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LES INS ET LES AUTRES

qui vous coupe le nez, subir la pluie, l'orage, la guerre ; suivre, fendre, déchirer, affronter une foule, être foule soi-même, ne pas savoir où on va, et hurler de n'y pas aller, écouter un musicien effréné qui, tiraillé, battu, brisé, mis en pièces, continue à jouer son air sans s'apercevoir de rien ; rouler, dégringoler, se montrer, se cacher, s'endormir et être réveillé en sursaut, verser en voilure, sauter en chemin de fer, vider et emplir des malles, faire des sauts périlleux pour retomber sur une chaise, et finalement n*avoir pas le temps de s*y asseoir, être frappé de plaies inattendues, orné de bosses inexplicables, pris entre les portes, empilé, écrasé, pillé, battu, embrassé, baisé, écartelé. secoué comme un pantin dont une main ironique agile les invisibles fils, voilà précisément la vie comme elle est.

En république. — Dans une République digne de ce nom, il faut que tout citoyen ait une âme de prince.

Et d'ailleurs. — Sachez aussi que Geoffroy, appelé Rosafol par le dernier caprice de Labiche, persiste à vouloir se faire recoudre ses boutons de manchettes par àlphonsine. Ah ! qu*il est difficile de réformer la société !

Incidence. — Au théâtre comme ailleurs, il ne se passe rien pour qui ne sait rien voir ; il se passe tout pour celui dont les yeux sont de vifs et puissants miroirs.

Danger public — Par la mort affreuse de Coupeau et par celle de Gervaise tombée après lui dans le gouffre de l'alcoolisme, Emile Zola a montré la Fatalité moderne dans son insatiable cruauté et clans toute son horreur; aussi son livre, son cri : Ouvrier, ne va pas à t Assommoir ! nous a-t-il fait frissonner tous presque dans nos moelles, parce qu'il y a là pour la portion de Thumanité qui travaille de ses mains une question de vie ou de mort.

Les dieux, — Aujourd'hui que la science des

religions est née et que nous les voyons toutes comme des conceptions diverses de la même divinité éternellement vivante dans la conscience humaine, ces mots, « les faux dieux », nous semblent aussi vides de sens que si on nous disait que la langue grecque est « une fausse langue » . Les Romains admettaient dans leurs temples tous les dieux des peuples étrangers, c est-à-dire permettaient mêpae à Jeura ennemis vaincus d'adorer Dieu à leur façon. Aussi devaientils voir un fou au un criminel dans un Polyeucte qui venait, lui, troubler leurs sacrifices et briser les images de leurs dieux ; et nous qui voyons dans les religions de l'humanité une succession de phénomènes nécessaires et légitimes, nous sommes placés en face d'un tel acte exactement au même point que les Romains.

Femmes. — La femme est comme la rose une création de l'homme qui, avec son âme divine, corrigeant la nature, a fait Imogène et Juliette, la Vénus de Milo et la Polymnie, c'est-à-dire la femme telle qu'elle devrait être. Les dames qui écrivent (d'ailleurs avec beaucoup de grâce et de talent) nous montrent inexorablement la femme telle qu'elle est* La belle avance !

Dans la volière. — Un compositeurde mes amis, chez qui j'étais allé passer quelques jours en villégiature, me fit lever un beau matin, en même temps que l'Aurore rougissante, pour me montrer sacoUeo-

tion de faisans unique et célèbre dans le monde entier. Comme nous arrivions à la volière, nous vîmes une faisane au plumage d'or, qui, délicatement, avait fait au crâne de son mari une ouverture parfaitement régulière et qui lui mangeait la cervelle comme iin œuf à la coque. Le mâle, comme toujours, se laissait faire, sans enthousiasme, il est vrai. — C'est là, eu résumé, toute la comédie humaine.

Peut-on tueu les femmes P — Je pense qu'au théâtre comme ailleurs il ne faut pas tuer les femmes. Ou du moins, si l'on veut se payer cette fantaisie, il faut être noir, se nommer Othello, être généralissime de la République de Venise, avoir remporté de grandes victoires sur les Turcs, être égarés par les ruses hypocrites d'un honnête Jago, et surtout, dès qu'on a étranglé sa femme, se poignarder tout de suite après, sans attendre cinq minutes. Tuer sa femme quand on n'a pas l'excuse de réciter les beaux vers de Shakespeare, c'est tout à fait trop tomber de l'homme dans la marionnette, et comprendre la morale à la façon de Polichinelle.

Geste. — Au dénouemetit d'une jolie congédie fantaisiste de MM. Meilhac et Halévy ^ la jeune saltimbanque nommée la Cigale épouse Marignan, peintre luministe. Une fois les paroles échangées dans un long baiser délicieux, elle prie qu'on lui

I, La Cigalcy comédie en trois actes.

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tienne toute droite une des plus grandes toiles peintes par son amant, et prenant son élan, elle saute à travers ce chef-d'œuvre, en le crevant du haut en bas. Par ce capricieux symbole , les auteurs ont voulu exprimer que nos œuvres, lorsque nous nous sommes amusés à les composer et lorsqu'elles ont distrait un instant la femme aimée ou les oisifs, ont justement la valeur d'un papier de soie collé sur un cercle d'osier, et qu'il est inutile de les faire imprimer sur un parchemin indestructible, de les enfermer dans trois boîtes d'argent, de cuivre et de fer, et de les enterrer, comme le fameux exemplaire de la Henriade, sous une statue de bronze, pour les faire sûrement parvenir aux races futures.

A LA SUITE. — Octave Feuillet a mis son génie au service de la morale : mais quelle étrange morale !

Méprise. — On n'a pas le droit de confondre pendant quatre actes un ténor avec un poète.

Deux leçons. — Excepté ce riche négociant dont parlait le Constitutionnel et qui, au sortir de la première représentation à'Antony, alla sans retard légitimer douze bâtards qu'il avait, je ne sache pas que la comédie ait jamais corrigé personne. Au contraire, combien d'hommes la poésie lyrique a rendus meilleurs en leur montrant la nature souriante et sereine !

RÉFLEXIOÎVS /|3l

Autre enseignement. — La Vénus de Milo estelle honnête ou malhonnête ? Il est certain qu'elle n'a donné à personne l'occasion de gagner le prix Montyon ; mais contemplez-la souvent, et sa vue ne vous donnera pas de mauvais conseils.

VcEu. — Le jour où le vice devra disparaître tout à fait, et je souhaite que ce soit le plus tôt possible, il faudra décider tous les gens vertueux à dépenser leurs revenus et à ne pas les entasser dans des tiroirs, sans quoi la Science, l'Art, l'Industrie mourraient bientôt d'inanition.

Satisfaction. — Le génie, chez ce pauvre être borné qui s'appelle l'homme, suppose toujours quelque imperfection physique à laquelle il doit magnifiquement remédier, et les êtres qui ont reçu dans leur plénitude les dons de la force, de la voix, de la beauté ne songent qu'à s'écouter et à s'admirer avec une apathie qui est le contraire de l'art.

Premiers rôles. — La Révolution sans Mirabeau, c'est comme une ménagerie où il n'y aurait pas de lion.

Calendrier. — Qu'ils sont beaux, ces noms des

mois dans le calendrier de Romme, de Vendémiaire

à Fructidor ! En les prononçant on croit voir de

jeunes dieux aux longues tuniques flottantes, laissant

voler leurs chevelures, ceux-ci aveuglés par la neige

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et le givre, ceux-là tenant des branches vertes ou couronnés de blonds épis, ou tendant aux rayons du soleil leurs transparentes mains pleines de roses.

Revue. — Il serait original d*insérer une fois dans une revue un tableau de» Livres, qui apporterait un élément très nouveau et qui fournirait un prétexte ingénieux à des illustrations vivantes, c'està-dire à des costumes de femmes différant de Téternel (quoique charmant) poncif.

Désaccord . — Un opéra en habit noir ! C'est une innovation sans doute, mais ce n'est pas un progrès. Quand la musique nous emporte sur ses ailes dans un monde idéal, n'est-il pas bon que la soie^ l'or, la pourpre, les pierreries, tous lôs enchantements de la couleur s'accordent aux splendeurs de notre rêve et nous donnent la fête des yeux en même temps que la fête de l'âme ?

lMiTATio.N. — Théophile Gautier disait: t< Unactein* qui parviendrait à imiter parfaitement le langage et les gestes d'un savetier ne m'amuserait pas plus qu'un savetier. »

Sacrifices humait^s. — A y bien regarder, on verrait que les professeurs de chant ont sacrifié plus d'innocentes victimes qu'Alexandre et César

Entreprises. — Nos théâtres, y compris les théâtres nationaux, sont aujourd'hui de grandes entreprises; ils ne peuvent ni se brouiller avec aucun pouvoir ni risquer de ne pas faire d'argent ; aussi no pourraient-ils jouer d'origine ni Afhalie ni le Misanthrope,

Exigence. — L'égoïsme des spectateurs qui veulent, après avoir été émus, aller se coucher consolés et tranquilles, l'intérêt des directeurs de théâtre et le souci de la recette — d'où est née l'expression a une tragédie qui Jinit bien » — exigent que le dénouement soit matériellement heureux.

Puissances jalouses. — Il y a en France des Puissances et des Énergies auxquelles il ne faut pas toucher, et qui brisent ceux qui s'attaquent à elles : tels sont au premier chef la tragédie et l 'opéra-comique. L'opéra-comique est redoutable ; on ne l'offense pas en vain, et si vous vous moquez de lui, il vous dé vore.

Le Théâtre omnibus. — Les chemins de fer, assure-t-on, ont changé et retourné comme un gant les conditions du théâtre et celles de la vie moderne. Autrefois il y avait les gens qui sont de Paris et ceux qui n'en sont pas, et quand tous les Parisiens avaient suffisamment vu et revu une pièce, tout était dit. Aujourd'hui tout le monde est de Paris à son tour, par fournée, et il faut que les habitants du Groenland

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y passent comme les autres. Or tout ce monde-là veut d'abord se mettre au courant et voir tout ce que nous avions vu depuis trente ans ; tout y passe, et même et surtout les Pilules du- Diable, Rien à dire à cela, sinon que c'était écrit.

Affaire de chance. — Au théâtre comme dans la vie, tout est affairé de chance. Pourquoi l'éternel succès du vaudeville Pompadour P Pourquoi la chute perpétuelle de la comédie Louis XIV ? Pourquoi les Pyrénées ont-elles été continuellement fatales aux dramaturges, quand les Alpes furent, sont et seront l'oasis souriante du succès? Dieu et Terentianus Maurus le savent.

Tabou. — Aujourd'hui ce n'est plus le premier président, c'est le dictateur, le roi, le tyran, le dieu, le maître universel, l'Argent qui ne veut pas qu'on le joue.

Alternative. — Quel malheur qu'il faille plaire à tout le monde ou, comme Stendhal, écrire pour trente personnes, dont l'approbation ne permettra jamais à un auteur dramatique de faire graver au front de son château de Marly le fameux vers de M» Scribe :

]^ç Ijiéàlre a payé cet asile champêlro \

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