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I. Ecrit à propos de la retriiii^ de Mademoiselle George

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éclatantes, fièrement et nettement dessinées, le menton superbe, les oreilles admirables de pureté et de transparence ; tout dans cette tête impériale don nait l'idée de la fièreJunoncomme la décrit Homère. Ce qui fit la gloire de quelques artistes du temps de l'Empire, ce qui nous a donné Prudhon, le plus grand peintre français peut-être, c'est un amour enthousiaste et sincère de l'antiquité, cette source à laquelle le monde entier s'abreuve. Par une grâce spéciale, qui ne sera plus accordée sans doute à aucune artiste ni à aucune femme, il a été donné à M"® George non seulement de rappeler la Grèce antique par une aspiration ardente vers ses chefsd'œuvre, mais de lui appartenir elle-même, et, assurément, Alcibiade n'eut pas été étonné de la voir se promener à côté de la jeune Laïs dans les rues d'Athènes.

Aussi, en voyant ce portrait, j'ai compris les légendes déjà fabuleuses sur la jeunesse de M"® George, ces légendes que tout enfant j'écoutais comme des contes de fées ! Je retrouve et je revois, embellie par mes jeunes rêveries, cette histoire du jour où ^lic W eymer, âgée de quinze ans, débutait dans Iphigénie, Tout à coup, par je ne sais quel accident, ses cheveux se dénouèrent, et cette chevelure, plus grande qu'elle, ruissela à terre et fit des ronds à ses pieds ! Alors il sembla qu'une sombre nuit mêlée d'éclairs passait devant les yeux de tous les spcclaleurs, puis, la première surprise passée, ce furent des applaudissements, des cris, des trépigne-

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ments, une véritable fureur ! Et elle, cette jeune fille 1

timide encore, rougissante d'émotion et de joie, dominait pourtant ce tumulte par le calme rayonnement de sa beauté ! Plus tard, je la revois à ce camp dé Tilsitt, où elle joua devant un parterre de rois, et où un frisson d'admiration courba îes fronts de tous ces maîtres du monde, comme autrefois les vieillards d'Ilion saluant Hélène !

C'était surtout pour la poésie de Racine, harmonieuse et spiendide, que semblait faite une aussi complète beauté, et aussi, après les triomphes de Lucrèce Borgia et de Marie Tudor, après Christine, après la Tour de Nesle et le Manoir de Montlouvier^ M^'* George qui, il y a quarante ans, débutait par le rôle d'Iphigénie, nous a fait ses adieux dans le rôle de Clytemnestre. Et les poètes contemporains ne lui en voudront pas de ce solennel hommage rendu à Racine, qui reste après tout l'incontestable et légitime ancêtre de tout ce qui porte aujourd'hui un grand nom dans la poésie française.

II juin 1849

Rachel ! Et jamais si superbe, si dédaigneuse et si terrible Eriphile n'a foulé d'un pied impatient le pavé de marbre du palais ; jamais ce beau rôle, l'un des plus difficiles ou plutôt des plus impossibles du répertoire, n'a été rendu à la fois avec autant

d'idéal et avec «ne fierté aussi poignante que par M"* Rachel. La fierté implacable, la timidité sauvage et hautaine, la haine et l'amour, il y avait bien toutes les passions d'Ériphile dans la poitrine haletante de cette jeime femme qui semble toujours porter siif son f^ntqtielqtfe fatalité inouïe et marcher poursuivie parle fouet des invisibles furies.

Rachel semble avoir été créée exprès pour jouer ce rôle ingrat et passionné ; aussi y est-elle complètement belle. Le feu sombre de ses regards, ses narines dédaigneuses, ses lèvres toujours tordues par quelque souffrance cachée, ses dents blanches et terribles, l'ironie qui éclate dans toute Thabitude de son geste et de sa démarche, la pureté même de sa diction, rendent vivante l'Ériphile de Racine, et jettent dans tous les cœurs cette terreur vague et inexpliquée dont le poète a voulu entourer ce personnage exceptionnel. Et c'est ici surtout le cas de répéter une vérité qu'on ne veut pas entendre et qui mériterait d'être un des axiomes du théâtre.

La faculté de transformation qu'im préjugé vulgaire prête aux comédiens n'existe absolument pas, et on ne peut obtenir de grands effets au théâtre qu'à condition d'approprier la nature idéale qu'on veut faire représenter, à une nature réelle qui soit tout à fait aûalogue et dirigée dans le même sens. Il dépend d'un comédien de développer, d'exciter et d'idéaliser les sentiments qui sont en lui, mais non d'y suppléer absolument. Aussi est-ce le tort d'une critique ignorante, principalement envers M"® ftachêl,

de pousser un artiste hors de la voie que lui indique impérieusement sa propre nature. Quoi que puisse en penser M"^ Rachel elle-même, ses échecs dans Célimène, dans Dorine et dans Âgrippine, ne prouvent rien contre le génie de la tragédienne qui a fait des rôles de Phèdre et d'Hermione des créations magnifiques et complètes.

10 septembre i849

Il faut admirer M"'-' Rachel malgré qu'on en ait f chaque fois qu'elle nous quitte, elle revient avec des effets nouveaux et inattendus, la lèvre encore plus fière, les yeux remplis d'un feu plus sombre, les mains belles et blanches, le sein palpitant, et elle maudit Rome et elle insulte Vénus avec toutes les colères et les ivresses désespérées. Certainement elle a le cothurne, la chlamyde, le port héroïque, le grand geste, TefiTroi, la haine, elle est Camille, je ne puis le nier : mais, non, vous n'êtes pas ma Phèdre à moi, la blonde Phèdre d'Euripide I Et puis M"® Rachel s'en va, et pour moi c'est un aXtrait de moins. Je ne serai pas de ceux qui lui crieront : « Ne vous en allez pas, ô ciel ! »

Pour nous, public, M"^ Rachel a été une belle et superbe maîtresse, et nous lui avons donné la clef de nos trésors, et elle a pu y plonger jusqu'aux épaules ses bras tremblants. Mais je ne sais pas

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relenir les maîtresses qui me quittent. J'ai toujours présente à Tesprit cette vérité que personne n'est indispensable et que Dieu nous donne notre amour quotidien comme notre pain quotidien. Hermionc est morte, vive Hormiono ! Celle qui sera demain notre idole est peut-(*tre en train, à Theure qu'il est, dé jouer à la pigoche sur le quai de l'Archevêché, avec un mouchoir de quatre sous sur la tcte, ou bien de laver ses petits pieds dans le ruisseau, ou peutêtre, elle est accroupie *demi-nue dans un coin de l'atelier de Préault ou de Pradier, où elle mange dans une assiette du Japon deux sous de pommes de terre frites qu'on lui donne par charité.

Adieu, Mademoiselle, nous vous avons bien aimée ; mais quand vous serez partie, les roses refleuriront et le ciel sera bleu comme si de rien n'était, et au printemps prochain, nous irons avec Margot cueillir des lilas et chanter nos chansons sous la tonnelle, ni plus ni moins que s'il ne s'était rien passé à la Comédie-Française.

17' septembre ii^\^

Jamais de ma .vie je ne me permettrai de donner un avis à la Comédie-Française ; j'avoue naïvement que les sociétaires, les gens de loi, les décrets, les hommes noirs, les lettres de M. Edmond Séveste, tout cela m'effraye autant que les avocats et les médecins. Pour tout dire, il y a là plus qu'il ne faut

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pour donner la chair de poule à un pauvre gentilhomme républicain, dont l'enfance s'est écoulée à lire Anacréonet à voir jouer Polichinelle. Mais, s'il s'agit d'engager M"® Delphine Fix, je dirais, il me semble, qu'il faut l'accepter et l'accueillir comme on accepte une perle ou un boulon de rose, et la chose me semble tout bonnement aussi simple que cela. Du reste, la Comédie-Française ne se le fait pas dire ; elle laisse les scènes secondaires courir après tous leurs lièvres politiques, et cependant, elle s'empare des beautés les plus fières et les plus charmantes, M"^ Nathalie, M"« Judith, M"^' Luther, jVjue Favart, et sans doute M"® Fix î Quoi qu'on en ait, il faut aller au théâtre de la République pour entendre de beaux vers et pour voir de jolis visages. N'est-ce pas avouer que tout l'intérêt est là ? Quant à l'éternelle retraite de M"® Rachel, cette légende vieille comme le monde, il n'y a pas plus à s'en inquiéter que de la comète. Non, Phèdre ouChimène ne peut pas mourir, immortelle qu'elle est, parce qu'il plaît à une demoiselle juive d'aller demeurer dans une diligence. Le divin Thespis, couronné de pampre, ce poète des bourgades et des grands chemins qui baisait la comédie enfant avec ses lèvres barbouillées du sang d'un dieu, portait bien sur son chariot une autre fortune I II est mort pourtant, et je ne sache pas que la comédie soit descendue avec lui au tombeau. Bah ! Hermione ! belle affaire. J'ai dit, lundi dernier, où elle se cache ; et maintenant, chaque fois qu'une petite fille ei^ n^ouchoir à carreaux

m'offre dans la rue des cure-dents ou des allumettes, tout de suite je la regarde fixement entre les deux yeux pour voir si ce n'est pas elle qui sera Hermione demain, et pour avoir la gloire de m 'écrier le premier : Vive Hermione !

28 janvier i85o

Eû disant la vérité à M"** Rachel , la presse aura fait un sacrifice aussi grand que M"* Rachel en jouant Mademoiselle de Belle-Isle *.

Pourtant, 6 Muse, ô Poésie, vierge sauvage, dédaigneuse des amours vulgaires, ayez pitié de celui qui vient vous adorer avec le coeur et les mains purs, et ne vous étonnez pas si son cœur tressaille I Ça ne serait pas déjà si beau quand je viendrais m'é'crier avec tant d'autres Sosthènes : M"® Mars, il fallait voir M'^** Mars, M"® Mars qui était ceci, qui était cela ! Être jugée sévèrement, ce n'est rfen, mais se setitir insulter au moyen d'une rengaine caduque, c'est souffrir toute l'ineffable agonie du lion chanté par La Fontaine.

Après avoir été admirable à la répétition générale et avoir arraché des pleurs à tous les assistants, M"* Rachel a échoué complètement à la représen-

1 . Écrit après la représentation de Madtmôiàelle de Belle- hlèy comédie en cinq actes d'Alexandre Dumas, reprise du a5 janvier i85o.

tation. En face du poblic, elle a senti que décidément aucune communion ne pouvait exister entre elle et la foule à propos de cette fable légère et spirituelle qu'un poète épris des aventures a écrite en se jouant, if y a longtemps déjà, pour une comédienne de géiïie moins sérieuse que son art * .

M"® Rachel a senti son cœur défaillir ; artiste sérieuse et sincère, pour émouvoir ce peuple qui Tadore elle a besoin de croire à son poème beaucoup plus sérieusement que M. Dumas ne croit aux meilleurs des poèmes qu'il bâtit de perles et de bulles de savon sur des ombres de pointe d'aiguilles . M"® Rachel a prouvé précisément sa force en faiblissant sous un fardeau qui ne ferait pas fléchir une poupée ; quand cette flamme qui sort de ses yeux et de son cœur a flamboyé autour d'elle et n'a rien éclairé, M"* Rachel a été épouvantée et humiliée de voir en un instant tout ce qu'il y a de faux dans une comédie audacieusement frivole, qui est un chef-d'œuvre mais un chef-d'œuvre de M. Alexandre Dumas. M"^ Rachel ne sait pas tourner habilement une difficulté, remplacer la passion absente par un esprit toujours eri éveil, et tromper sur une situation parles roueries d'une voix harmonieuse : tant mieux pour elle I Heureuse la comédienne qui n'a pas les défauts de M'*® Mars, car où retrouver le ôhafme envolé avec cette enchanteresse qui a fait adorer partout un siècle

I. Mademoiselle de Belle-Isle avait été interprétée pour la première fois au Théâtfe- Français, le 2 avHl iS^g, par M^^* Mars.

une Célimèno et une Elmire que Molière n*a jamais connues !

M"* Rachol, en jouant Mademoiselle de Belle-Isle, a subi une chute complète, tant mieux ! Cette chute, à quoi tient- elle, et que prouve- t-elle ? Et surtout je veux poser cette question : M"" Rachel a- t-elle ou non im avenir de comédienne ?

Me permettra- 1 on d'emprunter au plus sublime de nos écrivains une rubrique admirable pour simplifier toutes les démonstrations, et d'écrire ici :

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