire manger tout vivant par les odalisques ; ils riaient, sans se douter qu'ils assistaient à la fidèle représentation de leur suicide et aux péripéties de leur propre histoire I Mais, après tout, cette mort-là en vaut une autre, et Cydalise elle-même n'est pas plus redoutable qu'une fièvre typhoïde ou qu'une bonne fluxion de poitrine.

Quant à M^^® Devéria, elle est magnifique, soit que son pantalon de satin bleu, discret comme la tombe, nous force à regarder les trésors de son corsage, soit qu'elle porte l'arc d'une divinité chasseresse, soit qu'elle apparaisse avec ce costume sur lequel ont neigé des milliers de perles et dont le collier seul vaut quatre cent mille francs, soit que coiffée du

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casque surmonté d'une pointe aiguë, les seins emprisonnés dans une cuirasse d*or et les jambes vêtues d'écailles frissonnantes, elle tienne le glaive et la lance, comme Thalestris ou Penlhésilée. D'ailleurs, Roxahe se souvient à propos qu'elle est la fille du roi de Babylone, enlevée autrefois par des corsaires ; naviguant sur l'Euphrate dans une barque légère en compagnie de Bajazet et d'Atalide, elle vient se mettre à la tête des Amazones et, sous les murailles même de Babylone, combat et défait le farouche Amurat. On enverra au jardin d'acclimatation du pays ce padischah démodé, comme on y mettrait n'importe quel animal devenu introuvable, et si quelqu'un demande pourquoi Milher, déguisé en Alsacienne de Géorgie, est monté au dénouement sur le dos d'un éléphant bleu-de-ciel.

C'est pour savoir si le printemps s'avance. Pour hâter l'échéance De nos climats d'hivers,

comme chantait Frederick Lemaître deinscetie Auberge des Adrets que le théâtre de T Ambigu vient de reprendre, comme si on pouvait recommencer un tremblement de terre et reprendre une révolution.

3i janvier 1870

M"*® Bordas. — Il faut voir au Café-Concert- Parisien du faubourg Saint-Denis une bien étrange

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femme, M™® Bordas, qui a quelque chose de la bohémienne et quelque chose de l'inspirée. Des brutalités sans nom et des élans de pythonisse, des yeux glauques de dompteur, une chevelure de déesse éparpillée sur ses épaules et une taille d*amazone donnent un caractère héroïque et sauvage à cette inspirée qui porte des robes d'or comme à la foire et qui a les fureurs sacrées de l'Ode. Enveloppée dans les plis d'un drapeau frissonnant, elle chante F Ame de la Pologne : «Je suis celle qui ne meurt pas I » et elle dit ce refrain avec une expression idéale d'espérance désespérée. Si jamais une nouvelle Marseillaise devait jaillir du cœur d'un peuple, l'inconnue qui« la chanterait, le pied sur les glaives brisés et l'œil dans les cieux, ce serait cette femme *.

II avril 1870

Habits brodés. — Puisque l'éloquence mène à tout, elle peut bien mener aussi au bout du Pontdes-Àrts.

I. Le 7 mai 1871, la Commune de Paris fit donner un concert populaire aux Tuileries, dans la salle des Maréchaux, pour les familles des fédérés tués ou blessés. En rendant compte de celte fête, le A^aiiOMoî mentionne que « le triomphe de la soirée fut pour Mme Bordas. Après qu'elle eut fini les deux chansons annoncées par l'afiBche, il lui fallut faire retentir les murailles dorées du château des rois des énergiques accents de la Canaille, L'antithèse était saisissante et Teffet prévu. »

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Que M. Emile OJlivier soit nommé académicien, cela n'a rien qui nous surprenne ; garde des sceaux, futur sénateur, académicien, il était écrit que M. Emile Ollivier porterait tous les habits brodés qui se brodent sur la terre, et, sous ce rapport du moins, il n*aura pas de peine à l'emporter sur M. Gambetta.

36 juin 1871

Chicard. — « M. Lévêque, négociant en cuirs, est décédé. »

C'est dans ces termes, épiques à force de simplicité, qu'une note envoyée aux journaux a annoncé la mort de celui qui fut le grand Chicard I Peut-être ce personnage, dont la renommée fut à une certaine époque aussi universelle et triomphante que celles de Mangin le marchand de crayons ou de la courtisane Lola Montes, est-il presque un inconnu pour la génération actuelle, tant nous avons fait de décombres et de barricades avec les images des anciens dieux I Il fut un temps, dont le ballet de Gustave ///donne une assez juste idée, où le bal masqué' de l'Opéra était quelque chose d'aussi innocent qu'une idylle de Berquin. On y portait des costumes de caractère et on intriguait les personnes de sa société ; en cet âge d*or, on croyait avoir fait une grosse orgie quand on s'était déguisé en Polichinelle ou en Pierrot, ou en Paillasse élégant ou en Hongrois, ou en postillon, ou en Espagnol de Beaumarchais, ou en Turc

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avec un soleil dans le dos. Et tout ce petit monde s'agitait selon la formule, dansant la contredanse de nos pères, avec la chaîne des dames, la trénisetle cavalier seul, au son d'une musique naïve et solennelle, ou bien encore la « galopade », récemment inventée, et qui, doux enthousiasme de l'âge d'or, se croyait violente. Musard, un petit homme de génie, grêlé et à l'âme de feu, parut et communiqua son délire intérieur à la musique du bal, et cependant il n'avait rien fait. Quel orchestre, fût-il celui-là même de l'enfer, eût pu réussir à dégourdir et à déniaiser ces Turcs à pots de fleurs et ces honnêtes polichinelles, dont la gaîté semblait empruntée à une tragédie de second ordre ? Enfin, Malherbe vint. . .

Malherbe, c'était précisément M. Lévêque, marchand de cuirs. On vit sur les escaliers de l'Opéra une sorte d'être inattendu et excessif dont le costume seul était une révolte contre toutes les sociétés passées et futures et parodiait en bloc ce qui avait fait ajuste titre l'admiration des hommes. Le front haut, l'œil intrépide, le visage orné de moustaches et de favori^ extrêmement vulgaires, il s'était coifl'é du casquç même avec lequel le vertueux comédien Marty avait représenté un des héros les plus populaires du mélodrame. Notez bien ce point, le casque de Ghicard n'était pas seulement pareil à celui de Marty ; c'était, en efl^et, celui de Marty ; car le grand révolutionnaire voulait insulter du premier coup tout ce qui avait été vénéré et respecté jusque-là.

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Le jabot historique de Buffon, la veste brodée d'argent de Louis XIV, l'habit avec lequel cet Apollon couronné posait devant Vander-Meulen, Chicard s'était emparé de tout cela, et sur ces défroques des vieilles religions et des monarchies il faisait flotter la cravate noire de la bourgeoisie, follement tordue par le vent« furieux. Un immense plumet écarlate s'agitait terriblement sur le cône de son casque, pareil à celui d'Hector dont s'épouvantait le petit Astyanax, en même temps qu'il portait des gants de buflle et les bottes à revers des généraux de l'empire : combinaison à l'aide de laquelle il trouvait le moyen de railler en même temps les militaires du roi Priam et ceux de l'empereur Napoléon et la gendarmerie départementale ! Quant à sa danse... imaginez une parodie échevelée et désordonnée de toutes les croyances et de tous les amours : l'Olympe et la Révolution, Werther et Sainte-Hélène, les poèmes, les rois, les dieux, la fable et l'histoire, le glaive, le sceptre et la lyre, tout était vilipendé et bafoué par cette pantomime sauvage, par cette féroce satire dansée qui faisait de toute la tradition un tas de chififes et de loques où la pourpre des h^os n'était plus qu'un torchon épileptique ! Et ainsi les bras levés vers k ciel insulté, le grand Chicard entraînait à sa suite dans un galop ivre de rage, au bruit des clairons effrénés de Musard, un peuple de débardeurs bondissants, aux seins demi-nus et aux crinières envolées, que Gavarni avait créés à l'image de la folie de Chicard et à l'image de son propre rêve 1

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Chicard vient de mourir ; et en effet il pouvait mourir, car sa révolte n'est pas demeurée stérile, et son hymen avec la Démence a enfanté des légions. C'est de lui et de sa pantomime que vient en ligne directe cet art, aujourd'hui triomphant, qui traîne dans la boue la cithare d'Orphée, la blanche robe d'Hélène, et qui a imposé à l'Europe l'argot français, conime ' nos grands aïeux lui imposaient jadis l'héroïque galanterie de Corneille et la langue mélodieuse de Racine. Tandis que Balzac faisait défiler sur ses tréteaux illustres la Comédie humaine^ il créait, lui, la Parodie humaine, préparant à l'avance le règne dWgamemnon ou le Chameau à deux bosses et du Petit Faust ! Après qu'il avait foulé aux pieds tous les joyaux, tous les lauriers, tous les symboles de la gloire et du génie, le temps n'était plus éloigné où Hervé habillerait Joseph Kelm en jeune fille, cacherait des côtelettes crues dans son piano et guillotinerait, sans le tuer, le mari de son amante, uniquement pour pouvoir s'écrier en roulant des yeux blancs : « Nous ne pouvons cependant pas sortir avec ce cadavre ; // va nous faire remarquer î » Bien plus, le même Hervé était désormais autorisé à chanter un jour, en grattant la guitare de la sérénade espagnole :

Apparais-moi, mon Andaloiise, Toi qui vantes au numéro dotizc !

. « Toi i\\\\ restes au numéro douze I » C'est ainsi qu'il prédisait et dépassait d'avance les plus farouches

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