COMPÈRE FÉLIX
en ont été préoccupés. Shakespeare tantôt fait intervenir, poète ou bouffon, un acteur chargé de représenter le chœur, et tantôt crée un personnage qui symbolise la foule ; Racine essaie de ressusciter le chœur antique ; Corneille, en ses monologues lyriques, fait converser directement son personnage avec le spectateur, et c'est au public aussi que dans y Avare de Molière, Harpagon demande en pleurant sa cassette. Molière n'a pas osé, et c'est un malheur , autoriser le public à lui répondre ; car le théâtre ne sera pas vivant tant que le poète et le peuple ne se parleront pas l'un à l'autre, comme aux âges glorieux de la démocratie et de la poésie.
A des époques très récentes , plusieurs acieurs bouffons, Odry, Arnal, Sainville, sentirent instinclivement le besoin qu'a la foule, au théâtre, d'entendre quelqu'un perler pour elle, et ils essayèrent, non sans succès parfois, de se donner cette tâche ; mais pour représenter la foule, le peuple, il faut non pas un bouffon, mais un être à la fois satirique et lyrique, sceptique et enthousiaste, gai, railleur, amoureux, invincible comme elle et capable, comme Pisthétéros, dans les O/s^aux d'Aristophane, d'épouser au dénouement la souveraineté. FéHx fut tcxit cela; il eut ce don étrange et particulier que le public assis en face de lui se sentait agir dans ses gestes et parler par sa voix. Dès que Félix avait paru et ouvert la bouche, la foule n'était plus immobile et muette; elle était en scène et mêlée à Faction.
Ce fut là le talent, et tout le talent, de Félix ! On
a dit qu'il était peu intelligent et ne se préoccup. . . guère de comprendre ses rôles. Disons mieux, il r« ^ gardait bien de les comprendre, et d'attacher une im portance quelconque aux paroles que l'auteur lui avait dictées; mais il regardait le public des yeux, prenait son mot d'ordre, et lançant ses regards de feu, envoyant le mot comnie une flèche avec sa voix mordante, il disait ce qu'il fallait dire !
Félix était gros; il avait une large face assez commune, mais embellie par une admirable chevelure et par une barbe soyeuse et toute jeune ; en dépit de ses soixante ans, sa tournure un peu épaisse était relevée par une élégance toute parisienne et par un entrain d'enfer. Au dénouement, il. épousait d'ordinaire la jolie femme de la maison, M^*^ Davril ou M"*^ Cellier, non par un puéril amour-propre, mais parce qu'il faut que le peuple parisien triomphe en dernière analyse. Félix qui imagina tout et ne se douta de rien, comme un être purement instinctif, est mort sans avoir soupçonné la grandeur de son rôle, car il fut le vrai trait d'union entre le vieux théâtre et le théAtre qui va naître. Ses auteurs non plus, excepté l'instinctif et rusé Barrière, ne comprirent pas la portée de cet homme-peuple dont les mains si bien gantées de blanc étaient robustes comme celles qui émiettent les Bastilles ! En un autre temps, il aurait mérité une étude complète, mais Paris armé et frémissant ^'aurait pas le temps de s'arrêter même à des tombes plus illustres que la sienne.
MOUNEÏ-SULLY 385
S juillet 1872
M. Mounet-SuIIy est un très beau jeune homme à l'opulente et noire chevelure (i), aux grands ycuv pensifs et clairs, aux lèvres rouges, aux dents très blanches, à la barbe soyeuse et dorée ; revêtu des dons mystérieux de l'élégance virile, il semble qu'il ait été créé exprès pour représenter les héros que poursuit la Fatalité, les Hamlet, les Oreste, et aussi pour sentir frissonner sur son front la mouvante crinière d'Achille. Il ne sait pas encore, ou ne sait qu'imparfaitement le métier qui s apprend, mais il a tout le reste, ce que rien ne donne, ce que les élus reçoivent en naissant : l'intelligence et l'invention poétique, le don de parler la langue des vers comme une langue qui est la sienne propre, la voix terrible et caressante, le regard qui dompte, l'accent qui émeut ou terrifie, et enfin ce pouvoir d'exciter et de captiver l'attention qui, au théâtre comme dans la vie, désigne l'homme destiné à jouer les premiers rôles.
Très lettré, et initié, on le voit, à toutes les créations de la poésie, il a étudié le personnage d'Oreste aussi bien dans Euripide et dans Eschyle que dans Racine ; aussi a-t-il merveilleusement compris et exprimé l'accablement surhumain et l'incurable me-
I. Kcrilà propos des débuts do M. Moimel-Snlly à la Comédie-Française dans Aiulromaqne.
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lancolie de cette victime, de cet ouvrier des dieux qui, pris dans le filet d'une destinée horrible, a obéi à Loxias en vengeant le meurtre de son père, et qui resterait la proie des Euménides, habitantes des mauvaises ténèbres, si Athéna, justice et clarté, ne venait témoigner en sa faveur devant le tribunal souverain I
Véritablement possédé par le génie et par le rythme du poète, M Mounet-Sully a pu réali^cr tout de suite le prodige de faire croire a la réalité du personnage, ce à quoi bien des grands acteurs n'arrivent jamais, et pour la foule qui l'écoulait, il a été Oreste ! Poignant et Iragique dans le sens lo plus élevé du mot à la dernière scène, il a bien su montrer pendant tout le drame les affres de cette âme ensevelie dans une nuit que traversent et déchirent de fugitifs éclairs d*espéranjce et des orages de désolation et de fureur. Après avoir bien indique et tracé les grandes lignes sculpturales du rôle, si parfois il les a eflbcées par une diffusion de détails et de nuances trop indiquées, c'est que le jeune tragédien qui, dans Racine, sent et comprend tout, voudrait aussi tout traduire !
L'expérience lui apprendra l'art de dessiner des . masses dans cette inextricable forêt de poésie et de faire des sacrifices indispensables; mais il est beau de pécher par trop d'intelligence et de compréhension. Dès à présent, nous avons dans M. Monnet- Sully la visible et certaine espérance d*un acteur tragique; c'est-à-dire qu*Oreste, Achille, Rodrigue, Néron, Polyeucte nous seront rendus.
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33 juiiliSt 1877
Laferrière, qui vient de mourir, fut le dernier comédien appartengint à cette époque de i83o, où tout le monde désira avoir du génie, et où presque tous les artistes, créateurs ou virtuoses, eurent quelque chose qui ressemblait au génie. Tout instinct et tout métier-^ comme c'est le devoir de l'acteur — il n'était guère savant, ^t il raisonnait mal quand il raisonnait; mais quelle distinction, quelle flamme, quel emportement quasi divin î et comme il donnait bien l'idée d'un martyr poussé en ayant et déchiré par le fouet de l'implacable dieu Amour I Poursuivi par l'aveugle Faillite, qui, en dépit de tout, est la seule religion tragique, il ^vait au-dessus de lui d'invisibles Eunoénides envolées, qui le tiraient par sa belle chevelure, et qui le lourmentaient avec une égale férocité, ^it qu'il eût égorgé son père ou cassé un bouton de son gant. ïej est essentiellement le comédien, meurtri par les dieux et tordu par les ouragans sans bien savoir ce dont il s'agit.
Après Menjaud, Frederick et Deburau père, il fut le seul acteur qui sut en scène loucher à une femme dans les scènes d'amour, et en lui prenant le bout des doigts, avoir l'air de lembrasser tout entière depuis la pointe des pieds jusqu'à la racine des cheveux. Né en plein triomphe de l'école de
David, à l'époque où dans les arts plastiques, le yv passa pour être la condition indispensable du beau, Laferrière, en jouant des rôles modernes et par conséquent habillés, trouvait le moyen de donner ridée du nu ; car le maillot gris clair dont il culottait Antony lui-même ne peut à aucun titre passer pour un vêtement. Ce fut là son honneur et sa gloire, il voulut impérieusement être beau et toujours jeune ; aussi fut-il beau et restera-t-il toujours jeune, comme l'avenir le saura par une admirable lithographie de Gavarni, qui le représente svelte, charmant, désespéré, et montrant une beauté enfantine et féminine sous les flots de son épaisse chevelure.
Le désir d'être beau 1 tel fut aussi le salutaire idéal de Dressant qui, ayant reçu de la nature des pieds et des mains vulgaires, trouva le moyen de les, rendre élégants, rien que par la volonté de plaire, et qui, avec une chevelure devenue relativement indigente, se composa une coifiFure célèbre que les jeunes g^ns imitent encore ; tant il est vrai qu'un travail obstiné triomphe de tout.
8 septembre 1879
Les Hanlon Lees, en jouant la comédie, vous donnent cette impression délicieuse d'une chose d*an parfaitement réussie dans le plein, impression qu*on ne se rappelle pas avoir éprouvée plus de quatre Ou
LES HAÎSLON-LEHS 38()
cinq fois quand on est arrive à la fin de sa vie : Dcburau, Dorval, Frédérick-Lemaître, Rachel, TAlboni, ceux qui nous Font donnée au théâtre se comptent vite ! Certes ce sont de grands inventeurs, mais c'est surtout par l'absolue justesse de Texécution qu'ils nous remplissent de joie. Une des scènes les plus excellentes du Voyage en Suisse ^ est celle où, ayant volé sa gourde d'eau-de-vie à un gentilhomme qui la réclame et qui les inspecte avec un soin jaloux, les deux valets pierrots se jettent l'un à l'autre cette gourde sous l'œil même de son propriétaire avec tant d'agilité et de précision qu'il est physiquement impossible qu'il voie leur mouvement.
Ces gestes, qui si harmonieusement et si nettement se répondent, vous communiquent le même bien-être voluptueux que vous donnent les rappels de couleur de Delacroix; un bleu qui, d'un bouta l'autre du tableau, se reproduit, quand l'âme en a soif!
Et qu'ils sont jolis, ces Hanlon Lees, les pierrots surtout ! Leurs têtes blanches sont douces, ingénieusement spirituelles, débordées d'amour, car aucun artiste ne saurait me faire plaisir si je ne sens pas qu'il m'aime ! Ils ressemblent à de jeunes Faunes, sculptés par un moderne Coysevox, moitié animaux, moitié dieux, taillés dans le marbre, qui viennent de boire la vie : il leur en est resté à la bouche deux gouttes sanglantes et roses, et ce sont ces gouttes-là qui forment leurs lèvres.
I, Vauclevillo-|)anlomime de Blum et Toché.
3ç)0 ACTEURS
... r>es Haillon Lcrs onl à exprimer deux ordres d'idées diamétralement opposées.
Remarquez, en effet, comme la sereine douceur et la céleste innocence de leurs visages contrastent avec la violence de leurs sauts, de leui*s torsions, de leurs luîtes et de leurs gambades ! Cela tient h ce que leurs visages racontent Tappélit de la vie idéale, tandis que leur féroce gymnastique, n'ayant d'autre but que Tagitation elle-même, représente exactement la vie terrestre avec ses casse-tête, ses remue-ménage, ses brouillamini et ses tragédies absurdes. A tout bien prendre, si quelqu'un méritait le nom de réaliste, ce seraient les Hanlon Lees tout seuls, car seuls ils ont reproduit la vie avec cette intensité dévorante et dépourvue de sens, sans laquelle elle ne se ressemble pas à elle-même.