L* ANDROGYNE
« Si j'étais roi, disait un petit berger, je garderais mes moutons à cheval ! » Moi, si j'étais le gouvernement de la France, j'achèterais pour nos musées, chez Durand-Ruel, tous les Dehodencq et aussi toute la salle des Puvis de Chavannes, toute la salle des Delacroix, et les Courbet aussi. îl y a entre autres, de Dehodencq, un portrait de très vieille femme en robe bleue, au visage brûlé par le soleil et strié de mille rides, qu'il faudra regretter à jamais comme un morceau sans prix, si on nous Tenlève décidément. Mais que dire, si on laisse bien partir les curieuses mythologies inachevées de Delacroix et son Amende honorable et son tableau de fleurs et de fruits !
ler février 1875
L'AîCDiiOGYîîE. — Selon les bibles primitives, l'homme et la femme, à Torigine des choses, ne formaient qu'un seul être, et le vague souvenir de cet être complexe et parfait a toujours persisté dans la conscience humaine. L'antiquité admira toujours ces Hippolytes, ces Antiopes, ces Penthésilées qui vivaient en guerrières au bord des fleuves glacés, se brûlant un sein, buvant le lait des cavales sauvages et ne quittant l'épée d'airain souillée de sang que pour s'endormir dans leurs tombeaux en forme de losange.
Les statuaires hellènes donnaient à leur Mercure, à leur Apollon et à leur Dionysos le charme féminin,
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la grâce, le visage imberbe et la longue chevelure, tandis qu*ils gardaient pour Héra aux vêtements bleus, pour Athéné tueuse de Gorgô, pour Aphrodite, louve, porte-sceptre des dieux, les divins signes de la force indomptée et de la mâle bravoure. Ce que les Hellènes avaient fait dans leur adoration pour la beauté qu'ils voulaient multiplier, étendre au delà des limites possibles, le moyen âge le fit à son tour dans son mépris de la vie et de la matière ; ses saints, ses martyrs, avides du ciel, émaciés par le jeûne, extasiés par la prière, n'ont plus de sexe ; hommes et femmes, ils se ressemblent par la maigreur du visage, par le regard contemplatif, par la coupe uniforme de la chevelure. Puis vient la Renaissance, qui, née du flot retrouvé de la poésie antique, donne la même taille élancée du héros, la même vaillance à ses Persées victorieux et à ses princesses qui portent le croissant de Diane sur leurs cheveux touffus relevés par des liens de perles. Ainsi, comme en témoignent la poésie et Tart, qui sont Timmortelle voix de l'humanité, les deux moitiés de l'être double qui jadis exista aspirent sans cesse à se réunir, à retrouver l'existence complète.
31 janvier 1878
Israël. — Orphée attendrissait les lions, les rochers et les tigres ; mais après même qu'il fut déchiré par les bacchantes et que, roulée par les
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flots (le l'Ebrc, sa Iclc sanglanle fut pieusement recueillie par une jeune fille, il n*a pas pu attendrir les Israélites. La farce de M. Crénnieux a été une œuvre de haine religieuse, comme il serait facile de le démontrer.
Ainsi que l'a si bien observe le savant mythologue Louis Mcnard, autant le christianisme put se grefTer facilement sur les croyances héroïques des Hellènes, autant il y a eu et il y aura toujours antagonisme absolu entre la religion des Juifs, qui adoraient un Dieu implacable et exterminateur, pareil au simoun du désert, et celles des Grecs, qui personnifiaient les harmonies de la nature, les lois modératrices domptant les énergies premières, et créèrent dans Tordre physique et moral le culte de Timmortelle Beauté. Les religions grecques, nécessairement démocratiques, puisqu'elles admettaient la multiplicité des causes, sont restées, à travers le temps, haïes de l'esprit israélite voué au monothéisme et à la monarchie, et rien n'a pu fermer les vieilles blessures qui toujours saignent.
Aujourd'hui que les théâtres (comme tout ce qui rapporte beaucoup d'argent) appartiennent en grande partie aux Israélites, ils y insultent naturellement tout ce qui est la tradition des races latines, les origines de notre poésie, les dieux d'Homère et d'Es* chyle , dont ils font des paillasses costumés pour suivre le bœuf gras du carnaval.
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17 juin 1878.
Boulevard. — Le boulevard des Italiens appartient aux riches étrangers, à Tor des placets, aiix toilettes furieuses et tapageuses, aux Anglais quadrillés, aux financiers qui se débarbouillent dans le Pactole et aux Brésiliens portant fichés sur leur cravate des rubis gros comme des œufs de pigeon.
Le flattiboiement des cafés est tel qu'à côté de leur embrasement le trottoir paraît noyé d'ombre ; et dans cette ombre, marchant ou assises sur des chaises, tristes, déconcertées, bleuies par la bise, de grandes femmes, parées de diamants et vêtues d'audacieuses robes à grand spectacle se répètent tout bas sans trêve le mot effrayant d'Hamlet: Être ou ne pas être, car il s'agit pour elles de décrocher l'invraisemblable galion, ou bien d'être, le lendemain, la proie de la marchande à la toilette et des créanciers ! Aussi ces géantes, belles comme les Hcrodiades des vieux peintres, et parées comme la bête écarlate, ont-elles l'air interloqué comme les naufragés dU radeau de la Méduse^ et autour d'elles passe, cotnme une mer de chapeaux étonnants et de paletots à revers de velours, le flot des étrangers qui cherchent à comprendre l'énigme du sphynx Paris.