DE LA LOI SOCIALE
c Aa premier coup d*œU que c rhomme voudra jeter sur luic même, il n'aura pas de peine à « sentir et à avouer qu'il doit y ( avoir pour lui une science , ou 4 une loi évidente, puisqu'il y en « a une pour tous les êtres. »
(S. Martin, det Erreurs et de la Vérité.)
Il est au moins étrange qu^à une époque où les sciences physiques se sont approprié des méthodes d'induction tellement satisfaisantes
(1) Toute la partie analytique de cet ouvrage est extraite d'un cours d'économie sociale publié dans V Université cathoiiqve*
pour l'esprit , que les conclusions auxquelles elles conduisent sont acceptées universellement coQime certaines , celle qui traite des relations sociales en soit encore à errer au milieu des ténèbres ; car personne ne songe sans doute à attribuer le caractère de certitude scientifique à aucun des nombreux systèmes , tant philosophiques que politiques , qui se sont produits dans le monde. En effet, tant que la loi vraie appelée à régir la société tardera à se montrer dans toute son évidence , la société continuera à être divisée en autant d'opinions rivales qu'il éclora de ccmceptions un peu spécieuses dans le cerveau humain , ou qu'il se rencontrera de chétife intérêts particuliers aux prises les uns avec les autres. Cependant d'où vient cette absence de certitude dans la plus importante de toutes les sciences? Ne serait-ce pas de ce qu'elle n'a point encore été traitée sérieusement à la manière d'une science ?
Partout , en effet , sauf chez les peuplades sauvages vouées à l'inertie intellectuelle et industrielle y l'institution sociale a été l'œuvre de
la conquête guerrière ou de l'astuce politique, au lieu d'émaner de la pensée religieuse et scientifique. l.ies faits qui ont surgi de cette source violente ou fausse , ont fourni la matière expérimentale ; mais , comme ils n'étaient point nés de la science , et que celle-ci était prédisposée à les considérer €omme fatalement inhérens à toute société humaine , elle n'était point apte à «n faire la critique utile , et a dû se borner dès iors à les enregistrer et à les classer , tantôt en leur donnant une immorale sanction , tantôt en les déplorant sans espoir de remède. Ainsi frappée de stérilité, la science d'analyse sociale peut être comparée à un vaisseau muni de son gouvernail , mais privé de voilure ; tandis que la conception synthétique , livrée à elle-même , serait repréS;entée par un vaisseau garni de toutes ses voiles , mais voguant sans gouvernail. Qu'a produit cette dernière, en effet, <iuand elle a voulu marcher , ou , pour mieux dire, planer dans l'espace, sans avoir pour point de départ et pour frein régulateur une <*ritique judicieuse des faits? Rien autre que
Yntopie , c'est-à-dire, des plans en apparence beaux et en réalité inapplicables.
Observons d'ailleurs que la politique , l'économie politique et la philosophie , c'est-à-dire les seules sciences qui fussent en possession de traiter les questions sociales , s'étaient , pour ainsi dire , cantonnées dans la sphère gouvernementale et administrative , et ne songeaient nullement à étendre leur investigation jusqu'aux relations primaires de la vie sociale. Or, elles se trouvaient par cela même engagées dans des difiScultés inextricables, comme le serait la physiologie , par exemple , si ses adeptes prétendaient expliquer les fonctions organiques des viscères et des grands systèmes veineux et artériel , en s'abstrayant du système vasculaire qui se compose, comme chacun sait, de ces innombrables petits vaisseaux où l'organisation animale prend naissance. On est incapable, en effet, de juger sainement des lois transcendantes de la société , si l'on ignore leur principe radical qui repose sur le procédé au moyen duquel l'homme est amené au tra-
vail et la condition accordée au travailleur. 11 est clair que , tant que la science n'aura pas su descendre à Tétude de ce fait générateur de la vie sociale , elle péchera nécessairement par sa base et se trouvera iinipuissante à résoudre les problèmes les plus essentiels au bonheur de l'humanité.
L^économie politique, si Ton s'en rapporte à la définition adoptée par ses plus illustres adeptes , a pour but de faire connaître comment se produisent , se distribuent et se consomment les richesses. On voit que, renfermée dans ces termes , c'est une science d'observation qui pouvait avoir une grande valeur de critique , si elle s'était proposé de rendre compte des faits observés , en vue de leur donner la sanction philosophique , quand ils se seraient trouvés remplir le but de la société, tel que le Christianisme l'entend , et les condamner à disparaître dans le cas contraire. Cette investigation rétrospective aurait préparé la voie à une synthèse sociale plus compréhensive et plus parfaite ; c'est au moyen de cette méthode passant
alternativement de la synthèse à l'analyse reliées Tune à l'autre par Texpérience , que le progrès s'effectue régulièrement. Mais bien entendu que ce mouvement oscillatoire doit avoir lieu dans d'étroites limites , afin que la critique n'aille pas jusqu'à faire table rase des institu-^ tions existantes , pour donner carrière aux rêves de l'imagination et à leur dangereuse expérience.
Quoi qu'il en soit, l'économie politique a failli à la fonction scientifique que nous venons de lui assigner : née dans le comptoir, elle est en fait matérialiste comme le livre de noiT et Avom ; et de plus , s'étant placée au point de vue administratif et gouvernemental , elle est restée étrangère à l'engrenage des rouages inférieurs du mécanisme industriel. Ce que les hommes de cœur ont à lui reprocher n'est pas assurément d'avoir borné ses investigations aux questions d'intérêt matériel ; car il fallait bien que cette branche de la science eût ses adeptes et ses traités spéciaux ; c'est de s'être abstraite systématiquement du principe spirituel qui l'an-
rait éclairée et vivifiée; car, lors même que la science a pour objet spécial le bien*^tre matériel de la société , elle est obligée , sous peine d'impuissance ou d'erreur , de prendre en considération une foule de données spirituelles.
Cependant ce serait se tromper que de croire qu'il sufiise d'opposer aux théories dé* gradantes de Técole d'Adam Smith les préceptes de la morale chrétienne, pour résoudre les questions philosophiques relatives à l'organisation de la société. Enseigner la morale aux hommes , la leur faire aimer et pratiquer, telle est l'œuvre du prêtre ; découvrir et pro* mulguer la loi qui ccmciliera entre eux tous les intérêts individuels , et chacun d'eux avec le but social , telle est l'œuvre du philosophe. Le premier dispose les individus à fonctionner harmonieusement dans le plus mauvais système possible ; le dernier organise le système, comme sll n'avait rien à attendre de la vertu individuelle. En conséquence , de même que les théorèmes de la science ne seraient pas k leur place dans une homélie , ce n'est pas ré-
soudre la question sociale que de présenter à son occasion des exhortations morales.
Puisque nous venons de parler du prêtre et du philosophe, agens d'harmonisation placés aux deux points de vue opposés de la société , il est à propos de définir au moins la dernière qualification. Chacun sait en effet ce qu'est un prêtre et en quoi consiste sa fonction ; mais quelle est l'idée que le monde en général attache au mot philosophie? On Ta appliqué à tant de branches diverses de la science , à des systèmes si opposés entre eux dans leurs principes et dans leurs fins , qu'il importe , avant de passer outre , de présenter notre explication*
Si l'on s'en rapporte à l'étymologîe , indice d'une certaine valeur, la philosophie serait la science de l'amour, ou de la charité , en termes plus explicites , la science qui traite du lien.s(h cial. En conséquence, son objet primitif aurait été le même que celui de cette science qui commence à poindre, et à laquelle on semble généralement convenu de donner le nom d'éco*
Domie sociale , mais qui ne saurait mériter encore le titre de science exacte. L'étymologie est ici trop bien d'accord avec la raison pour que nous la récusions. lo(^i(x signifie effectivement science , bien que le même mot puisse se rendre également par sagesse. Au surplus , qu'est la sagesse elle-même, sinon la science, ou rintelligence appliquée à la conduite religieuse et morale ? Or, comme dans la construction grecque le génitif précède le nominatif, il s'ensuit que la traduction littérale du mot composé cpiXoaocf ta serait : science de la charité et non amour de la sagesse, comme on l'enseigne dans les écoles. D'ailleurs, laquelle de ces deux versions est logiquement préférable ? Sera-ce la derni^*e, qui ne présente à l'esprit qu'une idée vague, et ne peut convenir à la définition exacte d'aucune science quelconque, ou la première , qui offre un sens plein, clair et ratiouel ? Notre but , eu la produisant , n'est pourtant pas de restreindre la philosophie dans les limites de l'économie sociale, mais do n'admettre à ce titre que les sciences qui traitent des rapports
de rhomme avec Dieu et avec ses semblables , et qui en déduisent des conséquences d'une utilité pratique. A coup sûr, tel n'est pas le cas de ces systèmes abstrus d'idéologie qui se succèdent incessamment, et ne servent qu'à grossir l'bistoire des divagations humaines. Pour nous, il nous suffit que de ces immenses élucubrations il ne soit sorti aucune amélioration sensible dans la moralité des individus, ni dans la sagesse des institutions , pour les déclarer de nulle valeur sociale et leur dénier le nom de philosophie.
A plus forte raison porterions-nous la même sentence contre ces critiques haineuses qui tendent à saper les institutions existantes , sans que leurs imprudens auteurs puissent justifier d'aucune vue vraiment sociale qu'ils soient dans le cas d'implanter sur les ruines qu'ils opèrent. En dernier analyse , cette digression est loin d'être oiseuse , comme on pourrait le croire ; car les langues bien faites et les termes bien définis influent sensiblement sur la formation des idées justes , et il est permis de croire que
si (ant d'aberrations de Tesprit et du cœur humain se sont produites depuis des siècles sous le nom de philosophie , la cause en peut être attribuée à l'interprétation vague et illogique du mot.
Quoi qu'il en soit / l'on est à même de comprendre dès à présent que le nom de loi , en matière d'économie sociale, a la même acception qu'en physique et en mathématiques ; les lois de Kepler , celles de Newton et autres sont les lois vraies que ces grands astronomes ont découvertes. Puisse-t-on en venir enfin à comprendre ainsi celles de la société , et ne plus avoir la prétention de les faire! Elles existent dans la nature physique et animique de l'homme, dans ses rapports nécessaires avec Dieu et avec la création , dans sa destinée terrestre et céleste. Nous appellerons donc Économie sociale la science qui se propose de les découvrir ; c'est pourquoi il conviendrait de ne pas confondre , comme on le fait trop souvent, cette science de synthèse avec l'analyse économico-politique. Honneur à Charles Fourier qui a fondé l'é-
conomie sociale ! Honoeur aux alchimistes qui ont fondé la chimie ! L*analogie de ces deux faits , que le temps démontrera , nous a paru si frappante , que nous n'avons pu résister à en faire le rapprochement.
Il est incontestable que Fourier a apporté au magasin des subsistances philosophiques une immense provision de grain qui, par malheur, se compose d'autant d*ivraie que de froment. En pareil cas , ce que nous avons de mieux à faire n'est-il pas de vanner et de cribler soigneusement ce grain , afin de faire, avec reconnaissance , notre profit du blé de bonne qualité et condamner la semence vénéneuse à s'aller perdre dans la sentine philosophique, qui apparemment n'est pas encore comblée? Nous le ferons avec d'autant moins de scrupule , qu'il nous sera facile de prouver que le Christianisme est en droit de revendiquer comme sienne l'idée première du principe d'association. Déjà en effet deux tentatives de réalisation ont eu lieu sous ses auspices , l'une à sa naissance, l'autre à une époque rapprochée
de nous. Or il est facile de se convaincre que la cause qui a fait avorter les précieux germes d'association que possédaient les agapes de la primitive Église , ce fut la grande et trop précoce révolution qui transporta le Christianisme de la région élémentaire de la société dans les palais où s'élaborent les lois politiques. Il est vrai que cette opinion est contraire à celle généralement admise; mais quand nous aurons démontré Timpuissance des lois politiques à introduire Tbarmonie dans les relations de travail et de bénéBce matériel , et combien au contraire l'organisation vraie de l'industrie est de nature à alléger la tâche législative et gouvernementale, on se rangera probablement à notre avis. Quant aux établissemens des Jésuites au Paraguay , qui étaient notoirement sur la voie du régime d'association , l'on sait qu'ils ont été détruits par la force brutale pour lors au service de la philosophie. 11 est superflu de dire que nous entendons parler ici de cette fausse philosophie si habile à démolir, si impuissante à édifier, et
dont le règne n'est pas encore absolument dos.
Pour en revenir à Fourier, qui avait du moins le bon esprit de refuser le titre de philosophe , nous disons qu'il a abusé du privilège que le monde est assez disposé à accorder aux hommes de génie , à qui il permet d*être sur certains points bizarres et excentriques. En somme ses ouvrages ont une grande valeur de critique ; mais nous ne saurions adhérer à sa synthèse. Celle-ci présente un caractère suflBsant d'évidence , quand il décrit la phase de féodalité commerciale où la société doit entrer incessamment; il paraît être encore dans le vrai , quand il décrit l'avènement d'un régime de garanties mutuelles appliquées à tous les actes de la vie sociale , un peu moins quand il expose les lois de la demi-association-; enfin , après avoir posé très nettement les principes fondamentaux de l'association intégrale, son imagination s'élance dans l'espace et lui fait voir les divers rouages du mécanisme social de l'avenir sous le jour le plus faux , et lui
1S dicle mille exlravagances plus ridicules les^ unes que les autres.
Au reste, il n'en pouvait pas être autrement, car la science sociale ne peut faire route certaine sur les ailes de imagination ; il lui faut de toute nécessité , outre les conceptions de la synthèse , le critérium de Texpérience , la démonstration de l'analyse et la boussole de la foi. Cependant écoutons l'étrange argumentation sur laquelle Fourier se fonde pour affirmer, à l'aide de sa seule poésie , toute l'organisation sociale des périodes supérieures à celle qu'on appelle civilisation , après avoir limité celle-ci avec une merveilleuse sagacité, en la définissant parle procédé industriel sur lequel elle repose.
« Possesseur de c^tte théorie , dit-il , je me c trouve dans la situation d'un homme qui , <i au siècle d'Auguste , aurait inventé la pouc dre à canon et la boussole, et qui, au lieu de c se hâter de les communiquer , aurait passé c vingt ans à en calculer les emplois , tels que c lartillerie et la mine. On l'aurait jugé fieffé € charlatan , si , après ces vingt années de re-
cherches , il se fût présenté aux ministres d'Auguste , tenant à sa mam une cartouche et une boussole , et qu'il leur eût tenu ce discours :
c Je vais , avec la matière contenue dans ce brimborion (la poudre) , changer la tactique des Alexandre et des César. Je puis , arec cette matière , faire sauter en l'air le Capîtole (par une mine); foudroyer les villes d'une lieue de loin (par la bombe et la coulevrine); réduire, à minute nommée , la ville de Rome en un monceau de décombres (par l'explosion d'une masse de poudre) ; détruire à cinq cents toises toutes vos légions(par l'artillerie); égaler le plus faible soldat au plus fort (par la mousqueterie) ; porter la foudre dans mes goussets ( par le pistolet de poche). Enfin je puis avec cette autre gimblette (la boussole), braver dans l'obscurité les écueils , diriger le vaisseau aussi sûrement qu'en plein jour et l'orienter partout où l'on ne verra ni ciel ni terre. > A ce discours, les graves personnages de Rome , les Mécène et les Agrippa ,
« auraient pris l'inventeur pour un visionnaire; € et pourtant il n'aurait promis que des eflets c très possibles et connus aujourd'hui des en- « fans mêmes ; il n'aurait pas exagéré d'une < syllabe sur l'emploi de ces deux décou* « vertes (1). >
C'est malheureusement trop souvent dans ce style trivial que Fourier écrit , fait étrange aux yeux de ceux qui sont à même d'apprécier l'étendue de son génie. Quoi qu'il en soit , faisons grâce à ces allures de marchand d'orviétan y et contentons-nous de réduire à sa juste valeur l'argumentation qu'on vient de voir , et que messieurs du Phalanstère considèrent comme sans réplique. Pour nous , nous remarquons d'abord, non sans étonnement, que l'homme doué de la seconde vue , le génie infaillible qui nous décrit dans ses moindres détails la société de l'avenir, qui nous dit avec un sérieux imperturbable ce qui se passe dans le soleil et les autres astres , et qui même nous
(1) Traité de ratêociation agricole, 1. 1, p. 79.
en décrit les babitans , commette des erreurs grossières au sujet de ce qui a lieu sur notre l^anète, et doit être connu, selon lui, des moindres enfans. Depuis quand donc la boucsole met-elle le marin en état de braver les orages? En vérité, une parellie assertion a quelque chose de bien étrange pour quiconque a la moindre idée de navigation. Elle ne sert même pas à braver les écueils , puisque braver il y a ; car de deux choses Tune : ou Ton navigue en vue de la terre , et dans ce cas il n'est pas le moindre caboteur , pour peu que la £ôte offre des dangers , qui voulût se diriger au milieu d'eux au moyen de sa boussole : il a bien soin y au contraire , de se reconnaître à l'aide d'objets fixes , qui lui servent de repères ; ou bien il s'agit de navigation de long cours ; or , loin que la boussole suffise pour se diriger exactement en pleine mer , la loi , en France , ne confierait pas le commandement d'un pauvre petit bâtiment de Terre-Neuve à un capitaine qui ne saurait autre chose que faire son point et qui serait incapable d'en corriger les erreurs
\9 à peu près inévitables , au moins par un calcul de latitude résultant chaque jour » autant que faire se peut , de la hauteur méridienne du soleil.
Que la boussole serve à diriger le navire pendant la nuit àitssi sûrement qu'en plein jour ce n'est pas là ce qui aurait si fort émerveillé les Mécène et les Agrippa ; car apparemment les anciens navigateurs , qui allaient de Tyr aux îles Fortunées , ou simplement de Rome à Carthage , ne rentraient pas leurs vaisseaux sous la remise tous les soirs ; ils savaient s'orienter sur les astres , particulièrement sur l'étoile polaire^ qui a sur Taiguille aimantée l'avantage de n'être sujette à aucune variation. L'utilité de la boussole est grande , sans doute , puisqu'elle fait connaître le rhumb du vent quand le ciel est couvert; maïs l'heure ne fait rien à la chose , et le navigateur , privé de cet instrument , et qui n'apercevrait aucun astre , serait tout aussi embarrassé en plein midi qu'à minuit.
Il n'y pas jusqu'à la poudre à canon au sujet
de laquelle Fourier n'émette des assertions fausses en pratique par leur exagération,. Que ceux des phalanstériens qui sont oflSciers du génie , et il y en a plusieurs , nous disent si leur maître n'exagère pas d'une syllabe , quand il fait dire à son. inventeur supposé qu'il peut à minute nommée réduire la ville de Rome antique en un monceau de décombres par l'explosion d'une masse de poudre. .Tout ce cliquetis de paroles n'a donc rien d'aussi concluant qu'on voudrait bien nous le faire croire, et rappelle beaucoup trop l'astrologue qui se laisse choir dans un puits.
Non , il n'est pas vrai qu'un seul individu ,
fût-il le génie des génies , eût pu inventer , à
lui seul et théoriquement , les applications de la poudre à canon, que trois siècles ont à peine suffi à produire , en employant à l'œuvre un certain nombre d'hommes de génie , en faisant l'expérience de leurs inventions successives sur la plus grande échelle possible , et en les soumettant à la critique de gens qui présentent h cet égard toutes les garanties désirables.
Qu'on remarque bien d'ailleurs par où la comparaison cloche essentiellement. Fourier n'était point en position de se comparer à un homme apportant à César- Auguste un pistolet de poche , mais seulement la description de cette arme , puisque ses théories n'ont jamais été soumises au critérium de l'expérience. Or ^ il est plus que {probable que si un pareil homme avait passé vingt ans de sa vie à calculer dans son cabinet les effets de la poudre, il aurait bien pu arriver , d'induction en induction, à inventer quelque machine ingénieuse, comme serait , par exemple » une fusée volante destinée à faire le service de la poste entre Paris et Saint-Pétersbourg ; mais à coup sûr il n'aurait pas fourni la description exacte du pistolet de poche. La même conséquence a nécessairement lieu en ce qui concerne la théorie phalanstérienne , du moins en tant qu'elle s'élance dans un espace (rop éloigné des faits palpables. Les premiers élémens d'association fournis par Fourier sont bons assurément , et le genre humain lui en devra une éternelle
reconnaissance , de même que la chimie a plus d'une obligation à ceux qui ont travaillé au grand œuvre. La phase d'harmonie qui sera l'apogée du progrès social aura lieu , nous en avons rintime conviction ; mais elle ne présentera vraisemblablement que peu de chose , ou même rien de ce que Timaginalion de Fourier y a vu.
En définitive » nous planterona notre bannière philosophique entre le terre-à-terre de récouomie politique et le vol icarîen de l'école phalanstérienne ; nous aurons à argumenter contre des bourgeois sans cœur et contre des poètes sans frein. Nous dirons aux unsk que le système auquel ils ont foi , en fondant la richesse publique sur l'antagonisme des intérêts individuels , a établi en fait le règne de régoisme; aux autres que leurs divagations morales» en prétendant substituer aux vertus austères sur lesquelles repose la constitution de la famille , la plus révoltante promiscuité , feraient de la société un sale lupanar. Aux premiers , il nous faudra opposa le principe de
charité ; aux derniers celui de pureté , principes éminemment sociaux , dont les types célestes sont : Jésus et Marie. Espérons que ces deux puissances tutélaires préserveront la société de rester envasée sur Tun des deux écueils signalés , et d'aller bientôt se perdre sur Tautre. Quel est donc ce Christianisme que nous allons interroger en matière d'économie sociale, et dont nous attendons avec confiance les solutions les plus essentielles à Tordre et à la liberté? Est-ce une poésie touchante, faite pour ranimer dans nos cœurs desséchés par le souci des intérêts matériels la céleste faculté d'aimer ? Est-ce un phare placé au milieu des ténèbres de la philosophie , pour que la raison de l'homme puisse en éviter les écueils? Enfin , est-ce un terrain moral offrant une base solide aux institutions humaines? Il est tout cela à la fois; car il est le type du beau , la source du vrai , la base de Yutile.