‹ Croisade du XIXe siècleChapitre 2 sur 8 · DU PROCÉDÉ GÉNÉRAL DE L'INDUSTRIE · texte numérisé non relu

DU PROCÉDÉ GÉNÉRAL DE L'INDUSTRIE

« J'ai vu les oppressions qui se t font sous le soleil , les larmes des « innocens qui n'ont personne pour c les consoler, et l'impuissance où I ils sont de résister à la violence.

{Ecclésiaste, chap. iv, 1.)

Pour se mettre à même de bien comprendre lobjet essentiel de l'économie sociale , sur lequel les faiseurs de systèmes sont parvenus à jeter tant d'obscurité, il importe de remonter à la cause première des procédés violens ou astucieux auquels l'industrie a eu constamment recours , dans tous les régimes par où elle a

passé , jusqu'à la civilisation inclusivemeul. Or, le fait proéminent et qui caractérise chacun de ces différens régimes , c'est surtout le procédé usuel sanctionné par la loi et auquel la société a recours pour vaincre l'inertie native de l'homme. Du reste , nous voici déjà en présence d'une antinomie à résoudre , et ce ne sera pas la dernière. L'homme éprouve une répugnance naturelle pour le travail et un attrait non moins naturel à jouir des fruits du travail ; il est bien évident que c'est au désir de satisfaire à la fois ces deux penchans que nous devons attribuer les actes d'oppression brutale et les astucieuses combinaisons politiques au moyen desquels une partie de la société est parvenue à imposer le travail à l'autre. Cependant , quelque subversifs que ces procédés nous apparaissent du point de vue où nous sommes placés , ne perdons pas de vue qu'ils eurent leur raison d'existence et leur but providentiel; dans le fait, puisque l'homme avait eu le fatal pouvoir de faire surgir le mal du bien , il fallait que Dieu sût tirer le bien du mal.

Chacun conviendra sans doute que l'état social le plus infinie de tous est celuidela peupladesauvage; or voici quelle fut la pensée génératricede cette société. Représentons-nous des hommes placés dans TaUemative de posséder les biens matériels de la vie en s'assujétissant au travail, ou de se soustraire à cette pénible condition, en renonçant au bénéfice qui en devait découler pour eux ; le peuple sauvage est celui qui a opté pour le dernier parti, il est vrai de dire qu'une société quelconque ne peut pas subsister : absolument sans travail ; mais décidé à se borner à ceux indispensablement nécessaires à son existence , le sauvage mâle s'en est réservé la partie plus ou moins attrayante , la chasse,, la pèche , le pillage extérieur, et a imposé à sa malheureuse <x>mpagne les tâches rudes et ré^ pugnantes.

Au reste, qud que puisse être le charme grossier qui attache le sauvage à son genre de vie , et qui y attire même quelques hommes civilisés,, il est impossible, n'en déplaise au sophiste J.-J. Rousseau, de voir dans un pareil état so^

cial le type de la perfection et raccomplissement de la destinée humaine. Eh quoi ! le roi de la création aurait pour palais une hutte infecte ; les secrets de la nature seraient pour lui lettre close ; à peine l'égal du castor en industrie » inférieur à la plupart des bétes fauves en puissance , il serait moins assuré de sa subsistance que les animaux qui peuplent la forêt , et dont au surplus ses mœurs et ses grossiers appétits le rapprochent singulièrement ! Non , quand il serait vrai que le sauvage vit exempt de bien des maux qui accablent le paria de la civilisation , ce que nous admettons volontiers, cela ne suffirait pas pour nous persuader que son état social remplit la destinée de l'homme. Nous venons d'exposer rapidement la solution que reçut la question relative au travail de la part des peuples qui adoptèrent la vie sauvage ; ce furent évidemment ceux qui réunissaient en eux les deux vices d'inertie et de brutalité ; or, il résulte clairement du récit de la Genèse, que ce fut la postérité maudite de Cham qui entra dans cetle voie sans issue ; celle de

Sem , le plus doux des fils de Noé > conserva la forme patriarcale dont le premier fondateur avait été le père même de Noé , ainsi qu'il est écrit : « Lamech ayant vécu cent quatre-vingt- < deux ans> engendra un fils qu'il nomma Noé, € c'est-à-dire repos ou soulagement , en disant : « Celui-ci nous soulagera de nos peines et des € travaux de nos mains , et nous consolera sur € cette terre que le Seigneur a maudite (1). » Tel est effectivement le principe qui a donné naissance au procédé industriel propre à la société patriarcale ; or, nousentendons ici par ces mots procédé industriel , la combinaison sociale au moyen de laquelle l'homme sort forcément de son inertie native , et est amené au travail par un motif de crainte ou une raison d'intérêt, ici le père de famille usa de son ascendant naturel sur ses enfans pour en faire ses travailleurs ; ce fut alors seulement que l'industrie prit naissance ; car jamais l'homme n'eût travaillé spontanément, en l'absence

(1) Genèse, chap. v, v. 28, 29.

quelques égards , encore grossière ; mais nous n'en demeurons pas moins convaincu que ce n'est pas en vain que Dieu a voulu que le cœur de tout homme sensible s'épanouît à l'idée de vie patriarcale ; et il est plus que probable que cette phase sociale qui , par le peu d'énergie de son procédé industriel , semble mériter une médiocre attention , sera considérée sous un jour nouveau, quand on comprendra que, seule entre toutes celles dont le genre humain a fait l'expérience jusqu'à ce jour, elle porte en elle le principe de I'Unité.

Les peuples les plus réfractaires aux travaux de l'industrie n'éprouvent point , en général , la même répugnance pour les périls et les fatigues de la guerre; c'est pour eux un travail attrayant comme la chasse , et ils s'y livrent avec d'autant plus d'ardeur que la victoire leur promet un plus riche butin ; d'ailleurs le triomphe guerrier est accompagné d'une auréole de gloire , dont les succès de l'industrie sont dépourvus jusqu'à présent. En conséquence, les richesses produites parles tribus industrieuses

durent de bonne heure tenter ravidite des peuples sans industrie , mais organisés pour la gu^re ; aussi le pillage devint-il la principale ressource de quelques uns d'eux , et l'unique but de leurs institutions sociales. Il est à présumer qu^àprès avoir joint le massacre au pillage , ils tentèrent par mesure politique d^é^ pargner les vaincus , après les avoir dépouillés, dans Tespoir de pouvoir les piller de nouveau , quand ils seraient parvenus , par leur travail , k refaire leurs richesses ; ce genre de rapports n'est pas sans exemple dans l'histoire. ToutefoiSy une pareille combinaison ne peut se maintenir long-temps ; car le peuple industrieux peut s'aguerrir ; averti du sort qui l'attend , il peut se décourager de produire , et tromper ainsi l'espoir de ses spoliateurs. Arrivé à ce terme , le peuple guerrier imagma de s'approprier, non seulement les richesses produites , mais les producteurs eux-mêmes , et d'en faire ses iravaUleurs. Dès que ce procédé fut découvert et appliqué, la société revêtit cette forme que

Hous appelons barbarie.

Nous avoas peint tout-à-l'heure le chef de la famille patriarcale » imposant le travail à ses eufans et serviteurs, avec une exig^nce mo^ dér^ par ses affections* Mais à cette heure la thèse chaoge ;. le maître n'est plus vu père indulgent ; c'^t ua vainqueur irrité , qui ne v(Ht dans son esclave qu'un ennemi auquel it ne doit ni indulgence ni pitié : en conséquence» il exige de lui le travail avec une dureté excitée par Tavidité et exaltée par la crainte de le voir reprendre sa dignité. Le procédé patriarcat avait à peine vaincu Tinertie naturelle de l'homme; ^ussi ce régime ne comporte-tril qu'une faible industrie: tandis que sous celui de la barbarie , l'esclave devient un travailkur actif, d'autant que » pour peu qu'il se.rel^he, les coi^ de fouet et le$ç mauvais traitemens de tout genre ne Lui sont pas épargnés* La per* fection de ce système consiste à commettre des esclaves à la charge de^ fouetter les autres ; Je maître ^t dès lors dispensé de la pénible c^m* tria^tion morale quîei^ge l'emploi des muoyena violens , et l'esclave piqu^^ur s'acfqqijtte de sa

charge avec plus de sévérhé (ju*il ne le ferait luinadêine. C'est par ce procédé composé que l'on obtient de Tbomme une grande partie du trayait dont il est capable.

Au reiste , qu'on ne pfenné pas ce tableau pour une déclamation banale contre Finstitu* lion de l'esclavage ; encore moins en serait-ce l'apcrfogîe : c'est tout simplement l'exposé d'un fait qui eut sa raison d'être dans les desseins de la Providence. En effet , si Fon veut se reporter en esprit à la phase sociale où le vain* queur ne notanquait jamais à massacrer son eimemi, dès qu'il le pouvait, Fon sera forcé de reconnaître que la société accomplit un graïid progrès , en abolissant cette atroce coutume , pour la remplacer par éèlle de laisser la vie au vaincu, à la condition qu4l serait la propriété du vainqueur et obligé de travailler pour lui. It est certain du moins que sous ce régime , qui convînt particulièrement à l'audacieuse progéniture de Japhet, l'industrie prit un très grand dévelo[^ement , tandis qu'en Asie , peuplée par les races sémitiques , la bar-

barie eUe-méme fut mitigée par les mœurs patriarcales , elle régna sur l'Europe dans toute son atroce pureté : seulement celle des Grecs et des Romains, sans être pour cela moins dure à l'égard des esclaves , brilla de quelques traits précurseurs de civilisation.

Ou reste, il n'est pas vrai , comme l'affirme l'auteur du Traité d'association , qu'il eât été possible au siècle de Périclès, ni à aucune autre époque antérieure à l'avènement de N. S« Jésus- Christ . d'associer ensemble , dans une hiirmonieuse unité , le maître et l'esclave ; la voix de celui qui eût osé en concevoir la pensée aurait été couverte par les huées publiques , comme le serait aujourd'hui celle de l'extravagant qui proposerait aux maîtres de poste de s'associer en participation avec leurs chevaux. L'esclave était un animal domestique, sans aucun caractère moral , au point qu'Âristote disait qu'il ne connaissait aucune vertu qui fàt à son usage {l). Le même philoso[^e affirmait que

(i) Politique, liy. i» cb. 5.

les hommes naissent, les uns pour la servitude , les autres pour la domination. Tout le libéralisme du divin Platon se bornait à rendre chaque jour grâces aux dieux de ce qu'ils l'avaient fait naître libre, et non esclave; tant il est vrai que les plus sages d'entre les païens , aussi bien que le vulgaire, étaient convaincus que la société ne pouvait pas subsister sans l'esclavage. Mais sans remonter si haut , le philosophe moderne qui a le mieux formulé la pensée républicaine , J.-J. Rousseau , imbu de l'esprit ancien , n'écrivait-il pas dans son Contrat social : c Quoi ! la liberté ne se ndaintient € qu'à l'appui de la servitude? PetiZ-é^re. Les € deux eltrêmes se touchent. Tout ce qui n'est € point dans la nature a ses inconvéniens , et € la société civile plus que tout le reste. 11 y a c telles positions malheureuses, où l'on ne peut € conserver sa liberté qu'aux dépens de celle « d' autrui, et où le citoyen ne peut être parfai- « tement libre, que t esclave ne soit extrê- « mement esclave. Telle était la position de « Sparte. Pour vous, peuples modernes, vous

€ n'avez point d'esclaves; mais vous T^tes; € vous payez Imr liberté de la vôtre. Vous € avez beau vanter cette préférence ; fy trouve € plus de lâcheté que (t humanité (1). >

Qu'importe (ju'après une déclaration aussi explicite , l'auteur ajoute aussitôt avec un embarras manifeste : c Je n'entends point par cela € qu'il faille avoir des esclaves, ni que le droit c d'esclavage soit légitime, puisque j'ai prouvé € le contraire. > Pour lors, qu'entendez- vous donc ? aurait-on pii lui dire ; car votre double anathème nous place dans l'alternative fort perple:$:e de mériter le reproche de lâcheté , si nous répugnoifô par sympathie humaine à fonder notre liberté sur la servitude d'autrui , ou de commettre un acte illégitime , si nous le faisons. Quant à nous sauver de là par le régime représentatif, il n'y a pas moyen, puisque cette tirade tend à établir que c à l'instant c qu'un peuple se donne des représentans , il f n'est plus libre , il n'est plus ; » proposition

(i) ÇéQnttat social, liv. m, eh. 16*

à laquelle nous adhérons volontiers , ainsi qu'aux précédentes. Après cela , que conclure en présence de principes aussi incohéreus , sinon que la science politique est radicalement impuisssuite à fonder la liberté sur la justice , et à concilier la justice avec Tindustrië , enfin tous ces élémens constitutifs avec Tunité sociale? En effet, tant que Ton s'obstinera à organiser la société » en commençant par Tinstitntton gouvernementale , Ton pourra bien coordonner, avec une certaine af^parence de raison , tous les rouages politiques subséquens , jusqu'au dernier exclmip^nent; on nous montrera une république gouvernée en temps ordinaire par deux consuls nommés pour un an ; en cas de péril de la chose publiqtie , par un dictateur placé temporairement au^lessus des 1<»8; nous verrons un s^at propre à garantir la stabilité des iasUtutions , des tribuns chargés de la défense des droits populaires , enfin un mode d'élection parfaitement libéral ; nous admettons tout cela sans contestation. Mais dans ce système , ou tout autre analogue , quelque

beaux qu'on les suppose, nous remarquons toi^jours Tabsence d'une institution indispensable , celle qui a pour objet la production , sinon des richesses , au moins du vivre , du vêtement , et des autres choses nécessaires à la

vie; ou bien, ce qui est encore plus qu'une orais^on systématique, qui n'en serait pas moins un non-sens , on tranche le nœud goi*^ dien par une inconséquence. On est tenté de plaindre le grand oracle de la liberté républicaine , quand on le voit arriver à cette pierre d'achoppement ; mais laissons-le parler encore : c Chez les Grecs, ce que le peuple avait à flaire » c il le faisait par lui-même ( abstraction faite c du pain et du vêtement qui apparemment € n'étaient pas ses affaires) ; it était smis cesse c assemblé sur la place. Il habitait un climat € doux ; il n'était point avide ; des esclaves foi- € saient ses travaux; sa grande affaire était la € liberté (!)• » L'on voit d'après cela que l'a^ faire de la liberté ne comporte pas petite be-

(U Contrai social, Uv. 1U| ch^ 16*

sogne, même quand on a des esclaves pour faire ses travaux.

C'était bien la peine d'annoncer le Contrat sodat, pour arriver à des conséquences iniques et absurdes : iniques , Tauteur en convient lui* même ; absurdes , chacun le reconnaîtra ; car est-ce posséder un bien que d'être sans cesse obligé de faire sentinelle pour le garder? Et cet autre rhéteur qui s'en vient nous dire que la vertUr est le principe sur lequel repose la république , tandis que noifô voilà bien et dûmeùi informés par un meilleur logicien que lui, que ce régime politique a pour base indispensable lé crime le plus odieux de tous , la tyranme! .

Au surplus, ce que nous ven<ms dire de la république s'applique également à toute théo* rie politique \ procédant en sens inverse de réconomie sociale ; c'est-à-dire , prenant pour point de départ le principe et la forme du gouvernement , au lieu de prendre Vorganisation du travail. Ainsi le régime féodal lui-même , û admirablement constitué , à l'observer depuis

4S le monarqtte jusqu'au simple gentilhoautte , a soulevé de justes antipathies , en raison de la néce^té on il s'est trouré de s'appuyer sur le servage de la glèbe , condition très voisine de Yesclavage. Et cependant, il y a daas cette belle et puissante hiérarchie reliée par l'amour et la fidélité , de meiUeures conditions d'ordre, et méote de liberté , que cbns aucune constitution républicaine nécessairement fondée sur la défiance mutuelle et Fei^rit de contestation. Or, pourquoi donc avons-nous vu l'un de ces deux ^sternes voué à l'exécration dea peuples , tandisqu'on était parvenu à les passionner pour l'autre, puisque tous deux reposent également sur une base fausse et subversive? Et comment est-on arrivé à faire croire à ce peuple éminemment intelligent , conmie ses adulateurs le lui répètent chaque jour, que la seule doctrine qui ait puissance de fonder sa liberté , et qui n'a jamais failli à la tache , autant que les circonstances le lui ont permis , était venue , au contraire , pour river ses fers? C'est pourtant ce qui a eu lieu , et l'on a vu les ûis des escla-

ves, qttî «ont eocone h matière première dont on refemtresdavage, si les théories du Cmirat $ocial recevaient leur aj^ication , poursuivre de leurs vociférations et* de leurs sarcasmes les ministres dn Keu libérateur des esclaves , et décerner les honneurs du Panthéon à ceux qui avaient érigé l'esclavage en principe !!!

En dernière analyse , comment une société barbare perd-elle ce caractk*e ? Quels 3ont les faits politiques dont la conséquence est Taban* don du procédé industriel qui loi est propre^ et l'adoption de celui qui caractérise la phase supérieure ? A cette question notre réponse est , qu'une société barbare reste à tout jamais dans sa barbarie , à moins que le Christianisme ne l'en tire; or voici les preuves que nous en donnons : En fait , quelle est la nation non chré^ tienne qui -iait franchi la phase de barbarie , et qu'on puisse avec fondement considérer comme civilisée ? Il n'y en a point ; par la raison positive que cette transition est moralement im* possiUe , tant que les rapports de maître à esclave , et réciproquement , seront ce que leur

origine les a faits , des-rapports haineux. Quel est donc l'accident politique qui pourrait les rendre amiables ? Sera-ce la révolte ? En admettant que celle-ci soit victorieuse , il en résultera seulement qu*à une action violente succédera une réaction non moins violente ; les personnes changeront de place ; mais la situation restera toujours la même. Espère-t-on que l'action du temps usera un ressort aussi inhumain , et que la chaîne de l'esclavage se détendra peu à peu? Nous répondrons à cela que le temps n'est pas une cause par lui-même . II est seulement vrai , qu'une très faible cause peut , à l'aide d'un long espace de temps , produire un très grand effet ; mais là où la cause libératrice n'existe pas , bien plus là où la cause contraire agit seule, le temps, loin de diminuer l'intensité de l'esclavage, ne fait que Taugmenter. C'est le temps qui a enfanté l'esprit de caste , en vertu duquel les fers de l'esclave sont rivés à tout jamais ; car en voyant le même état de choses se perpétuer de génération en génération , les hommes ont été naturellement

AS portés à conclure du fait au droit , de même que nous affirmons avec assurance que le soleil qui s'est couché ce soir , se lèvera demain , parce qu'une suite d'observations aussi longue que la mémoire des hommes peut l'embrasser, a prouvé que ces deux phénomènes se succédaient toujours sans interruption. Ainsi la barbarie a ses époques de décadence qu'il faut bien se garder de [^rendre pour une entrée en civilisation ; quand bien même le premier de ces deux régimes emprunterait à l'autre toute son organisation matérielle , moins le sentiment de la fraternité humaine , il ne serait pas pour cela^beaucoup plus avancé.

En résumé , il est clair que les peuples musulmans engagés aujourd'hui dans des réformes sans base morale, qui ne peuvent être pour eux que des causes d'affaiblissement , en présence de la vraie civilisation , y perdront avant peu leur nationalité , à moins que , par une de ces révolutions sociales qu^ la Providence peut susciter à Fheure où elles parais-

sent encore éloigiyées , ils ne »ortenl de leur barbarie par hi seirie issue possible , fe Christianisme.

Cependant , dès que le ftambeau de l'Evangile vîeftt ht éclairer im peuple barbare , î! cesse par cela même de Fêtrc , non que le procédé industriel change subitement , mai$ parce que l'esclavage, d'inwfnuaWe qii'il était, devient pfogressible. Or il devient tel par là raison que le maître chr^ien ne peut plus regarder son esclave comme une vile chair qui lui appartient , mais plutôt comme une âme qui appartient à Dieu , et que , d'un autre côté , l'esclave , loin d'être exclu du bénéfice de la morale , est en meilleure position que le maître lui-même , pour s'orner des vertus chrétiennes. On lui a dit que ces vertus recevraient leur récompense dans le ciel, et voilà qu'elles la reçoivent même sur la terre , car dès qu*il s'est rendu d^ne de la liberté, il est apte à la recevoir efficacement; il k recevra tôt ou tard , de manière ou d'autre ; et quand' il Taura reçue , elle sera en bon-

nés mains pow tei garder; tandis qne d'un homme sans^ vertu on peut bien fkire un es^ dave révolté , mais non pas un homme Kbre. Du reste , it est superflu de faire observer que nous personnifions ici l'esclavage , pour la facilité du raisonnement; nous ne voulons pas dire que tout individu esclave qui sera digne de la liberté la recevra immanquablement , mais bien que la classe^ asservie étant désormais relevée de son abjection par la culture morale, est habile à devenir libre et le deviendra , non sans doute par une libération soudaine et entière , mais par diverses transformations successives qui la rapprochent peu à peu de l'état de liberté : l'histoire confirme cette assertion. Ainsi , la différence entre la barbarie et la civilisation ne consiste pas précisément dans l'emploi de l'esclavage direct par Fune , et son exclusion par l'autre ; la société cesse d'être barbare , dès qu'en face de la puissance matérielle qui a fondé l'esclavage de fait , s'élève une autorité morale qui le condamne en droit ; or , quelque faible que l'on suppose une cause de

celte nature , elle agit sinon violemment , du moins constamment ; c^est le cas désormais d'attendre un effet favorable du temps.

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