CHAPITRE VI
Mauvais temps — Une voile ! — Une poursuite animée — Pas de prise — Coup de vent — Les vacances de « Jack » — Nouveau motif de croisière — Calme plat — Un Français éclairé ! — Un événement prochain — Patience — Le Daniel Trowbridge — Un beau coup de filet — Cerné — Double réclamation — La revanche de la prise du schooner — Bonnes nouvelles du pays — Une excuse — Espoir de combat — On quitte la station des Indes Occidentales. — Un autre but — La Martinique.
Le mauvais temps est revenu. Le 28 Septembre, on reprit Téquipage de prise que l'on avait mis à bord du Joseph Park, et ce navire, après nous avoir encore servi d'éclaireur pendant quelques heures, fut enfin incendié vers le commencement de la nuit et brûlé jusqu'à fleur d'eau. Les journées s'écoulèrent alors de la façon la plus monotone, et nous ne rencontrâmes que les incidents ordinaires d'un voyage tranquille.
Un jour c'était un poisson volant qui sautait à bord et qui, le lendemain, payait son indiscrétion en allant prendre sur la table du Capitaine la place qui lui était réservée; une autre fois c'était un petit espadon qui accomplissait le même exploit; enfin, le troisième jour, une pluie abondante venait heureusement nettoyer notre gaillard d'avant avec un luxe inaccoutumé de copieuses ablutions d'eau fraîche. Toutefois, on ne découvrait aucune voile en mer. Une seule fois, cinq ou six marins s'écrièrent tous ensemble : « Un feu à l'avant de tribord ! » Ces pa-
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rôles causèrent quelques instants d'animation et obligèrent le mécanicien à chauffer à toute vapeur ; mais on reconnut que c'était une fausse alerte, et que la lumière qu'on avait signalée avec tant de confiance comme étant le fanal d'un steamer qui courait dans les eaux du Sumter n'était tout simplement qu'un météore, ou bien encore une étoile que l'auréole brumeuse de l'horizon faisait apparaître rougeâtre dans le lointain. La chance semblait s'être tout à fait retirée du drapeau Confédéré. Les vaisseaux couraient librement entre San Roque et New York. En admettant que leur parcours se trouvait à soixante-quinze milles de chaque côté de la station du Sumter y et en portant à cinquante milles le rayon d'observation que nous pouvions avoir du haut du mât, la cinquième partie de ces vaisseaux pouvait fort bien tomber sous les yeux du Sumter. Cependant, durant dix-sept pénibles journées, on n'aperçut qu'une seule voile, et la dose de patience du petit croiseur commençait à diminuer grand train.
Enfin, le 5 Octobre, vers 10 h. du matin, le cri toujours si bien accueilli retentit de nouveau. « Unç voile, oh — h — h! » On jeta ce signal du haut du mât avec une certaine emphase, comme si le matelot de quart avait voulu accentuer tout particulièrement le plaisir que lui faisait cette découverte. L'étranger était sous le vent et à soixante-dix ou quatre-vingts milles de nous environ. Mais on ne perdit pas un seul instant à se mettre en chasse. On chauffa la machine, on cargua les voiles et on vira de bord dans la direction indiquée. Il n'y avait pas une demiheure que cette voile avait été signalée et déjà le Sumter s'était précipité à sa poursuite avec la plus grande vitesse.
La chasse fut longue et animée. L'étranger eut tout d'abord l'avantage d'une bonne brise, tandis que le Swmter était obligé d'attendre tout de sa vapeur. D'après les
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apparences, ce devait être un beau vaisseau d'une grande vitesse; aussi gagnait-il sur le croiseur. Peu à peu cepen* dant les deux navires modifièrent leur direction respective, et le Sumter profita de cette occasion pour déployer ses voiles d'avant et d'arrière. Alors il eut tout l'avantage de la course. On passa trois heures un quart à cette poursuite animée, et, enfin, le croiseur arriva dans les eaux de réiranger; la chasse était finie. On hissa la bannière éloilôe et rayée au sommet du Sumter^ et il y eut, comme toi^ours, à bord du navire Confédéré, un moment d'attente plein d'émotion. L'étranger resta quelque temps à lùssor, de la façon la plus maladroite, son pavillon au haut du màt, comme pour se jouer des espérances et des craintes de celui qui lui avait donné la chasse, et le pavillon rouge de l'Angleterre se déploya enfin. Au total, pas de prise !
Ko Capitaine du Spartan était grandement indigné d'avoir ôtô mis en panne par un Yankee, et l'officier de service sur le pont du Sumter se prit à sourire lorsqu'on le salua on lui disant : —
t Les Américains du Nord s'en vont au diable ! *
* Comment cola? » répondit-il.
« Eh ! parbleu ! en se laissant joliment cravacher par les hommes du Sud! »
Ou renuirqua que ce beau parleur parut quelque peu surpris do l'air joyeux et satisfait avec lequel on accueillit SOS paroles»
La nuit venait froide et sombre; le vent s'était changé on brise assez forte, et la mer était devenue très-grosse. Par intervalles, des rafales de pluie tombaient à torrents sur le navire; le Sumter roulait et bondissait, comme s'il avait été fatigué, lui aussi, de cette longue période d'inaction; on eût dit qu'il voulait amener quelque diverdans notre oisiveté. Le jour se montra sombre et me-
naçant ; le baromètre était à 29*» 87'. Vers midi, la brise était mauvaise et le navire naviguait si lourdement qu'on fut obligé d'abandonner Texercice au mousquet et la lecture du Règlement, deux occupations ordinaires du premier Dimanche du mois. Alors « Jack » prit sa petite récréation, comme il avait coutume de le faire, lorsque le mauvais temps était bien établi, et les travaux du bord terminés.
Vers le soir, le vent qui, dans l'espace de huit ou dix heures, avait tourné de l'E.-N.-E. au S.-E. et au S.-S.-E., commença enfin à s'apaiser. Le lendemain matin, il était tombé, et le Sumter put de nouveau faire voile, quoique les nuages fussent encore chargés et la mer toujours grosse par suite du vent qu'il avait fait la veille. On déploya les voiles de hune et on partit de nouveau dans la direction S.-S.-E.
Sur la fin de la semaine, le Sumter était en bon chemin vers sa nouvelle croisière ; car on avait abandonné l'Ouest pour se rejeter vers l'Est. Le Samedi 12 Octobre, à midi, il avait atteint sa nouvelle station, et ce jour-là nous étions en lat. 6** 56' N., long. i4*» 41' 0.; le temps éuit calme, le soleil perçait tristement à travers un voile de brouillard grisâtre et le petit steamer roulait çà et là sur une mer lourde et houleuse ; ses vergues craquaient et ses voiles frappaient fortement contre les mâts en faisant entendre un bruit triste et désespérant qui est plus pénible pour le marin que les coups de vent les plus terribles.
Le calme succède à l'orage — et la pluie vient après le soleil — la mer est grosse et houleuse ; nous ne pouvons sortir de cette monotonie croissante. Il y a trente-huit jours que nous sommes en mer, et pendant tout ce temps nous n'avons parlé qu'à deux vaisseaux et fait une prise isolée !
Jeudi 24 Octobre, — Temps nuageux , vent de TEst. Le matin, à 6 h. 4/2 , on a signalé une voile vers le Nord-Est. Nous chauffons et nous donnons la chasse. A 9 h. nous étions dans les eaux d'un brick qui se trouva être Français. C'était la Mouche Noire allant de Nantes à la Martinique. J'envoyai un canot à son bord; mais il n'avait pas de journaux. Il nous dit qu'il savait bien que les Etats-Unis étaient en guerre (nous avions arboré les couleurs des Etats-Unis) ;#mais contre qui? voilà ce qu'il ignorait. Bien renseigné, le Français! ou peut-être cette réponse doit-elle nous servir de leçon d'humilité, en nous faisant voir combien peu les Européens s'inquiètent de notre révolution Américaine. Nous l'arrêtâmes au plus une demi-heure, après quoi il lui fut permis de reprendre sa course. Notre mauvaise chance semblait s'accroître ; car deux des trois bâtiments que nous avions rencontrés en tout pendant trente-neuf mortelles journées de croisières étaient étrangers.
Vendredi 25 Octobre. — Brise franche du Nord. Temps de vent alizé. Le matin, quelques rafales de pluie qui cessent bientôt; il reste des nuages; mais ils disparaissent àu'fur et à mesure que le soleil monte. L'après-midi est lourde et pesante; le ciel est couvert ; il fait une demi-brise. A 2 h. 50 on signale de tribord un vaisseaux allant vers le S.-E. Nous chauffons et nous donnons la chasse. A 5 h. nous avions atteint Tétranger. Nous avons tiré un coup à poudre ; c'était un Prussien. J'ai voulu le faire aborder pour envoyer un canot à son bord; mais, sur ces entrefaites, le vent fraîchit et la mer se gonfla d'une façon incroyable. Alors, comme je n'avais aucun doute sur le caractère du vaisseau, je lui permis de continuer sa course (il allait aux Antilles), et je renonçai à l'aborder. Comme nous faisions d'assez près le tour de son bord, nous l'approchâmes tellement que mon cœur cessa
de battre pendant un instant, lorsque la proue de ce navire lourd et chargé tourna sur nous presque assez brusquement pour nous raser d'un seul coup. S'il avait été rejeté sur le Sumter par une de ces vagues immenses et furieuses, nous eussions été coupés à fleur d'eau et coulés bas en quelques minutes. Voilà une leçon qui m'apprendra l'espace qu'il faut à mon navire pour tourner sur luimême quand la mer est grosse à l'avant ou à l'arrière. Il y a aujourd'hui quarante-quatre Jours que nous sommes en mer, et nous n'avons vu que quatre vaisseaux, sur lesquels trois étaient étrangers. Cependant je ne suis pas découragé, mais voilà une belle occasion pour exercer une vertu Chrétienne, la patience, que je ne pratique pas habituellement dans la perfection.
Dimanche 27 Octobre. — Il fait une journée claire et belle. Une légère brise de l'E.-N.-E. Quelques nuages qui passent. Revue de l'équipage. Deux voiles aujourd'hui! A 8 h. 30 du matin, on aperçut une voile vers le S.-E. Nous donnons immédiatement la chasse à toutes voiles et nous ajoutons la vapeur aux voiles dans l'espace d'une demi-heure. A 3 h. du soir nous avions atteint l'étranger ; le Sumter allait encore à toute vapeur. Nous arborons, comme de coutume , les couleurs des Etats- Unis, et l'étranger déploie les mêmes; nous tirons un coup à poudre et nous lui ordonnons de mettre en panne. Après avoir envoyé une embarcation à son bord pour le capturer, je fais abaisser le pavillon des Etats-Unis et hisser notre propre drapeau, lorsque notre officier arriva à son bord. C'était la goélette Daniel Trowbridge^ de Newhaven, Connecticut, allant de New York à Demarara avec une cargaison de provisions. Cette cargaison appartenait au propriétaire du vaisseau, D. Trowbridge, du Connecticut. J'envoyai un équipage de prise à son bord, et je le laissai pour me mettre à la poursuite d'un autre qui avait été
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signalé en même temps que celui-ci. Nous l'atteignîmes vers le soir. C'était un brigantin Anglais allant de la Nouvelle Ecosse à Demarara ; on lui permit de continuer sa course. Nous éteignîmes les feux et mîmes le navire sous voile, avec une lumière au mât. La prise marchait auprès de nous.
Lundi 28 Octobre, -— Temps clair et beau; mer assez calme et brise légère. J'ai fait venir la prise à portée de la voix et lancer la grande chaloupe pour commencer le transbordement des provisions. J'étais véritablement reconnaissant à la Providence de cette bonne aubaine, car nous commencions à être à court de provisions. Nous n'avions plus que du mauvais bœuf et du pain charançonné, tandis que l'ennemi avait tout ce qui nous manquait, et en excellente qualité. Il avait du porc, du bœuf, du jambon, de la farine, du pain, des biscuits, etc. Voilà bien une cargaison de Yankee, des cochons, des moutons et des oies à bord ! La journée a été fort occupée et pénible ; on s'est un peu amusé çà et là; les hommes travaillent sur les deux bâtiments autour des caisses et des tonneaux, etc.. Pour enlever la cargaison nous avons jeté par-dessus le bord tout ce qui encombrait les magasins et nous avons jonché la mer d'objets de bois et de balais du Connecticul.
Mardi 29 Octobre. — Ce jour est encore favorable pour décharger la prise. Il fait un léger vent de l'Est et la mer n'est pas trop forte. Nous emplissons le Sumter de provisions pour cinq mois au moins, et nous jouissons d'un luxe de viande fraîche bien avant en pleine mer, à quarante-trois jours du port. Comme les moutons étaient dans les meilleures conditions possibles, j'en ai fait abattre pour tout l'équipage. Le ciel se couvre vers neuf heures. Lat. 16<» 54' N. Long. 57« 33' 0.
Mercredi 30 Octobre. — Journée calme et belle. Lé-
e brise du S.-E. La mer est tranquille. A 7 h. du
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matin on cria d'en haut : « Une voile! » Je dépêche deux ou trois chaloupes vers la prise pour transborder sur-le-champ les animaux qu'elle portait, et j'envoie l'ordre au patron du vaisseau capturé de venir à mon bord après avoir mis le feu à son bâtiment. Ces ordres exécutés, et les chaloupes remontées, nous nous mettons sous vapeur pour poursuivre la voile étrangère ; à onze heures nous étions dans ses eaux et j'envoyai un canot à son bord ; c'était le brick Danois Una allant de Copenhague à Santa Cruz, en mer depuis soixante-neuf jours. Nous lui permettons de continuer sa route après Tavoir retenu pendant une heure et demie environ. Nous lui avions montré les couleurs des Etats-Unis. Ce soir, j'ai désigné le plus jeune Lieutenant pour aller trouver le patron du brigantin le Daniel Trowbridge et pour lui demander les ardoises de lock qu'il avait mises dans son bagage particulier; alors on me rapporta que cet homme en remettant ces objets au messager, qui était le sergent de l'ijpifanterie de marine, s'était servi de ce langage insolent: — « Que le diable les emporte ! J'espère que cela ne leur profitera pas, et quand ils auront besoin d'une chemise je pourrai encore la leur prêter. » Je fis arrêter l'homme, quifutmis aux doubles fers. Lat. 16* 40' N. Long. 58® 16' 0. Jeudi 31 Octobre. — Magnifique temps clair; une légère brise du Nord et de l'Est. Nous montâmes et nous séchâmes au soleil les cartouches à balles, dont quelquesunes avaient été atteintes par l'humidité, et nous inspectâmes les pompes que l'on 'avait sorties d'après un ordre du Capitaine. A 2 h. du matin, un feu fut signalé à l'horizon ; alors je donnai l'ordre de chauffer et de commencer la poursuite. Lorsque nous atteignîmes le feu signalé nous reconnûmes que c'était un débris enflammé d'un schooner auquel nous avions mis le feu dix-huit heures auparavant; et nous éteignîmes ce reste d'incendie.