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I^E THEATRE ET LA GUERRE

paîx cicatriserait enfin nos blessures, nous nous occuperions de faire, pour l'avenir, des citoyens et des hommes, et que pour cela nous reviendrions à ce qui fut véritablement l'âme française, à la pitié attendrie de Racine, à la mâle bravoure du vieux Corneille, au rire éclatant et vengeur de Molière ! Cependant voici que nous avons oublié nos serments de l'heure sanglante et que, de nouveau, nous nous résignons à être le cabaret et le tréteau de l'Europe I

A la bonne heure 1 Le bonhomme qui peignait sa porte, dans VŒU crevé, a recommencé à badigeonner sa porte en vert et à s'écrier avec componction : (( 0 Michel- Ange, je comprends tes douleurs ! »

3 juillet 18/19

Je sais bien que dans l'esprit de la plupart des critiques la conformité d'opinion implique une nécessité d*admirer des comédies politiques et qu'en les louant on croit faire œuvre de bon citoyen*. Mais pour moi, artiste étranger à la politique, qu'on me pardonne si mon cœur n'est pas plein de haine et de vengeance^ et si je ne puis me plaire à toutes ces représailles ! Pour moi, poète, je ne puis bannir de mon cœur toute pitié ; chrétien, je ne puis oublier tous les jours que le Christ a pardonné à ses bourreaux.

Ainsi, je l'avoue, j'ai éprouvé un profond sentiment de douleur et de dégoût en voyant le théâtre de la Montansier et le théâtre du Vaudeville traîner M. Armand Marrast sur la claie du ridicule, quand M™® Marrast est morte il y a quelques jours et quand le cœur des siens saigne encore 1

Relisez Aristophane, puisqu'on a tant parlé d'Aristophane à côté de ces nouvelles comédies satiriques ! Oui, comme nos Aristophanes d'à présent, comme

I. Écrit à propos de la Foire aux Idées de Leuven et Brunswick, en feuilleton du Dix-Décembre,

M. Clairville, comme M. Maurice Alhoy et M. Leuven, le satirique d'Athènes tenait toujours dans sa main le fouet sanglant, mais toujours, toujours aussi une autre main tenait la lyre de l'Ode pour chanter le respect des dieux et la gloire de la patrie. Ah I ce que je crains, c'est la raillerie toujours sans repos, sans ce coin de ciel bleu que le poète demande à grands cris. Mais Aristophane ! Quand il a raillé, quand il a mordu et égratigné jusqu'au sang le personnage qu'il met en scène et le peuple qui l'écoute, quand il les a flagellés de ses vers en pleine figure, comme pourrait faire M. Clairville lui-même, alors il lance sur la scène ce chœur grandiose des comédies grecques qui envoie son enthousiasme vers le ciel en odes inspirées.

i3 août 1849

J'ai exprimé ici même mon indignation contre M. Leuven et M. Brunswick, qui injuriaient M. Marrast le jour même où M. Marrast pleurait sur une tombe à peine refermée. Du fond de mon cœur blessé j'ai défendu les républicains dans ces colonnes frivoles, fermées, grâce à Dieu, à la politique, et où j'ai le droit de demander pour tout le monde de la pitié et de la justice ! Mais les rois, n'en aurons-nous pas un peu pitié aussi ? Oui, du temps que Louis XIV volait leurs rayons aux astres épouvantés et secouait sur les lambris des

palais ses mains pleines de soleils flamboyants, oui. cela aurait été courageux et charmant alors de travestir un roi en Ducantal enrhumé et de le faire représenter par Rebard couvert de fluxions et de verrues ! Mais dans ce siècle où Louis XVI est mort sur un échafaud et Napoléon sur un rocher brûlant ; dans cette année 1849 où le vieux roi Louis-Philippe, vaincu enfin par le destin, triste et penchant comme Charles X à Goritz, demande en pleurant la grâce de venir pleurer une dernière fois sur le tombeau de son fils aîné... non I j'ai beau faire, Rebard en roi ne me semble pas comique.

28 janvier i85o

Nous aussi, nous sommes sur un théâtre, et on nous demande brutalement le succès. Mais c'est bien autre chose, ma foi, que le théâtre des comédiens I Ce théâtre, c'est nous-mêmes qui en rabotons les planches et qui en allumons les chandelles ; là, ni costumier ni décorateurs. Tous les lundis matin il faut que nous soyons prêts à montrer la poésie et la pourpre, le salon et la prairie, le transparent qui fait le soleil et la lune : le rideau, les quinquets et le beau style, l'invention et la mise en scène, tout cela nous regarde ; à l'heure dite, il faut que nous soyons en mesure de parler le langage d'Agamemnon et le langage de Jocrisse, à nous mesurer avec les dieux et à avaler des étoupes enflammées, à faire étinceler

3oO NOTRE ROLE

nos yeux sous la blonde chevelure d'Achille et sous la perruque rousse de Paillasse : l'amoureux, l'amoureuse, le roi, le docteur, la grande coquette et Timbécile, c'est le même qui fait tous les personnages : « Dieu de Thymbre et de Délos, qui possèdes un temple dans la Lycie, viens à nous, archer divin ! » Et puis, Tinstant d'après : « Monsieur, c'est vrai que f ai cassé r assiette, mais tous les morceaux en sont entiers, » Puis c'est Carlotta ou Cerrito qu'il faut suivre dans quelque danse amoureuse, au clair de lune embaumé, parmi les bluets et les étoiles, ou sur la pointe des flots argentés, ou sur le lac qui se pâme en silence, et dans cette même prose qui me servait à vous raconter l'histoire du duc Robert II, il faut que je trouve un rythme lyrique, vivant et insaisissable pourtant, pour vous faire suivre le vol de Giselle parmi les lis extasiés.

Un pareil métier n'est pas très facile, n'est-ce pas, et on se tirerait plus aisément de jouer de là lyre sur une corde à puits ou du violon avec une canne à épée, comme le grand virtuose Paganini qui n'est plus. Or, vous comprenez bien que sur notre théâtre comme sur le vôtre c'est très simple de réussir avec des hoquets, des ports de voix et des ficelles connues ; réussir, c'est l'enfance de l'art. Aussi y a-t-il quelque mérite pour un acrobate du feuilleton qui a des planches, à s'exposer volontairement aux sifflets pour être sincère.

î«iOTl\Ë ROLE Soi

■ i5 avril i834

Il serait superflu de dire qu'étant poète de mon état et vieille ganache romantique, j'admire les chemins de fer, le télégraphe, l'association et le reste, la gloire de Daguerre et celle de Parmentier, mais sans avoir jamais senti mon cœur battre d'amour spécialement pour telle ou telle pomme de terre ou pour telle ou telle locomotive. Je loue et j'aime M. Chamberlent d'avoir défriché les landes et d'y avoir planté des arbres, mais sans pouvoir consentir jamais à l'adorer au lieu et place de l'ancien bon Dieu. Enfin, avouons tout, pendant que j'y suis. : je chéris l'utile, mais je chéris surtout l'inutile, et la seule filature dans laquelle j'aie des actions est celle du célèbre lis dont parle l'Écriture.

i4 juin 1869

L'auteur justement applaudi et acclamé du dernier adultère représenté à la Comédie-Française, M. Paul Déroulède, poète aimable et sympathique, a 1 âge de Roméo, presque Fâge de Chérubin ; il est tout naturel qu'il s'habille à la mode de son temps et qu'il rime, pour le Théâtre-Français, le genre de poème que le Théâtre-Français joue exclusi-

vement ^. Il ne pouvait, à lui seul, remettre à gauche . le cœur que tant de médecins autorisés ont mis à droite, et empêcher Sganarelle de continuer à changer tout cela. D'ailleurs son adultère en vaut un autre, et même vaut mieux que beaucoup d'autres adultères dramatiques ; car il est encadré du moins dans une ingénieuse petite action pseudo-historique, et il est costumé avec amour du velours raisin de Corinlhe et des plumes que la Comédie se permet quelquefois en juin ou en juillet, mais jamais l'hiver, le code du savoir-vivre exigeant que l'hiver, passé neuf heures du soir, on ne se montre plus qu'en habitnoir et en cravate blanche.

... Quant à l'auteur, dont la pièce, bien pensée, bien charpentée et bien écrite, nous promet un auteur dramatique et peut-être un poète, je l'entends me dire : « Résumez-vous 1 » Je me résume : Vous désireriez, je désirerais, et comme dit Lassailly, il serait à désirer que les hommes fussent plus vertueux ; mais le Devoir a pour lui la sanction religieuse, le Chef de l'Etat, la Loi, les Tribunaux, la Conscience, les sergents de ville et cinq cent mille hommes de troupes armées, sans compter la garde mobile ; la Passion n'a qu'un avocat : le Poète I Que cet avocat ne dise pas qiu tribunal : « Vous ferez bien de condamner mon client à la peine de mort,

ï. Écrit à propos de la représentation à la Comédie-Française de Juan Strenner, drame en un acte et en vers de Paul Déroulède.

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et de lui infliger en outre seize francs d'amende ! » Que chacun d'entre nous aime et garde bien sa femme, ne convoite ni ne prenne la femme d autrui, et pour le reste, laissons faire les gendarmes !

6 décembre 1869

J'ai déjà relu vingt fois ce Curé de Cucugnan et la Chèvre de M, Seguin (dans les Lettres de mon Moulin d'Alphonse Daudet). Cette chèvre de M. Seguin qui jusqu'au matin a lutté avec le loup et que le loup a mangée au matin, cette folle, cette insoumise, cette buveuse de rosée qui voulait être libre et qui en a été justement punie, c'est toi, poète, c'est vous tous qui ne savez pas brouter à Taltache, qui avez besoin de courir d'un pied libre à travers l'herbe parfumée et pleine de fleurs, et de sentir sur votre front le baiser glacé des étoiles ! Luttez jusqu'au matin, si vous pouvez, et alors vous vous coucherez glorieux dans la pourpre de votre sang ; mais au matin le loup vous mangera, il n'y a pas à dire (( mon bel ami ! » et c'est comme si le notaire y avait passé, avec ses lunettes. Cette belle histoire est dédiée à l'un de mes amis particuliers, le poète Gringoire, qui, à ce qu'il paraît, n'a pas voulu adorer le Veau d'Or, et qui, à cause de cela, n'entretient les filles d'Opéra que de madrigaux et regarde l'heure au soleil .

334 NOTRE UÔLE

II janvier 1875

L'architecte, comme le poète, comme le peintre, comme tout autre artiste, n*est, en somme, qu'un greffier qui vient libeller et rendre visible ce qui existait dans Tordre moral et dans la conscience humaine. Un Homère est non pas celui qui invente des récits héroïques, mais celui qui les recueille et leur donne une forme définitive ; et celui qui veut tirer de son sein et créer de toutes pièces nue épopée produit la Ilenriade,

Il Juin 18^9

Involontairement je répète dans mon cœur celte ode sublime d'Alfred de Musset à la Malibran morte, et ses. plaintes sur le seuil de notre siècle pavé de tombeaux. Car nous voici à une de ces heures qui se renouvellent deux ou trois fois dans chaque grande époque, heures tristes et fatales où, tandis que la cité elle-même tressaille de quelque horriblQ épouvante, toutes les Muses aussi portent à la fois un même deuil et se souviennent qu'elles sont sœurs pour mêler leurs gémissements et leurs sanglots. Oui, je me rappelle avec le poète ces heures d*agonie et d'enfantement où tout ce qui fut grand dans le siècle dernier nous quittait à la fols, Schiller, Gœthe, Byron, et où s'éteignait comme eux le vainqueur du monde, soleil couchant, dont le reflet éblouissait encore les cieux de lumière et de flammes.

0 regrets ! ô souvenirs ! Après tous ces duels entre la Mort et la Gloire, où la Mort avait été sans cesse victorieuse, il semblait qu'elle dut être enfin assouvie ; mais la Mort est pareille à la courtisane de Ju vénal, à cette Mcssaline lassée et non pas rassasiée. Nous-mêmes, et CCS tombes augustes à peine reformées, combien avons-nous vu mourir de grandes

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choses et de grands noms, de fortunes considérables et de personnes illustres I Chateaubriand, ce divin vieillard, qui a vu la poésie de tout un siècle ruisseler de son flanc sublime ; Donizetti, dans Tâme duquel murmurait sans cesse une lyre harmonieuse ; Madame Récamier, qui a eu la gloire de poser nue devant Canova, et qui laisse au monde une statue immortelle, digne d'Anacréon et de Phidias!

Et pour ne parler que du théâtre, après la grande Mars qui emporte avec elle la comédie de Marivaux, après Monrose, qui sous ses cheveux blancs fut tout Tesprit^ toute la verve, toute Toriginalité de notre Comédie-Française, après M'^® Mante, morte dans tout l'éclat de sa jeunesse et de sa gloire, voici que les derniers d'entre les plus grands et les meilleurs nous quittent aussi, dispersés par la mort, par l'absence, par l'ingratitude, par tout ce qui survit au vain fantôme de la popularité ! C'est Frederick, ce roi de l'emphase, de l'enthousiasme et de la satire modernes, qui voit s'écrouler autour de lui le théâtre de sa comédie et de son ode ; c'est M^'® George qui s'en va, brisée sous tant de lauriers ; c'est M"® Rachel, partie pour une de ces tournées, en province, d'où elle nous revient mourante et meurtrie, comme la Malibran 1 Enfin, c'est M^^® Déjazet à qui les médecins interdisent la scène. M"® Déjazet, que ses critiques, même louangeurs, ont traitée trop légèrement, faute de se rappeler qu'elle seule parmi nous a été la poésie d'Anacréon et de Déranger, la muse française du vin et des amours, et que seule

elle a pu chanter digaenient cette imiïiortelle chanson : la Gaudriole, vêtue de soie rose et couronnée de rose§ fleuries ! Mai$ le véritable malheur, le véritable deuil, la peite irréparable de notre théâtre, la presse vous Ta apprise en pleurant ; les plus grands noms et les plus grandes voix de ce temps s'en sont énaus, et vous-même vous avez déjà pleuré sur la tombe fraîche encore de Marie Dorval.

George, Dorval, Rachel, Déjazet, que de souvenirs ! Beaux noms dont le moindre est encore un nom illustre et qui laisseront après eux une trace de lumière vivel

II juin 18^9

11 nous est resté de Mademoiselle George à vingt ans un beau portrait peint par le baron Gérard * . A voir ce port de déesse, ces bras et ces mains splendides, ce corps divin que Scoras ou Cléomène eussent ainsi taillé dans le marbre de Paros, à voir noblement posée sur un cou fort et hardi cette tête régulière, ruisdelaote d'une dbevdure ondoyante et touffue, il semble que par une dernière et audacieuse révolte les dieux païens avaient voulu montrer la beauté sereine de Thumanité antique faite à leur image. Le front blanc et droit, les yeux étoiles, les narines correctes ouvertes, voluptueuses, les lèvres riches»

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