CREDO 46 I
pour vendre son pain et la Belle Jardinière pour écouler ses blouses et ses cottes, qui sont des objets de première nécessité, sont forcées d'engloutir dahs le gouffre de Tannonce des capitaux énormes. Mais j*aime mieux faire le jeu des Philistins, et dire avec eux que les poèmes (même si, par hasard, ils se vendent) ne sont pas faits en vue d'être vendus, et même sont faits comme s'ils ne devaient pas être vendus : car là est précisément leur force 1
En effet, n*obéissant pas aux chalands, aux acheteurs qu'on flatte jusqu'à les calomnier, et en vue desquels tous les ouvriers de l'art et de la littérature, opprimés par les négociants qui leur servent d'intermédiaires, abaissent chaque jour le niveau de leurs œuvres, le poète qui cherche uniquement à contenter son amour du beau et à se satisfaire luimême, n'a aucune raison pour ne pas créer de belles odes, s'il le peut. Son maître est la Muse, qui ne lui a rien promis, et qui ne lui donnera rien — que d'immenses joies. Sans cesse, au contraire, le libraire qui vend des romans, le directeur de théâtre ou de journal qui, je le répète, calomnient le public, disent à leurs ouvriers :
« Pardon, mon ami, si vous voulez que je puisse continuer à placer votre marchandise, soyez un peu plus réaliste, un peu plus vulgaire, un peu plus épris du lieu commun que vous tie l'êtes encore ; il faut cela pour plaire au public. Vous avez trop de génie> supprimez-en, et, de grâce, si vous voulez être original fet spirituel, soyez-le, mais comme tout le monde. ))
46 2 PHÉFAQES
Le malheureux eçclave obéit pour gagner sa vie et, le désespoir au cœur, met une sourdine à son violon. Il en résulte que les romans, les pièces de théâtre et les articles de journaux sont écrits, en réalité, non par ceux qui les signent, mais par la portion la moins noble de la foule, par celle qui est le plus afifamée de gaieté malsaine et d'émotions vulgaires. Mais le poète, dont les œuvres ne se vendent pas ou sont censées ne pas se vendre, ne relève de personne. Sans que rien le gêne, il affirme son amour du rythme çt de Tordre universel d*où naît la beauté physique et morale, et il proclame que le devoir de Thomme est d'être toujours prêt à mourir obscurément pour ses dieux. Quand tous baissent leur front vers For, vers la chair, vers la boue, lui, il lève le sien vers le ciel, comme il a été ordonné. Il a même le droit d'être sublime, s'il en a la force, n'ayant ici-bas rien à gagner ou à perdre. Il ne risque pas de vendre son droit pour un simple plat de lentilles, car personne ne lui offrira le plat de lentille^. Bien entendu, je ne parle pas des prétendus poètes qui soupirent des berquinades sentimentales et mal rimées avec la complicité de feu Montyon ; ceux-là aussi ont été emportés par le diable sur une haute montagne, et non seulement il leur a promis tous les royaumes de la terre, mais il les leur * donnés. Donner toujours et ne recevoir jamais, quoi de plus beau ?,.♦ La noblesse dans tous les âgçs a toujours été la race qui, eu échange de rien du tout, donne son sang, qu'elle se recrute comme jadis
MOULINS, VtLLB UÊ PROVINCE 463
parmi les porteurs d'épéeou, comme à présent parmi les joueurs de flûte.
MOULIKS, VIttB DB PROVIffCB. «-«- MouliuS, AUX
vieilles maisons de briques bleues et roses, aux maisons neuves bâties de pierre rouge, entouré d'une ceinture de promenades où pleuvent les fleurs de tilleul, arrosé par une rivière d'argent; Moulins, où de blanches figures de marbre ornent la tombe d'un héros, et où Jacquemart et sa famille sonnent les heures avec une tranquillité sereine, est une petite ville qu'on adore passionnément *. Elle est gaie, rêveuse et p{ttc»resque, et lorsqu'on a vu, sur son marché plein de causeries et de murmures, les paysannes coiffées du chapeau en batelet, brodé de paille et de velours, doublé de soie bleue ou rose, et vêtues de la cape bleue à antiques fermoirs d'argent, on désire toujours les revoir ; car en elles re-^ vivent ces types élégants, fins, un peu pâles du moyen âge, dont les images sont restées vaguement souriantes dans la lumière, sur les vitraux des églises du Bourbonnais. Cependant, sur les eourSj flâne et cause un peuple de gentlemen et de dames parées qui ne serait pas dépaysé autour de la cascade du bois de Boulogne ; mais si ces élégants
I. De la préface aux Légendes et Nouvelles bourbonneuSés de Joseph Bonneton (Lemerrej;
46^ FREFAGES
promeneurs ne sont provinciaux ni par le costume ni par les manières, ils le sont du moins par Tinsouciance, par la certitude du bien-être. On sent qu'ils ne sont pas consumés par cette fièvre d'inquiétude qui dévore tout le monde à Paris, où, depuis le financier qui cherche un million jusqu'au bohème qui cherche cent sous, tous sont brûlés par le mal de l'argent et tâchent d'arriver à nouer les deux bouts d'une chaîne toujours trop courte !
L'âpre nécessité, inspiratrice des arts et nourrice des chefs-d'œuvre, semble n'être pas connue à Moulins ; aussi n'y fait-on pas grand'chose, et aussi voit-on encore sur les cours, fermés par des chaînes de fer, de vieux mendiants aux nobles visages et qui ont l'air de seigneurs, et qui, aussi bien que les seigneurs, peuvent compter sur leur pain quotidien et donner leurs heures aux délices de la contemplation et de la rêverie.
Mais, précisément parce qu'on fait peu de chose à Moulins, l'érudit, l'archéologue, le poète, qui veut y travailler, et qui a la force d'y travailler, y trouve une paix profonde et une pensée inspiratrice, car en cet heureux pays, le passé n'a pas été détruit, nivelé, anéanti par les fureurs mécaniques de l'industrie moderne ; il est encore vivant dans les campagnes, dans les pierres, dans les mémoires, où la tradition se continue comme un collier d'or*
iri'
CHARGÉS 4èà
Chargés. — La charge d'atelier tieiit une grande place chez nous, car elle avait inventé le réalisme bien avant que les romanciers n'imaginassent de le renouvelet d'après Diderot, Mercier, et Restif de la Bretonne ; et mettant en scène ou des personnages réels que la loi nous défend de traîner sur le théâtre ou bien ces types étranges et horribles que Gavarni a esquissés d*un crayon farouche, mais auxquels le roman ose à peine toucher, et que la convention dramatique repousse absolument, les Mélie aux têtes tragiques, bouleversées par des pensées enfantines, et les Polyle eii rouflaquettes et en cravate rose, elle esta certains liioîhents la comédie d'Aristophane, dans un temps et dans un pays où, faute de poésie, la Comédie ne sait pas et ne peut pas tout dire.
Là charge est vieille comme le monde, comme rironie, car elle a été en tout temps la protestation, la vengeance et la revanche de l'opprimé, du déshérité, du vaincu, de Tesclave, contre ses maîtres implacables *. Après avoir tiré la langue au tyran, dès qu'il a tourné la tête, sa victime trouve tout de suite le désir, l*idée de le contrefaire et le génie nécessaire à cette imitation. C'est la haine qili crée le boufl*on
I . De la préface aux Histoires naturelles d'Emile Durandeau (Tressé).
CBITK^UES 3o
et le mime I aussi Tinvention des charges tie sauraitelle s arrêter tant qu'il y aura des écoles, des collèges, des régiments et autres agglomérations d*enfants et d'hommes, où le maître parle et agit comme il lui plaît, sans qu'il soit permis de lui répondre. Aux premiers âges de notre théâtre, les comédiens furent d'excellents bouffons et satiristes ; car alors, soupant de la fumée des cuisines, buvant à plat ventre l'eau des fontaines, réduits à se parer d'oripeaux bizarres, de plumes tordues par la pluie et de morceaux de verre colorés en rubis et en émeraude, ils subissaient la pitié et le caprice des seigneurs, et, pour l'amour comme pour tout le reste, ils étaient souvent obligés de se nourrir d'illusions et de vivre de l'air du temps. Naturellement ils se consolaient en contrefaisant les Amadis qui possédaient en réalité les festins, les vrais drap d'or, les vivantes lèvres de pourpre ; mais aujourd'hui, ils ont complètement perdu cette faculté simiesque, et pourquoi l'auraient-ils gardée ? Affranchis, considérés, considérables et surtout riches, les acteurs, devenus les égaux de tous ou du moins de tout ce qui n'est pas pauvre, sont intéressés au maintien de tout ce qui existe et n'ont plus envie de tourner en ridicule les violences, les usurpations et les lieux communs qui gouvernent les hommes. En les caressant de son aile palpitante, le souffle frais et pur de la Liberté a guéri toutes les fièvres qui les dévoraient, y compris la fièvre du génie.
La Charge, cette comédie improvisée qui ne demande ni texte écrit, ni costumes, ni décors, s'est
DliNERS 467
conservée dans toute sa gloire chez les artistes. Eux aussi, cependant, ils sont devenus riches, comme les comédiens ; ils gagnent de Targent et ne forment plus une classe de parias ; toutefois, ils n'ont pu se mêler sincèrement aux philistins et en épouser les idées ; il n'a pas pu y avoir d'amalgame sérieux entre ces deux métaux de nature trop différente. L'artiste a beau être membre du cercle des Mirlitons, vendre des toiles fort cher et défiler au bal de l'Elysée avec un habit irréprochable orné d'ordres et de plaques, il ne résiste pas au plaisir d'imiter un spéculateur obèse ou filiforme, un triomphateur de l'Hôtel des Ventes, et de dialoguer, avec une verve endiablée, un croquis pris sur le vif. Sous ce rapport, il n'a pas changé, en dépit de ses paletots magnifiques, et sous la pompeuse barbe de Léon de Lora on voit toujours grimacer le sourire infernal et joyeux du rapin Mistigris.
Dîners. — Depuis que nous vivons sous la dictature des Grands Magasins, beaucoup plus à redouter que celle de tous les généraux et de tous les princes, ces Ogres exigent et prennent en échange de robes chimériques, faites de pièces, de morceaux et de fanfreluches, tout l'argent que possédaient les familles : il n'en reste donc plus pour mettre le pot-au-feu *.
I. De la préface au livre du docteur Monin, F Hygiène de V estomac (Doiii),
»li.
468 PilÉFAGËS
Cependant, on n*a jàriiais donné pliis dé dltiéts qûè depuis le moment où il est impossible de donner à dîner.
En effet, depuis que lé million est devenu obligatoire ; depdis que Taristocratie, c'est tout le monde ; depuis qU*un commerçant modeste dans ses gôùts ou un artiste pauvre seraient des monstres aussi excessifs que les orîflans et les coquecigrues, il faut à tout prix recevoir, recevoir sans cesse, avoir une salle à manger ôrnéé d'étoffes dé TExtrême- Orient, et, de plus, un salon où jaillit un grand palmier, et où se dresse un piano à queue, menaçant comme le monstre dû récit de Théramène. Il faut recevoir sans dépenser d'argent, puisqu'on' n'en a pas. De là, les timbales pleines 'de précipices comme la Savoie et son duc, les filets conservés, les champignons conservés, les truffes conservées ; car tout est conservé, excepté le bon sens et la décence.
Nice, 7 janvier i8do.
Paresseusement arrêté près d'un parapet, en face du magasin sur lequel j*ai lu cette enseigne : Alphonse Karr, jardinier ; appuyé contre les murs de pierre qui ne contiennent pas le torrent Paillon, les yeux fixés sur le sable noir et desséché que le torrent Paillon n'arrose pas, je revois invinciblement cette terrible, cette grandiose, cette effrayante tête de Paganini, si impérieusement modelée par le génie et par la douleur ^ Ses yeux flamboyants et caves étaient comme un abîme profond, oh ! si profond I où semblait rouler en vagues sinistres l'océan infini du désenchantement. Les sourcils en épaisses broussailles se hérissaient pour protéger ce regard avide tant de fois blessé ; sa narine dilatée cherchait un air libre ; sa bouche était tordue à la fois par l'extase et par l'ironie, et, sur son cou maigre et puissant, ses beaux cheveux, comme des serpents lassés, déroulaient Jeurs spirales caressantes.
I. Nous rapprochons ici des feuilletons du poète quelques fragments des lettres qui composèrent en grande partie la Mer de Nice et qui parurent tout d'abord au Moniteur universel de
0 Paganini I Malibran ! vous tous qui chantiez dans le vide, recueillant partout l'or, radmiration, les lauriers, mais jamais, jamais ici-bas le baiser d'une âme ; ô voix éperdues, cygnes sanglants, digne race d'Orphée, que vous avez eu de force pour soufiFrir 1
S'il dut y avoir un jour de repos, une heure d'oubli poqr Je démon du chapt, ppur le violoniste jaloqx, ppur Tench^ntei^r du J}ois sonore qui supcpmt)ait SQus la ms^gie ^e sps propres ençh?ir|t§ippnts, ce fut s^ns doute dans ce Nice iTiélQ4ieux pt calme qui porte ep lui uuesi iateriae fapulté cj'ap^isemput ; iuleuse au point d'être redoutable pour quiconque veut créer, pour celui qui uq veut paa s'endormir sans avoir flni sa tâc^e et pans avoir travaillé jusqu'au ^oir daus la vigue (Ip son père. Ici, le climat; tiède, le. ciel chaud et bleu en décembre, l'hiver vêtu de rayp^s, la persistance d'uue floraison insensée et féerique, la ruer surtout,
la mer avec son chaut de herpeuse énamourée,
tout vous dit • Eudpra-tpi, rien ne vaut la peine
de rien ; |alsse-toi uipurir, laisse-toi vivre.
Villefranche, 28 janvier.
Villefranche, avec son phare placé à l'angle oriental de la presqu'île, avec sa petite ville arabe dont les pieds baignent dans la mer et dont les rues sont des escaliers creusés dans le roc vif, avec son fort
MÉPITERRANÉE 47^
construit p^r le duc Aipé de Savoie, avec sou C(ip de Saint-Soupir, avec sa mer plus lîleue et plus immobile que Teau d'ui^ lac, avee son stmpbitbéatre de montagnei^ rou4 et régulier cprptne un pirque, donne l'idée d*un palme éternel. Pendant deux beur^^, je
me gui^ promené en canot dans ce pprt d'a?jir, où
pas un souffle ne ridait la gurface de, Teau, et là, fumant d'excellent tabac d'Orient, relisant à voix basse, sous un ciel sans nuages, les tercets du Triomphe de Pétrarque, je me serais cru dans le paradis certainement réservé aux poètes consciencieux, si les navires de guerre de la flotte russe ne m'eussent rappelé h la réalité, Le port de Villefrancbe, comme tout le p^ys de Nioe, c'est encore et toujours des montagnes, une mer bleue et des obviera, mais on ne s'en lasae jamais et l'esprit a'habitue bien facilement ti cette' continuité de délices, car elle a le privilège de réveiller en nous tous les souvenirs poétiques endormis dans notre mémoire, et de noua les rendre singulièrement avivés et matérialisés.
Ici, je me trouve savoir par cœur des vers de Sainte-Beuve et de Laprado qvie je ne savais pas à Paria, et j'ai beau être dans un pays de citronniers et de lauriers-roses, nirile part je n'ai revu plus distinctement avec les yeux du m\e les ombrages noirs de Watteau, ses nymphes de sculpture penchées sur les fontaines et ses tapis de verdure où s'égarent dans leur divine mélancolie les Arlequins à l'habit de deux couleurs et les Colombines aux jupes traînantes. La poésie du Noixi m'apparaît dans toute sa
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grandeur à Tombre des orangers chargés de fruits de la villa Sainte-Agathe ; je n*ai aucune peine à y rencontrer Régina, le duc Job et Eviradnus ; les deux seules choses difficiles à se figurer dans cet éblouissement de fruits d'or, de rosiers fleuris et de violettes, c'est qu'il existe sur la terre des petits journaux et un théâtre du Palais-Royal.
Monaco, 22 février.
J*ai surtout admiré dans les maisons de jeu ces marionnettes ingénieusement fabriquées par un artiste, que l'on nomme croupiers de roulette. Quelques spectateurs naïfs, les entendant articuler très purement ces mots sacramentels : « Faites ie jeu, Messieurs ! Rien ne va plus ! » et les voyant pousser les pièces d'or avec un râteau d'acajou aussi nettement que pourraient le faire des personnes naturelles, les prenaient en effet pour des hommes vivants. Mais moi, j'avais sans peine discerné en eux, du premier coup d'œil, un habile assemblage d'émail, d'ivoire colorié et de ressorts mécaniques. Sans doute, avec moins d'argent que ne leur en ont coûté ces statues automates, les propriétaires du Cercle auraient pu se procurer de véritables croupiers possédant une âme et préférant la lecture d'un roman réaliste à celle de V Intermezzo ou de la Comédie de la mort ; mais il n'est pas prouvé qu'un mor~
tel capable de voler, de mentir et de siffler des vers eût pu répéter à jamais, sans repos, sans trêve, sans une nuance imperceptible dans ses inflexions de voix: « Rien ne va plus ! Faites le jeu. Messieurs ! Rouge, pair, passe ! Noir, impair, manque 1 » sans devenir fou ou idiot. Une autre chose m'a frappé : c'est qu'au jeu de roulette de Monaco les joueurs gagnent toujours et le banquier jamais. Le phénomène se reproduit d'une manière invariable.
Le dernier jour où je suis entré dans les salons du Cercle, la banque a sauté trois fois de suite, et le banquier a perdu sans désemparer cinquante-quatre mille francs. Moi-même j*ai ramassé quelques poignées d'or. Mais, me suis-je dit aussitôt, si je m'habitue à ce travail-là, comment à l'avenir écrirai-je seize pages de vers pour gagner deux cents francs ? Et puis, s'il faut tout dire, j'ai l'amour, mais aussi la peur des marionnettes, surtout celles qui affectent d'imiter trop exactement la nature.
Va pour Polichinelle avec son nez de pourpre, sa double bosse et son habit de safran et d'écarlate ! Mais ces poupées de nacre et d'acier anglais, vêtues à la dernière mode du Moniteur de la Mode, ne laissent pas de m 'inspirer quelque épouvante. Aujourd'hui elles sont croupiers de roulette et psalmodient d'une voix monotone : a Rien ne va plus ! Noir, impair, manque I » mais demain suis-je assuré qu'elles n'écriront pas des romans et des mélodrames ? Et maintenant que j'y songe résolument, je suis presque sûr d'avoir entendu réciter au théâtre
de la Porte Saiul-Martin des pièces dont les auteurs n'étaient pas plus vivants que les croupier? de roulette de Monaco.
Bordighera, 7 avril.
Entre deux jardins de jeunes palmiers il y avait un lavoir de pierre établi dans un ruisseau d'eau courante ; douie belles jeuqes filles y lavaient le linge en chantant une chanson vivo et sautillante, accompagnée par le bruit des battoirs ; précisément cette mousse, cette verdure indicible que j'ai vue partout à la Bordighera égayaient les fentes de la pierre et faisaient une harmonie avec la verdure doa palmes hardies ; les oiseaux, comme les laveuses, chantaient dans l'océan de feuilles et dans les rayons de soleil ; j'ai emporté de là une de ces impressions délicieuses qui vous rendent heureux de vivre.
En tout pays le soleil et la verdure sont une fête pour les yeux du poète, mais ici il n'y a pas une plante qui n'ait été chantée et célébrée par la lyre, pas un rameau qui n'ait tressailli dans la main des dieux, pap un arbre dont le nom ne soit noble et auguste à jamais dans la mémoire des hommes. Voici le noir laurier dont les trois muses se couronnaient en Piérie avant la naissance des dieux ; et, vivace, immortel, impérissable et sacré comme l'amour même, voici le n^yrte I Dans lea chemins, voici l'euphorbe avec ses poisons, l'ellébore qui gué-.
rit dé la folie, et ièi, en longues feuilles découpées Verdit Tacatithe ; ici, la jeune fille grecque peut oublier sa corbeille ; le plus élégant des chapiteaux sera Créé au caprice d'une herbe qui poussie. 0 chères plantes ! pâles oliviers de la vierge dure et sanglante aiix yeux couleur d'àigue*marine, pommes d'or, myrte, laurier, capricieuse acanthe, vous ne savez pas le bien que vous tne faites I Moi aussi, je vous ai nommées bien des fois dans mes vers, qui ont été le jouet du vent et la pâture de l'oubli, et, chaque fois que je balbutiais vos noms sacrés, j'ai vu autour de moi- des sourires de pitié et de vertueux haussements d'épaules. Inventions de poète I semblaient dire autour de moi les mines capables et dignes des bourgeois affairés. A la bonne heure l'orge, le trèfle» la carotte, la luzerne ! cela se voit, cela se mange, cela existe I Mais, s'il vous plaît, où est-il, votre laurier ? où grandit-elle, votre acanthe ? Peu à peu j'arrivais à me persuader à moi-même que j'avais commis bien des crimes contre la réalité et que j'adorais indûment des astres chimériques I
Mais non, les Voici bien, je les vois, je les respire, je les touche; ils existent aussi réellement que Phébus à la chevelure flamboyante et que la blanche Aphrodite, dont la lèvre est comme uti ruban d'écarlate. A présent, bourgeois, mes voisins, vous aurez beau dire, je croirai à l'existence des palmes et à l'existence du laurier ; d'autant plus qu'en quittant la Bordighera je portais sur mon épaule des palmes longues de six pieds, et que leur poids me faisait
presque chanceler, moi, pauvre malade, traînant ma névrose parisienne à travers les pays où la souffrance est inconnue.
Hélas ! il a fallu les quitter, ces plaines de palmes vertes où, strophe par strophe, le Cantique des cantiques me revenait à la mémoire ! Mais j'en aurai rapporté un trésor certain et effectif, une indifférence profonde pour le scepticisme des faiseurs de mots rayés et des périodes à percussion ; à présent, comme si j'étais protégé par une triplé armure de diamant, je puis relire sans péril l'article célèbre où un railleur nie effrontément l'existence des orangers ; je sais à jamais ce qu'il faut penser de ces fleurs de rhétorique écloses entre les pavés, dans le ruisseau un peu fangeux de la rue du Bac ; pour toute ma vie, j'ai empli mes prunelles de cet immuable azur que la Méditerranée déroule mélodieusement, comme un défi à toutes les négations de ce monde. Ah ! méchants, vous aurez beau faire, votre ironie n'égalera jamais en intensité la pourpre des coraux vivants et la blancheur des perles sans tache, et tant qu'elles s'élanceront ainsi désespérément vers l'escalier de saphir qui monte au ciel, ces palmes vertes vous défendent d'affirmer- que tout finit ici-bas. Et si j'admire ainsi l'essor d'une misérable plante que ses pieds tiennent enchaînée au sol, qui donc arrêterait le vol de ma pensée et les grandes et libres ailes de mon âme !