CONSOLATION
blouse. A part lui, pas une blouse, pas une veste de travail ; et s'il est bien vrai que nous faisons tous partie du peuple, il manquait là du moins ces humbles ouvriers, ces prolétaires qui ne changent pas de costume pour aller au théâtre applaudir un poète, et que nous voyons à TAmbigu et à la Porte-Saint-Martin, enthousiastes, haletants, courbés sous le charme et vivant eux-mêmes, avec une magnifique puissance d'illusion naïve, le drame qui se déroule sous leurs yeux. Comme le dit un sage proverbe, le mieux est l'ennemi du bien : pour éviter l'encombrement et la foule, la Société des gens de lettres avait fait distribuer à l'avance des billets dans les mairies. Elle avait oublié une seule chose, c'est que le peuple, éternellement opprimé et foulé au nom de mille soidisant règles parfaitement inutiles, se méfie de tout ce qui est réglementation, comme un chat échaudé craint l'eau froide 1 Pour lui, une représentation gratuite sera longtemps encore, sinon toujours, celle où on lui ouvrira les portes toutes grandes en lui disant : « Va où tu voudras 1 » mais il ne se croira jamais chez lui au milieu de tant d'ouvreuses et de baïonnettes qu'il y en avait hier au théâtre de l'Opéra.
la juin 1871
Consolation. — Nous devons de grands remerciements à l'administrateur de la Comédie-Française.
32 2 LE TUÉATHE ET LA GUEHRE
Pendant les plus mauvais jours que nous avons traversés, cloutant si nous n'étions pas le jouet de quelque rêve horrible, il a voulu et il a pu, entouré d'artistes dévoués, continuer les représentations des chefsd'œuvre du répertoire, qui seules nous ont fait croire à la persistance de notre vie intellectuelle. Spectacle rassurant ! dit quelque part Victor Hugo, et c'est le cas de le redire ici. En écoutant les vers de Racine revêtus d'une beauté suprême et les vers de Molière, dans lesquels resplendit l'invincible lumière du bon sens, nous retrouvions un reste d'espoir, comprenant que nous ne pouvions pas être enfermés pour toujours dans le chaos et voués définitivement à l'absurde, tant que nous nous rappellerions leurs divines paroles, qui sont la plus haute expression de la foi et du génie de la France.
Jamais plus qu'à présent nous n'avons eu soif d'héroïsme, et jamais nous n'avons mieux compris combien c'est la seule grandeur humaine et la seule joie supérieure de tout immoler à cet inflexible maître de nos cœurs et de nos destinées : le Devoir.
Cette immolation de nos passions et de nos appétits au devoir toujours plus exigeant, toujours grandissant, toujours de plus en plus élevé et impérieux, c'est le Cld, c'est Clnna, c'est Polyeucte^ c'est tout Corneille. Nous pouvons sans crainte interroger sans cesse le vieux tragique : toujours il nous indiquera la route à suivre, et il nous dira ce que l'honneur conseille et ce qu'ordonne la mâle vertu. Et dans les moments comme celui-ci où la farouche