‹ CritiquesChapitre 84 sur 99 · I.'» juin · texte numérisé non relu

I.'» juin

M"® Croizette a la sveltesse, la jeunesse, Tétrangeté, la grâce sauvage du personnage de Camille *. Qu'elle est vraiment touchante et poétique, lorsque d'un beau geste désolé elle se penche pour retrouver sa bague jetée dans la fontaine ! Quand elle sera un peu moins jeune elle-même, elle saura mieux laisser a Camille * toute son ignorance et toute son innocence. Quiconque a étudié l'art si compliqué et si difficile du théâtre sait que l'ingénuité est ce qu'il y a de plus long à apprendre, car ce n'est qu'à force de science et d'étude que nous retrouvons le sens divin de la naïveté. M'^® Croizette est, doit être et sera une Camille ; elle a de longues années devant elle pour approfondir ce rôle merveilleux et pour apprendre à y redevenir enfant. Si elle en prend trop au sérieux la froideur, l'ironie et la colère hautaine, en un mot tout ce qu'il y a de factice et d'appris chez l'adorable fiancée de Perdican, elle montre au moins une diction nette et hardie, un vrai tempérament dramatique, une séduction bizarre et intense,

i , Dans On ne badine pas avec V amour.

ROSINE STOLTZ SyS

et le je ne sais quoi, sans lequel il n'y a rien de vivant, ni dans Tartni dans la comédie.

iSsaoût 1877

La Reine de Chypre, que TOpéra vient de reprendre avec un éclat prestigieux, fut représentée pour la première fois en i84i,au temps de la royauté incontestée de Rosine Stoltz. Cantatrice inégale, mais parfois inspirée, et plus tragédienne que cantatrice, Rosine Stoltz, cette actrice romantique, exerça sur son temps une influence énorme, parce qu'elle avait la violence, la furie de passion, les éclats imprévus, la prunelle pleine de soudains éclairs, et qu'en un mot elle était parfaitement conforme à la conception qu'on eut alors du beau en haine de la régularité classique. Si Ton veut comprendre le fanatisme qu'elle inspirait, il faut se rappeler aussi que M™® Stoltz était extraordinairement mince ; or, à Paris, où en dépit des vers courants poétiques, l'adoration des chairs à la Rubens est une religion, quand une femme mince est arrivée à prendre les âmes elle les tient bien ; car elle a déjà vaincu une difficulté auprès de laquelle les autres ne comptent plus. Celle-ci voyait son directeur à ses pieds ; elle avait réduit en esclavage les compositeurs les plus illustres, et, ce qui donnera une idée plus haute encore de' sa puissance, elle épouvantait M. Scribe I

376 REINES DE THÉATAE

Être seule et jouer toute seule, tel était son idéal ; toutefois elle comprit rimpossibilité de faire taire complètement des chanteurs comme Duprez et Baroilhet ; mais quant à l'élément féminin, elle le supprima d'une manière si radicale que, dans les opéras où jouait M"^^ Stoltz, à part elle-même, on ne rencontrait pas plus de femmes que dans un couvent d'hommes bien tenu.

7 juin 1869

Il arrive quelquefois, par un concours bizarre et inattendu do circonstances, que tel comédien, ordinaire d'ailleurs, servi, soit par une étrange appropriation de ses qualités physiques, soit par un ordre spécial d'observations et d'études que telle ou telle situation exceptionnelle lui a permis de faire, arrive à réaliser un type comique avec une perfection absolue, que ni les Talma, ni les Dorval, ni les Rachel , ni les Frederick n'auraient pu égaler avec toutes les ressources du talent et du génie. C'est ainsi que, lors des représentations de Marâtre, au Théâtre-Historique, Balzac était resté stupéfait d'admiration en voyant comme, dans le rôle du procureur du roi, l'acteur Gaspari ressemblait bien, en effet, à un procureur du roi. Balzac, assez naïf en fait de théâtre et prompt à s'enthousiasmer, ignorait que la nature et les hasards de la vie avaient façonné M. Gaspari exprès pour qu'il représentât ce procureur du roi, et que toute sa vie il devait avoir l'air d'un procureur du roi, même quand il ne jouerait aucun rôle de procureur du roi.

— Quel grand comédien ! s'écriait Balzac.

— Oui, lui répondait Jules Janin, un bien grand

38o ACTEURS

comédien à coup sûr, s'il pouvait jouer avec cette perfection le rôle d*Achille ou le rôle d'Alceste, ou le rôle de Tartuffe, ou le rôle de Figaro, ou n'importe quel rôle qui ne fut pas ce rôle de procureur du roi !

37 décembre 1869

Comme une bonne nourrice, la fée de la vieillesse égaie de mille visions enfantines et charmantes l'harmonieuse songerie de son enfant gâté, M. Auber, et elle le promène à moitié endormi dans le parc riant de Boucher *.

Il fallait entendre M. Capoul dire avec une joie affectueuse et touchante : « La musique est de M. Auber ! » Le célèbre ténorino a d'ailleurs joué et chanté amoureusement, avec infiniment de goût, d'ardeur, de tact et de bonne grâce son rôle de Marcel.

Comme le poète a dit d'un personnage illustre :

Bras, tète et cœur, tout était peuple en lui,.

on peut dire de M. Capoul : petite taille gentille et svelte, joli visage amoureux, cheveux frisés comme au bord du Lignon, fine moustache, geste éperdu, voix frémissante, tout en lui est ténor d'opéra comique ; dans son métier, il est l'idéal.

I. Ecrit à propos de la représentation de Un Rêve d* Amour à rOpéra-Gomique.

CAPOLL 38

31 octobre 1873

Vous rappelez-vous le temps où Théopbile Gautier disait, dans son illustre Comédie de la Mort :

On donnait à Favart Mosé. Tamburini,

Le basso caniante, le ténor Rubini,

Devaient jouer tous deux dans la pièce ; et la salle,

Quand on l'eût élargie et faite colossale,

Grande comme Saint- Charte ou comme laScala,

N'aurait pu contenir son public ce soir-là ?

Alors que ces grands virtuoses aux voix splendides étaient dans l'éclat de leur gloire, ils ne jouaient certes pas la comédie, et à côté d'eux personne ne la jouait. Ils venaient, Tamburini avec son visage marqué de petite vérole, Rubini avec ses cheveux en toupet et ses favoris en coups de sabre ; ils avaient endossé le premier costume venu de troubadour abricot ou de chevalier de pendule ; ils se plantaient tout droits devant le public, ils chantaient, et c'était sublime, car leurs voix et leur chant suffisaient à exprimer tous les poèmes et toutes les tragédies ! Mais puisque la race de ces cygnes mélodieux est éteinte décidément, il était inévitable que l'Ecole française et l'art lyrique, tel que nous le comprenons, s'emparassent du Théâtre-Italien. Tôt ou tard, la chose devait arriver, elle est arrivée, et le ténor Gapoul a foulé d'un pied victorieux ces nobles planches, étonnées que quelqu'un osât marcher sur elles,

382 ACTE t «s

car, de mémoire d'homme, nul acteur n'avait jamais songé à traverser la scène du Tiiéâtre-Italien I

Délivré de la niaise légende parisienne qui s*amuse à faire de lui le héros d'un conte de fées, M. Capoul reste tout uniment un comédien consciencieux et adroit et un très habile chanteur, qui tire de sa personne, de son intelligence, de sa voix et de sa science musicale tout le parti qu'il est possible d'en tirer.

i4 octobre 1870

A quoi tient la vie intense et invincible du théâtre antique et la morne froideur du nôtre ? A ceci que chez nous, un silence de mort, immense comme un désert, sépare la foule du drame qui s'accomplit sous ses yeux, mais pour ainsi dire à mille lieues d'elle, tandis que chez les Grecs le peuple, parlant par la voix du chœur lyrique, pouvait exprimer ses angoisses, ses aspirations, ses colères, sa pitié, sa puissante raillerie. Il ne restait pas immobile comme un terme et muet, tandis qu'on égorgeait Iphigénie ou qu'on bafouait Cléon ; mais, incarné dans le chœur, il consultait, louait ou blâmait les acteurs de la Tragédie humaine, et rendait en fin de compte sa grande justice de peuple.

Le manque de cette collaboration, de cette intervention du peuple, voilà le vice, la mortelle froideur de notre théâ.tre, et tous les grands poètes modernes

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