CHAPITRE VI
Mauvais temps — Une voile! — Une poursuite animée — Pas de prise —Coup de vent — Les vacances de « Jack » — Nouveau motif de croisière— Calme plat — Un Français éclairé! — Un événement prochain — Patience — Le Daniel Trowbridge — Un beau coup de filet ~ Cerné — Double réclamation — La revanche de la prise du schooner — Bonnes nouvelles du pays — Une excuse — Espoir de combat — On quitte la station des Indes Occidentales. — Un autre but — La Martinique.
Le mauvais temps est revenu. Le 28 Septembre, on reprit Téquipage de prise que Ton avait mis à bord du Joseph Park, et ce navire, après nous avoir encore servi d'éclaireur pendant quelques heures, fut enfin incendié vers le commencement de la nuit et brûlé jusqu'à fleur d'eau. Les journées s'écoulèrent alors de la façon la plus monotone, et nous ne rencontrâmes que les incidents ordinaires d'un voyage tranquille.
Un jour c'était un poisson volant qui sautait à bord et qui, le lendemain, payait son indiscrétion en allant prendre sur la table du Capitaine la place qui lui était réservée; une autre fois c'était un petit espadon qui accomplissait le même exploit; enfin, le troisième jour, une pluie abondante venait heureusement nettoyer notre gaillard d'avant avec un luxe inaccoutumé de copieuses ablutions d'eau fraîche. Toutefois, on ne découvrait aucime voile en mer. Une seule fois, cinq ou six marins s'écrièrent tous ensemble : « Un feu à l'avant de tribord ! » Ces pa-
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rôles causèrent quelques instants d'animation et obligèrent le mécanicien à chauffer à toute vapeur ; mais on reconnut que c'était une fausse alerte, et que la lumière qu'on avait signalée avec tant de confiance comme étant le fanal d'un steamer qui courait dans les eaux du Sumter n'était tout simplement qu'un météore, ou bien encore une étoile que l'auréole brumeuse de l'horizon faisait apparaître rougeâtre dans le lointain. La chance semblait s'être tout à fait retirée du drapeau Confédéré. Les vaisseaux couraient librement entre San Roque et New York. En admettant que leur parcours se trouvait à soixante-quinze milles de chaque côté de la station du Sumter ^ et en portant à cinquante milles le rayon d'observation que nous pouvions avoir du haut du mât, la cinquième partie de ces vaisseaux pouvait fort bien tomber sous les yeux du Sumter, Cependant, durant dix-sept pénibles journées, on n'aperçut qu'une seule voile, et la dose de patience du petit croiseur commençait à diminuer grand train.
Enfin, le 5 Octobre, vers 10 h. du matin, le cri toujours si bien accueilli retentit de nouveau. « Une voile, oh — h — h! » On jeta ce signal du haut du mât avec une certaine emphase, comme si le matelot de quart avait voulu accentuer tout particulièrement le plaisir que lui faisait cette découverte. L'étranger était sous le vent et à soixante-dix ou quatre-vingts milles de nous environ. Mais on ne perdit pas un seul instant à se mettre en chasse. On chauffa la machine, on cargua les voiles et on vira de bord dans la direction indiquée. Il n*y avait pas une demiheure que cette voile avait été signalée et déjà le Sumter s'était précipité à sa poursuite avec la plus grande vitesse.
La chasse fut longue et animée. L'étranger eut tout d'abord l'avantage d'une bonne brise, tandis que le Sumter était obligé d'attendre tout de sa vapeur. D'après les
bll CROISIERES DU SUMTER
apparences, ce devait être un beau vaisseau d'une grande vitesse; aussi gagnait-il sur le croiseur. Peu à peu cependant les deux navires modifièrent leur direction respective, et le Sumter profita de cette occasion pour déployer ses voiles d'avant et d'arrière. Alors il eut tout l'avantage de la course. On passa trois heures un quart à cette poursuite animée, et, enfin, le croiseur arriva dans les eaux de l'étranger; la chasse était finie. On hissa la bannière étoilée et rayée au sommet du Sumter, et il y eut, comme toujours, à bord du navire Confédéré, un moment d'attente plein d'émotion. L'étranger resta quelque temps à bisser, de la façon la plus maladroite, son pavillon au haut du mât, comme pour se jouer des espérances et des craintes de celui qui lui avait donné la chasse, et le pavillon rouge de l'Angleterre se déploya enfin. Au total, pas de prise !
Le Capitaine du Spartan était grandement indigné d'avoir été mis en panne par un Yankee, et l'officier de service sur le pont du Sumter se prit à sourire lorsqu'on le salua en lui disant : —
« Les Américains du Nord s'en vont au diable ! »
« Comment cela? » répondit-il.
« Eh ! parbleu ! en se laissant joliment cravacher par les hommes du Sud! »
On remarqua que ce beau parleur parut quelque peu surpris de l'air joyeux et satisfait avec lequel on accueillit ses paroles.
La nuit venait froide et sombre; le vent s'était changé en brise assez forte, et la mer était devenue très-grosse. Par intervalles, des rafales de pluie tombaient à torrents sur le navire; le Sumter roulait et bondissait, comme s'il avait été fatigué, lui aussi, de cette longue période d'inaction ; on eût dit qu'il voulait amener quelque diversion dans notre oisiveté. Le jour se montra sombre et me-
naçant ; le baromètre était à 29° 87'. Vers midi, la brise était mauvaise et le navire naviguait si lourdement qu'on fut obligé d'abandonner l'exercice au mousquet et la lecture du Règlement, deux occupations ordinaires du premier Dimanche du mois. Alors « Jack » prit sa petite récréation, comme il avait coutume de le faire, lorsque le mauvais temps était bien établi, et les travaux du bord terminés.
Vers le soir, le vent qui, dans l'espace de huit ou dix heures, avait tourné de TE.-N.-E. au S.-E. et au S.-S.-E., commença enfin à s'apaiser. Le lendemain matin, il était tombé, et le Sumter put de nouveau faire voile, quoique les nuages fussent encore chargés et la mer toujours grosse par suite du vent qu'il avait fait la veille. On déploya les voiles de hune et on partit de nouveau dans la direction S.-S.-E.
Sur la fin de la semaine, le Sumter était en bon chemin vers sa nouvelle croisière ; car on avait abandonné l'Ouest pour se rejeter vers l'Est. Le Samedi 12 Octobre, à midi, il avait atteint sa nouvelle station, et ce jour-là nous étions en lat. 6** 56' N., long. 44'» 41' 0.; le temps était calme, le soleil perçait tristement à travers un voile de brouillard grisâtre et le petit steamer roulait çà et là sur une mer lourde et houleuse ; ses vergues craquaient et ses voiles frappaient fortement contre les mâts en faisant entendre un bruit triste et désespérant qui est plus pénible pour le marin que les coups de vent les plus terribles.
Le calme succède à l'orage — et la pluie vient après le soleil — la mer est grosse et houleuse ; nous ne pouvons sortir de cette monotonie croissante. Il y a trente-huit jours que nous sommes en mer, et pendant tout ce temps nous n'avons parlé qu'à deux vaisseaux et fait une prise isolée !
La défense qui nous empêche d'amener nos prises dans des ports neutres pèse sur nous, qui sommes les plus faibles sur mer, d'une façon trop dure , pour que Ton y ajoute une seconde défense qui n'a la sanction ni de la loi ni d'un précédent. Si cependant Votre Excellence décidait que je dois partir sans charbon, je la prierais d'avoir la bonté de me le dire par écrit. Votre Excellence est le meilleur juge de ses instructions et de ce qu'elles réclament.
J'ai l'honneur d'être, avec la plus grande considération,
Votre obéissant serviteur,
(Signé) R. SEMxMES.
A Sou Excellence M. rAmiral Maussion
de Candé, Gouverneur de la Martinique.
Nous avons appris la consolante nouvelle que le Capitaine Hollins, avec quelques canonnières, avait chassé Tennemi de l'embouchure du Mississipi, coulé le Prebfe et repoussé les autres vaisseaux sur la barre de la Passe du S-0. M. Seward a lancé une proclamation par laquelle il ordonne aux Gouverneurs des Etats du Nord de mettre leurs forts en état de défense, « aussi bien sur les côtes de la mer que sur les lacs ! » Ce message et la proclamation abolitionniste de Frémont nous rendront un grand service. Qtiem Deus^ etc. Le Gouverneur consent à ce que je fasse du charbon à Saint Pierre.
Vendredi 12 Novembre. — Temps beau et agréable. Nous avons fait de Teau. Je ne suis pas allé à terre aujourd'hui; quelques-uns des officiers sont dansTîle; ils dînent avec les officiers de la marine Française. Il y a évidemment une grande sympathie pour nous dans Tile. Nous avons accordé des permissions à tous les hommes du bord, car aucun d'eux n'a l'envie de déserter. A 9 h. du soir, un chauffeur ivre a sauté par-dessus le bord et a
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gagné le rivage , malgré les efforts d'un canot envoyé pour le reprendre. Il a bravé ainsi la discipline d'un vaisseau pour un verre de grog, tellement la passion de la boisson était forte chez lui! Nous avons envoyé un officier vers lui, et nous l'avons repris chez un marchand d'eaude-vie. Il nous est rapporté, comme venant du Capitaine du Port, qu'une frégate croise au large en face du Rocher aux Diamants. Le vaisseau le Siam est arrivé aujourd'hui avec 444 coolies !
Lettre du Gouverneur en réponse à la précédente.
Fort de France, 12 Novembre 1861.
Au Capitaine . — J'ai rhonneur de vous envoyer la lettre ci-jointe, que je vous prierai de faire tenir au préposé des Douanes de Saint Pierre. Par cette lettre je lui ordonne de vous permettre d'embarquer librement autant de charbon que vous désirerez en acheter au marché.
Je ne change nullement la position que j'ai prise avec vous Samedi dernier. Je ne crois pas que j'aie le pouvoir de vous donner du charbon des magasins du Gouvernement de cette division, pas plus que je n'ai le droit d'intervenir sur le marché pour empêcher qu'il vous en soit vendu.
Avec l'expression de mes sentiments les plus distingués pour le Capitaine ,
(Signé) MAUSSION DE CANDÉ.
Mercredi 13 Novembre. — Nous chauffâmes et nous démarrâmes le bâtiment à la pointe du jour. A 6 1/2 nous sortîmes du port de Fort Royal , ou plutôt, comme on •dit maintenant, de Fort de France. Le pilote répéta la nouvelle qu'il y avait une frégate au large en face du Rocher aux Diamants. Lorsque nous passâmes devant
la pittoresque maison de campagne du Gouverneur, bâtie sur une hauteur qui domine la mer, nous arborâmes le drapeau Français à l'avant. Nous rencontrâmes le steamer de Saint Pierre qui descendait. A 8 h., nous arrivâmes dans le port de Saint Pierre, au mouillage des vaisseaux de guerre situé au Sud de la ville. Plusieurs des employés des douanes vinrent nous rendre visite en disant qu'ils ne se présentaient pas en vertu de leur position officielle, mais tout simplement par politesse et par curiosité. J'envoyai un lieutenant à terre pour faire une visite au commandant, pour prendre des arrangements au sujet du charbon et pour remettre au préposé des douanes l'ordre par lequel le Gouverneur nous permettait de prendre cette provision à bord. A 1 h. de l'aprèsmidi, nous changeâmes de place et nous nous rapprochâmes du rivage pour faciliter le chargement du charbon. La poupe et la proue furent amarrées avec un grelin au rivage. A 9 h. du soir , trente tonnes étaient à bord ; nous envoyâmes à terre la vergue d'avant pour la faire réparer. Je mis en quarantaine le Payeur et le Chirurgien, qui étaient restés absents du navire après les heures fixées; mais, sur les explications du premier, je les fis relâcher tous les deux. La place du marché quiavoisine le port est encombrée d'une foule compacte, qui regarde avidement notre navire ; le journal d'aujourd'hui donne sur nous des récits merveilleux, qui tiennent toute une colonne. Parmi certaines histoires amusantes, le rédacteur me réclame comme un officier Français ayant servi jadis à bord de la Meuse.
Jeudi Ml Novembre. — Pluie dans la matinée. Nous sommes occupés à faire le charbon et à embarquer quelques provisions nécessaires. On nous dit que VIroquois est parti de la Trinité le 2 Novembre, et qu'il y a trois vaisseaux de guerre ennemis à Saint Thomas, un vaisseau
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a voile et deux autres à vapeur; l'un d'eux était attendu ici la nuit derrière. Il n'a pas encore fait son apparition. Il lui sera difficile de nous empêcher de mettre à la voile. A 2 h. 30 de l'après-midi, le sloop à vapeur ennemi r/ro^uot^ fît son apparition devant Saint Pierre; il arriva par le côté Nord de l'Ile. Il avait d'abord arboré les couleurs Danoises, mais il les changea bientôt pour les siennes. Il se porta très-lentement à notre rencontre, et il prit position à un demi ou trois quarts de mille environ de notre mouillage, mettant un bord è terre, et l'autre au large pendant l'après-midi et pendant la nuit. Nons continuâmes notre approvisionnement de charbon, de sucre et de rhum jusqu'à 9 h. du soir, et je permis à l'équipage de dresser ses hamacs comme d'habitude. Mais j'ordonnai que tout fût prêt pour l'action. Je reçus , dans l'après-midi, la visite du maire* de la ville, ainsi que de plusieurs personnes qui m'assurèrent de la sympathie de toute la colonie en général. Al h. 30 du matin je fus appelé par l'officier de quart, qui m'informa que XIroquoii se dirigeait sur nous et s'approchait trèsprès du Sumter. J'appellai tout le monde à son poste et fis liàler tous les préparatifs pour recevoir dignement l'ennemi dans le cas où il essayerait d'avancer sur nous. Il vira de bord, cependant, quand il arriva à trois ou quatre cents mètres. Il répéta cette manœuvre plusieurs fois, pendant le quart du milieu de la nuit, en nous obligeant à chaque instant d'appeler les hommes à leurs postes ; aussi, depuis 2 h. 1/2 environ, les canonnîers dormirent sur leurs pièces. Il règne une grande agitation dans toute la villeé La place du marché, les quais et les fenêtres des maisons sont encombrées d'une multitude ardente et curieuse qui s'attend à voir engager le combat d'un moment à l'autre. L'ennemi s'approcha une fois du Sumter à une longueur de vaisseau*
Vendredi 15 Novembre. — Matinée belle et claire. A 7 h. 30 un Steamer de guerre Français, YAchéroUy Capitaine Duchaxel, entra dans le port et s'amarra à une de ses bouées : Ylroquois était à un mille de nous environ. A 8 h. 30 j'envoyai un canot à bord du navire Français pour rendre, selon Tusage , la visite de cérémonie. Les allées et les venues ne discontinuaient pas dans la ville. Des groupes s'étaient formés sur le rivage pour observer les deux navires. A dix heures le Capitaine Français me fit une visite. 11 arrivait, disait-il, avec des ordres du Gouverneur pour protéger la neutralité du port entre les deux vaisseaux belligérants et pour demander au Capitaine de VIroquois, s'il venait à l'ancre, la promesse qu'il ne prendrait la mer que vingt- quatre heures après notre départ. J'envoyai alors au Gouverneur une lettre paft laquelle je l'informai de la façon dont Vlroquois violait la neutralité du port, et je lui demandai de remédier à cet état de choses : —
A bord du steamer des E. G. Sumter, Saint-Pierre, Ile de la Martinique.
45 Novembre 1861.
Monsieur, — J*ai rhonneur d'informer Votre Excellence que je suis bloqué de près dans ce port par le sloop à vapeur ennemi Ylroquois, qui est d'une force double delà mienne. Ce vaisseau, en dépit des lois internationales, et au mépris de la neutralité de cette île , est audacieusement entré dans le port sans se mettre à Tancre. Il croise en avant et en arrière avec une attitude menaçante, et non-seulement il se tient en dedans de la limite marine du rivage , mais encore il s'approche de mon mouillage à moins d'une longueur de vaisseau. Je dois ajouter que mon navire n'est pas amarré à plus d'une centaine de mètres do la rive. Pendant la nuit dernière, il s'est avancé à cinquante ou cent yards. Je considère comme étant de mon devoir de donner connaissance de ces faits à Votre Excel-
lence et d'invoquer votre autorité pour faire sauvegarder tous les droits attachés à l'intérieur de vos eaux. Je considère les principes suivants applicables au cas présent, car ils sont bien établis par le droit deg gens : — Premièrement, aucun acte d'hostilité ne peut être commis de près ou de loin par aucune des puissances belligérantes dans des eaux neutres. Secondement, lorsqu'un croiseur d'une puissance belligérante se réfugie dans les eaux d*une puissance neutre, un croiseur de la puissance belligérante adverse ne peut pas le suivre dans ces eaux pour y commettre des hostilités, de près ou de loin ; nonseulement il est illégal de sa part de se tenir dans la limite des eaux neutres pour surveiller et menacer son ennemi, mais il est encore illégal de sa part de croiser, avec les mêmes desseins , sur la côte de la puissance neutre à une distance qui se trouve en pleine vue. Ce sont là des actes de guerre, qu'ils soient commis de loin ou de près, et comme tels ils sont offensants pour la puissance neutre. Troisièmement, lorsque des vaisseaux belligérants ennemis se rencontrent fortuitement dans un port neutre, si l'un d'çux en sort, l'autre est tenu d'attendre vingt-quatre heures avant de partir.
Si le navire de la partie belligérante adverse se met immédiatement en poursuite , il se sert du territoire neutre pour faire la guerre. Il commet, par le fait même de mettre à la voile, un acte éloigné d'hostilité qui est oflFensant pour l'Çtat neutre.
En présence des faits actuels et des principes énoncés cidessus, je demande respectueusement que Votre Excellence ordonne à Vlroqmis de cesser la croisière qu'il fait sur la côte de l'île pour surveiller mes mouvements; en d'autres termes, qu*on le fasse retirer hors de la simple vue. S'il préfère entrer et jeter l'ancre, qu'on exige de lui qu'il parte vingt-quatre heures avant moi, ou qu'il attende vingt-quatre heures après mon départ pour mettre à la voile. Je serai prêt à prendre la mer dans quatre ou cinq jours, aussitôt que mes mécaniciens auront fait les réparations nécessaires à ma machine.
Enfin, il est tout à fait possible que le capitaine de l'iroquois puisse établir avec le consul des Etals-Unis de Saint
lli CROISIÈRES DU SUMTER
Pierre des signaux qui lui donneront connaissance de mes mouvements; aussi, je dois demander qu'un officier quelconque soit chargé de s'opposer à un pareil acte d'hostilité.
J*ai l'honneur d*être, etc.,
(Signé) R. SEMMES,
A Son Excellence M. rÂmiral Maussion de Gandé,
Gouverneur de la Martinique.
Pendant la nuit, VIroquois n*est pas venu aussi près de nous que la nuit dernière ; j'ai fait fermer les sabords des batteries et mettre les palans tout le long du navire ; j'ai ordonné, en outre, aux hommes de l'équipage, pour le cas où ils seraient appelés à leurs postes pendant la nuit, d'arriver sur le pont tout prêts pour Tabordage, car je pensais que Tennemi nous attaquerait à l'abordage, si toutefois il venait à nous attaquer (1).
>*i<.>*aMlMa*MA*HÉ^
(1) Le 14, k 4 h. du soir, lorsque nous eûmes à peu près terminé notre approvisionnement de charbon et nos autres disposiUons nécessaires pour prendre la mer, on aperçut un steamer qui tournait la pointe nord de Tlle. Il était sous couleurs Danoises, et avait fait, comme la chose était évidente, de plaisants efforts pour se faire remarquer — ainsi, il avait dérangé ses vergues avec soin et an peu changé ses boute-hors. Mais je me disais que nous étions de trop vieux oiseaux pour être pris à un pareil mannequin, il arriva d'abord lentement, et probablement ne nous aperçut pas, car nous étions ca* chés sous Tonibre des collines; mais quand il fut à deux milles de nous, nous pûmes reconnaître, à Taide de nos lunettes, que Teau bouillonnait à son avant. Le Yankee avait senti sa proie, ou, pour employer la phrase expressive de notre vieux et fameux contre-^maltre, c il avait flairé la viande fraîche. » Tous les bons habitants de Saint Pierre descendirent sur le rivage pour être témoins du spectacle, et beaucoup se livrèrent k leurs instincts aquatiques en nageant vers nous pour attendre le dénoûmerU. VIroqw)is était alors tout près de nons; lorsqu'il arriva k une centaine de mètres, il amena les couleurs Danoises et mit k leur place les H^toiles et les Rayures; nous étions donc encore une fois en présence de notre ennemi détesté.
Vîtoquois appartient k la nouvelle classe des chaloupes canonnières;
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Samedi 16 Novembre. — VIroquois est en avant de nous à un mille environ. A 10 h. du matin je retournai faire une visite au commandant Français. Je lui mon-*
il est puissamment armé de canons de neuf et de onze pouces, et 11 jauge 1000 tonnes. Son équipage se compose d'environ 200 hommes. Nous savions que le Sumter ne devait pas songer k le combattre ; notre seul espoir de lui échapper se fondait sur la stratégie. L*ennemi s'avança tout près de terre et envoya un canot pour communiquer avec le Consul des Etats-Unis et les autorités Françaises ; mais il eut ccpcn* dant bien soin de ne pas jeter Tancre. Le Capitaine Palmer informa Son Excellence le Gouverneur qu'il y avait un pirate k l'ancre dans le port de Saint Pierre et demanda la permission de le couler; mais on repoussa énergiquement sa demande et on remit au Commandant courroucé la proclamation -de S. M. l'Empereur Napoléon III qui accordait les droits de puissance belligérante aux Etat& Confédérés, et ordonnait ane stricte neutralité de la part de la France. On l'informa qu^il était nécessaire que VIroquois jetât l'ancre ou quittât les eaux de Vue ; s'il acceptait la première alternative, un intervalle de vingt-quatre heures devait s*écouler entre les départs des deux navires. Dans le cas d'une violation de la neutralité, les forts ouvriraient leurs feux sur la partie agressive. Après être resté deux heures dans le port, le canot reprit le large. VIroquois s'éloigna un peu et prit position à une pe* titê distance en avant de nous; puis il commença k déployer ses Toiles et k croiser sur notre route. Pendant ce temps, l'équipage du t pirate » ne restait pas oisif; nous fîmes tous les préparatifs nécessaires pour repousser l'abordage et pour défendre notre navirejusqu'k la dernière extrémité. L'équipage fut passé' en revue et on veilla k ce que tous les hommes fussent convenablement armés et équipés pour l'action. Nous nous attendions parfaitement k une attaque pour la nuit suivante, car nous nous sotivenions que les Fédéraux avaient menacé hautement de ne pas respecter les droits de la puissance neutre qui em-> pécherait de détruire le Sumter; nous nous rappelâmes aussi les menaces et les prétentions du Commandant du Niagara et du redoutable Porter, du Powhatlan, — cet homme nous a positivement suivi jQsqu'k Maranham , rien que pour trouver k son arrivée que les ofû« cicrs du Sumter étaient fous. Peu de gens k bord du Sumter eurent cette nuit envie de dormir; les hommes étaient assis en groupe et faisaient k voix basse des commentaires sur la lutte qui semblait alors imminente, tandis que les offiairrs qui n'étaient pas de service s'étalent rassemblés sur le gaillard d'arrière, où ils s'étalent engagés dans la même discussion intér;essante.
AS h. du matin, les vigies du Sumter aunoucèrciit que le Yankee courait sur nous, et Tordre fut donné presque k voix basse
trai la manière insolente avec laquelle VIroquois violait la neutralité du port. Aucun ordre nouveau n'avait été transmis par le Gouverneur. J*ai fait gratter et repeindre le navire ; on a réparé la machine et on Ta remise tout à
« d'aller k son poste. » Je n'ai jamais vu de marins obéir k un ordre avec plus de rapidité. En quelques minutes, les hommes d'abordage, ceux qui étaient armés de piques et ceux qui portaient des armes plus petites, furent rangés sur trois lignes près de notre basse-lisse d'appui, pour attendre l'attaque; tous gardaient un profond silence qui resseml)lait à celui de la mort. Lorsque l'ennemi fut arrivé à vingt pieds de nous environ, nous entendîmes les sons étouffés de la cloche placée dans la chambre de sa machine ; elle donnait l'ordre de faire retraite; mais elle ne l'avait pas sonné assez tôt pour nous empêcher de voir les hommes de VIroquois à leurs postes; en effet, toutes les apparences du navire indiquaient qu'il avait eu l'intention de prendre son ennemi à Tabordagc. Un seul coup de pistolet, tiré par hasard, eût engagé le combat ; et, à en juger par les lumières et les signaux qui brillaient le long des fortifications, les Français y auraient aussi mis la main. Le spectacle que notre pont offrait le lendemain matin était fort amusant : les hommes étaient couchés çà et \k tout armés et tout accoutrés pour le combat ; ils essayaient de prendre quelque repos : un étranger aurait facilement pris le Sumter pour un bouca* nier. Le Capitaine Palmer déclara, le lendemain, lorsqu'on lui demanda l'explication de ses manœuvres menaçantes, qu'il avait craint d'être attaqué par les canots; mais il était difficile de croire que le Commandant d'un vaisseau de 'guerre ferait une si pauvre excuse ; espérons, pour son honneur, que lui-même ne croyait réellement pas à sa propre déclaration. La conduite de l'équipage fut des plus saUsfaisantés. On n'eut à signaler aucun bruit, aucun désordre; la contenance de chaque homme indiquait que tous étaient fermement déterminés à défendre notre noble petit vaisseau jusqu'il la mort et k ne jamais amener le pavillon devant l'ennemi. Ces violations flagrantes de la neutralité irritèrent beaucoup les habitants de l'ile Française; les hommes les plus sensés jetèrent bien loin leur léger masque d'indifférence et exprimèrent ouvertement leur sympathie pour nous. Quelques-uns étaient si animés, qu'ils offrirent de monter k notre bord ; mais leurs offres bienveillantes ne furent pas acceptées. Les nègres, cependant, ne paraissaiû|| pas nous reconnaître pour ce que nous sommes réellement, c'esl-a56ire pour leurs meilleurs amis; ils étaient en quelque sorte contre le Sumter ^ et leur fidélité envers notre ennemi fit le sujet d'une des plus volumineuses dépêches du Capitaine Palmer à M. Gidcon Welles. — Index,
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fait en état de reprendre le service. Vers midi, Ylroquois jeta Tancre à un demi-mille de nous environ, dans le mouillage du vaisseau de guerre. Le Capitaine de VAchéron vint me voir pour me dire que le Gouverneur lui avait ordonné de m'informer que, si je le préférais, il serait charmé de me voir venir avec mon navire à Fort de France, où il pourrait me donner une plus grande protection, et où, croyait-il, Ylroquois ne me suivrait pas; il ajoutait que, s'il m'y suivait, il le forcerait à quitter les eaux Françaises.
Je répondis qu'avant de me rendre à cette invitation je voulais voir si Ylroquois consentait k rester vingt-quatre heures après moji départ, ou à partir vingt-quatre heures avant moi. VIroquois se remit en route presque aussitôt après avoir jeté l'ancre; et, dans la soirée, le Capitaine de YAchéron envoya un Lieutenant à mon bord pour me dire que le commandant de Ylroquois refusait d'accepter les conditions qui lui avaient été proposées, et qu'alors on lui avait ordonné de se retirer au delà de la lieue marine. Il resta quelques heures à s'approvisionner de provisions fraîches; et, à la tombée de la nuit, il prit son mouillage, mais il ne se tint pas à la distance d'une lieue marine pendant la nuiL
Ainsi, nous avons donc appris à cet ignorant capitaine Yankee quelques notions de la neutralité et quelque respect pour ses lois. Dans l'après-midi , je fis une délicieuse promenade le long du rivage, vers le nord de
l'île.
Dimanche 17 Novembre. — Belle matinée : j'ai visité l'église qui se trouve en face du navire et j'ai entendu la messe. L'assistance était très-nombreuse et composée principalement de négrejles. Nous avons été poliment introduits dans le banc du commissaire ; un sermon assez court, adressé surtout à quelques enfants qui venaient de
faire leur première communion, fut débité par un jeune prêtre qui avait de bonnes façons, le langage facile, l'allure dégagée et les mouvements gracieux.
J*ai vu là aussi, comme à Fort Royal, une espèce d'of' ficier de police ou de vedette; mais il avait une physionomie que Je n*aimais pas. VIroquois garde la distance qu'il avait prise pendant le jour.
Lundi 18 Novembre. — L'ennemi croise au large, en face du port, comme d'habitude. Dans la matinée, un schooner de guerre Français arriva de Fort de France avec 16 Gouverneur à bord (il venait à Saint Pierre pour les distributions de prix dans les Ecoles) ; ce navire Français avait aussi à bord environ cent hommes d'infanterie de marine destinés à renforcer la garnison du fort. On continue de réparer notre machine et de peindre le bâti* ment. Des bateliers ont été emprisonnés par les autorités parce qu'ils sont sortis pour aller vers l'ennemi. A la nuit, le Directeur des Douanes vint me voir; le Gouverneur lui avait dit qu'il s'attendait à voir le Capitaine du Sumier chez lui, et il me rapportait cette parole de sa propre autorité; car le Gouverneur ne l'avait pas autorisé à m'en dire autant. Je profitai de l'avis; et, à 8 h. du soir, je me rendis à terre avec mon secrétaire pour voir Son Excellence. Le Gouverneur ne paraissait pas avoir quelque chose de particulier à me dire ; toutefois, il me renouvela l'invitation qu'il m'avait faite de me rendre à Fort de France avec mon navire; je la déclinai, en disant qu'il me serait bien plus facile d'échapper de Saint Pierre et que je trouvais ici de plus grands avantages pour faire exécuter les réparations de ma machine. Il me dit que le Capitaine de Ylroquois prétextait son ignorance au sujet de la violation de la neutralité du port, mais il ajouta qu'il en savait davantage. Un schooner Américain ennemi se mit en route à la brune et se dirigea vers Ylroquois y au-
près duquel il resta une heure environ avant de continuer sa croisière au Nord et h TOuest.
Mardi 19 Novembre, — J*ai observé ce matin un peu de ressac qui a duré jusque vers & h. du soir; vent variable, qui s'établit pour un moment au Sud-Est. Je deviens inquiet sur ma position; on me Ta représentée comme très-peu sûre, dans le^cas où un coup de vent soufflerait de la mer. J'ai fait venir un pilote k bord ; lorsqu'il est arrivé, il nous a dit qu'il ne craignait pas de mauvais temps ; comme la mer était redescendue, je fus de son opinion et je résolus de rester encore sur mes ancres pour le moment. D'ailleurs, les réparations de nos machines devaienf être terminées le lendemain soir. Forte pluie dan» la soirée. VIroquois se tient dans la lieue marine. J'ai reçu la visite du Commandant du schooner de guerre Français que nous sommes allés voir hier. Vers 10 h. du soir la malle Anglaise arriva de Saint Thomas. J'envoyai un canot à son bord et je reçus des journaux Anglais allant jusqu'au V^ Novembre. La malle nous apporte la nouvelle qu'un steamer ennemi, le San-Jacinto, a abordé un paquebot à vapeur Anglais et a enlevé de son bord MM. Slidell et Mason, qui ont été transportés à la Havane par le Nashville, Le peuple Anglais regardera cet acte comme une insulte faite à son pavillon et cette affaire nous fera du bien. La nuit est claire; la lune se lève un peu avant 8 h. Il n'y a pas encore assez d*obscurité pour accomplir notre projet.
Mercredi 20 Novembre. — La matinée est claire et le vent variable. VIroquois ne nous perd jamais de vue, il viole pendant la nuit la neutralité du port pour venir dans la lieue marine observer nos mouvements, J*ai envoyé le mécanicien ^ terre presser les réparations de ses pompes. J'ai fait larguer les voiles. A midi, je les ai fait ferler et j'ai ordonné qu'on allumât les feux vers 1 h. :
comme le temps paraît incertain, nous avons mis le navire en carène et raclé la mousse des sabords près de la ligne de flottaison. La nuit dernière, Ylroquois s'est glissé de nouveau jusxîu'à un mille et demi de nous environ. Il y avait quelques nuages, et pour la première fois nous l'avons perdu de vue pendant la première partie de la nuit.
Jemli 21 Novembre. — Le ciel est nuageux, il tombe de légères averses ; nous avons ôté les charges des batteries pour en remettre de nouvelles; nous avons examiné et mis en état les petites armes pour le cas où il faudrait combattre. J'ai fait monter quelques barils de provisions salées et on les a placées de chaque** côté du gaillard d'arrière pour redresser le navire, car il incline d'un ou deux pouces de l'avant. Nous avons frété un bateau pour compléter notre provision d'eau. J'ai fait changer les amarres qui nous retiennent au rivage et j'ai dit au mécanicien de presser son travail. Je crains à chaque instant de voir arriver un autre vaisseau ennemi. Dans la matinée le Gouverneur est retourné à Fort de France sur VAchiron^ qui est revenu aussitôt. J'écrivis un billet à son commandant pour me plaindre de ce que le vaisseau ennemi violait continuellement la neutralité du port. Le mécanicien n'est pas prêt : nous sommes donc obligés de rester encore un jour ici.
A bord (lu steamer des E. C. Sumler.
' Saint-Pierre, 21 Novembre 4861.
Monsieur , — Il est de mon devoir de me plaindre de Fatteinte portée continuellement à la neutralité de ce port aussi bien qu'à mes droits d'asile, par le sloop de guerre à vapeur ennemi Vîroquois,
Ce navire, avec un honteux dédain des avertissements qu'il
a reçus de Son Excellence le Gouverneur, arrive toutes les nuits, à la faveur de Tobscurité, à un mille et demi, ou moins encore, du mouillage du SunUer, La nuit dernière, à neuf heures, on l'a vu à Fceil nu dé notre pont , à la lueur d'un éclair , et comme la nuit était comparativement obscure, aucun vaisseau n'étant pas sous voile, n'aurait pu être aperçu à plus d'un mille ou d'un mille et quart.
Je dois en outre vous informer que deux petits canols communiquaient avec l'ennemi hier en plein jour ; l'un d'eux, après avoir quitté Ylroquoû, a ramé vers la pointe nord du port, tandis que l'autre se dirigeait vers la pointe sud.
J'ai, etc., etc.,
(Signé) R. SEMMES.
A M. Duchaxel, Commandant du steamer de S. M. I. VAchéron.
Vendredi 22 Novembre. — L'ennemi est à deux milles et demi environ. Le mécanicien sera prêt aujourd'hui, et, avec l'aide de Dieu, nous sortirons cette nuit. J'ai écrit la lettre suivante au capitaine de VAchéron au sujet des dispositions prises par le Gouverneur.
A bord du steamer des E. C. Sumter, Saint-Pierre, 22 Novembre 1861 .
Monsieur, — J'ai eu l'honneur de recevoir votre lettre d'hier dans laquelle vous me communiquez les intentions du Gouver* neur de là Martinique relativement à la protection de mes droits d'asile dan^ les eaux de celte île, et je regrette d'avoir à dire que ces intentions ne me paraissent pas d'accord avec les exigences du Code international. Le Gouverneur dit « qu'il n'entre pas dans ses intentions d'exercer, de nuit et de jour, visà-vis de Ylroquois^ une surveillance aussi active que celle que je désire.» Et vous ajoutez que «nous devrions avoir confiance dans la parfaite exécution d'une promesse donnée par un com-
mandant de la marine militaire de TUnion Américaine, tant qu'il u'est pas évident que cet engagement n'a pas été scrupuleusement rempli. » Il semblerait, d'après ces expressions, que la seule protection que je doive recevoir contre le blocus de l'ennemi est une simple promesse arracbée à cet ennemi , promesse par laquelle il s'engage à se tenir en dehors de la lieue marine ; en attendant, le Grouverneur n'exercera aucune surveillance ni de jour ni de nuit pour voir si cette promesse est gardée. Outre les faits que je vous ai racontés hier, je dois dire, ce matin, qu'un de mes officiers, qui se trouvait à terre dans le nord de la ville pendant la nuit dernière, a vu, entre huit et onze heures, deux embarcations à huit rames chacune qui se dirigeaient tranquillement vers le rivage; les hommes qui les montaient étaient habillés de vêtements sombres et coiQés des bonnets que portent ordinsrtrent les marins des Etats du Nord. Cet officier entendit distinctement une conversation en Anglais qu'ils avaient entre eux. L'un disait : — «Harry, le voici, je le vois» — faisant sans doute allusion à mon navire. Ces embarcations avaient certainement l'ordre d'indiquer à 17ro92^/«, par un signal, le moment où je me mettrais en route. Or, av^c tout le respect dû à Son Excellence le Gouverneur , je dois dire que je ne puis voir de différence entre la violation de la neutralité de ces eaux par les canots de l'ennemi et la violation de ladite neutralité par son vaisseau. Et si Ton ne doit pas exercer sur lui une sévère surveillance de jour et de nuit, je m'attends à recevoir autant de protection que le loup en accorderait à l'agneau. Est-ce par affection que Tennemi fait approcher de moi, et surtout pendant la nuit, ses canots qui viennent épier mes mouvements? J'ai au- . tant de droits pour demander qu'il tienne ses canots au delà de la lieue marine, que pour exiger qu'il éloigne son navire à celte même distance. Je ne suis pas non plus disposé à me fier à la promesse qu'il a faite de ne pas enfreindre mes droits dans ce cas particulier. 11 me paraît, en outre, surtout depuis que je connais les faits que j'ai signalés à votre attention , qu'il est du devoir de la France d'exercer <t de nuit et de jour » une surveillance active sur ses propres eaux , lorsqu'un croiseur
ennemi bloque un vaisseau belligérant ami, qui a cherché dans ses eaux l'asile que lui accorde le droit des gens. C'est pourquoi je viens vous demander respectueusement d'établir une ligne de surveillance au moyen de bateaux de garde , à chaque extrémité du port , afin d'empêcher que l'on ne renouvelle l'acte hostile qui fut commis contre moi la nuit dernière ; si vous ne voulez pas faire ce que je demande ici , permettez-moi d'armer mes canots et de prendre l'ennemi quand il s'approchera ainsi de mon navire. En effet, quoi de plus simple , ou que je sois protégé , ou qu'il me soit permis de me protéger moi-même ? De plus , l'ennemi viole évidemment chaque jour la neutralité lorsqu'il communique avec le rivage soitau moyen de ses embarcations, soit avec des bateaux du rivage. S'il a .besoin de provisions, c'est son devoir d'entrer ; s'il entre, il doit se mettre à l'ancre; s'il jette l'ancre, il doit accepter la condition de rester vingt-quatre heures après mon départ. C'est un pur subterfuge de sa part de rester au large et de s'approvisionner de tout ce dont il a besoin; il agit ainsi pour me faire reconnaître de près par ses embarcations. Je proteste aussi contre cet acte illégal. J'espère que vous m'excuserez d'avoir occupé si longtemps vos moments avec celte longue communication ; mais je considère comme mon devoir d'user de la plénitude de mes drois en cette occurence. Je saisirai la première occasion pour quitter ces eaux; et, si je dois engager un conflit sanglant avec un ennemi deux fois plus fort que moi, parce que j'aurai été trahi par des signaux qui lui auront été fait$ dans les eaux de la. France, soit par ses embarcations, soit par d'autres, je désire que mon Gouvernement sache que j'ai protesté contre ces paroles hostiles du Gouverneur ; « Qu'il n'entre pas dans ses intentions d'exercer vis-à-vis de r Iroguois une surveillance de nuit et de jour aussi active que je le désirerais. »
J'ai rhonneur d'être, etc., etc.
(Signé) SEMMES,
A M. Duchaxe), • Commandant du steaqier de S, M, I. VAchéron,
A bord du steamer des E. G. Sumter, Saint-Pierre, Î3 Novembre 1861.
Monsieur, — J'ai l'honneur de vous informer que le pilote du Steamer ennemi YJroquois passe habituellement son temps à terre dans le port de la ville, et que, la nuit dernière, il a couché à bord du schooner ennemi amarré près du rivage dans le voisinage de la barque Anglaise Barracouta, J'ai, en dehors des hommes de mon bord, des témoignages sérieux pour établir ces faits. Or, il doit être évident pour tous que l'ennemi a envoyé cet homme dans les eaux Françaises afin qu*il ' espionnât mes mouvements ; et il a pris sans doute avec lui des fusées ou d'autres signaux, par lesquels il pourra annoncer mon départ à son vaisseau. Cet homme, quoiqu'il ne soit qu'un pilote , quoiqu'il soit temporairement à bord de l'Irodfvofs, est, pour le moment et selon la loi, aussi bien officier de ce navire que tout autre de ses lieutenants.
Alors je puis dire : — Un lieutenant de T/ro^fiots nonseulement passe habituellement son temps à terre, mais dort, la nuit, à bord d'un autre bâtiment de l'ennemi au lieu de dormir à l'hôtel , pour être mieux à même d'observer mes mouvements et pour les communiquer à son vaisseau. Et cependant tout cela est permis par les autorités 1
Je proteste de la façon la plus respectueuse, mais la plus énergique, contre cette violation de mes droits; comme je l'ai déclaré dans ma lettre d'hier, un acte de reconnaissance (et à plus forte raison un acte de reconnaissance qui a pour but de donner des informations par signaux) est un acte de guerre, et la France perraettra-t-elle qu'un acte de guerre soit commis contre moi dans ses propres eaux et sous les yeux de ses autorités civiles et militaires?
Pour finir, je demande que vous rendiez une ordonnance qui enjoigne à cet espion de se rencfre à bord de son vaisseau, et que vous fassiez aussi les démarches nécessaires pour em-
pécher le schoouer sur lequel il se tient de faire des signaux à l'ennemi.
J'ai l'honneur d'être, etc.,
(Signé) R. SEMMES.
A M. Duchaxel, Commandant du steamer de S. M. I. YAchéron.
Note. Le Sumter quitta le port de Saint Pierre dans la soirée (8 h.) de la date de la lettre précédente ; et, comme je Tavais prédit, un feu brûla à bord du schooner Américain pour donner le signal de notre départ à Vlroquois. R. S.
On a bandé le cabestan et pris un peu d'eau à bord. La nuit dernière, entre 8 et 9 h., le mécanicien se trouvant à terre près de l'extrémité nord de la ville, aperçut deux des marins de VIroquois et entendit Tun d'eux dire à l'autre : « Harry, le voici, je le vois! » Il faisait sans doute allusion à mon vaisseau. Quand la nuit approcha, nous étions tous très-inquiets sur l'état du temps ; pour la première fois, depuis cinq ou six jours, nous eûmes une nuit magnifique et éclairée par de brillantes étoiles. Il était impossible d'apercevoir nulle part le moindre nuage. L'ennemi resta toujours en pleine vue, et notre fumée noire, en sortant de la cheminée, nous aurait trahis à une distance de cinq milles. A notre plus grand regret nous fûmes donc obligés d'abandonner la tentative.
Samedi 23 Novembre. — Belle matinée claire avec toutes les apparences d'un temps sûr. Les belles nuits étoilées et les jours bien clairs, quoique très-agréables pour l'amateur de la belle nature, ne constituent pas tout à fait le temps que nous demandons pour échapper à un blocus, lorsque l'ennemi se tient en pleine vue et a l'avantage sur nous. Mais nous devons avoir de la patience et prendre notre temps. Plusieurs vaisseaux sont entrés et
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d'autres sont partis pendant les vingt-quatre heures qui viennent de s'écouler. L'ennemi est au large comme d'habitude. Vers midi, il y eut quelques nuages à l'horizon et il tomba un peu de pluie; j'espérais vivement que nous aurions une nuit orageuse, obscure, La lune ne devait pas se lever avant 11 h. 7, et si nous pouvions être favorisés par quelques nuages, l'obsclirité serait suffisante, car il faut savoir que dans ces régions tropicales, où presque chaque étoile est une véritable lune, il n*y a d'obscurité que lorsque le firmament est clair. Mes espérances, commencèrent à s'en aller avec le jour, car les nuages disparurent l'un après l'autre, au fur et à mesure que le soleil descendait, et cette nuit promit d'être aussi sereine, aussi brillante que la dernière. Vénus paraissait avoir le double de sa grandeur habituelle, et pendant trois heures après le coucher du soleil elle répand, dans cette contrée, un flot de lumière un peu moins brillant que celui de la lune dans une latitude du Nord. Malgré tous ces motifs de découragement, je résolus cependant de tenter la fuite; j'ordonnai de faire tous les préparatifs nécessaires dans le plus grand silence, de manière à ne pas éveiller les soupçons des habitants de la ville, qui étaient toujours sur le qui-vive : et cinq minutes environ avant le coup de canon de 8 h.. Je commandai de laisser aller la chaîne, de couper les amarres du rivage et de chauffer. Comme l'ennemi était' sur notre avant de tribord et se tenait, selon les apparences, vers l'extrémité Nord de la rade, je dirigeai le vaisseau vers le Sud, en lui donnant pleine vapeur. Les habitants de la ville étaient tellement en alerte, que nous avions à peine parcouru vingt-quatre mètres lorsqu'un cri prolongé remplit l'air et un murmure confus de cris se fit entendre comme si la confusion de Babel avait été renouvelée. Lorsque nous approchâmes du schooner de guerre Français VAchéron, on fit des signaux
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à Fennemi avec des lumières bleues qui brillèrent sur un des schooners Yankees amarrés dans le port. Voyant cela et sachant que ces signaux avaient pour but d'indiquer notre direction, après avoir parcouru encore plusieurs centaines de mètres, je revins sur mes pas pour me mettre à Tabri de la terre, et je m'arrêtai une ou deux fois pour m'assurer que Tennemi t^ontinuait bien sa course dans la direction opposée, obéissant aveuglément aux signaux qu'on lui avait faits.
Aussitôt que le mécanicien eut pu refroidir ses tourbillons (et j'eus alors véritablement un moment d'inquiétude) je lâchai toute vapeur et me dirigeai vers la partie Nord de l'Ile. Gomme nous en approchions, les Destins qui nous avaient paru si peu propices auparavant commencèrent à nous sourire; une rafale de pluie qui arriva d'une façon tout à fait inattendue commença à nous envelopper dans ses plis hospitaliers et cacha à l'ennemi nos épais nuages de fumée, qui étaient réellement les plus terribles signaux que nous eussions h craindre. Pendant la première demi-heure, nous fûmes très-inquiets sur notre sort; mais lorsque nous commençâmes à perdre de vue les luœière&de la ville et à. nous écarter de la terre, nous reconnûmes que l'ennemi avait été pris dans son propre piège et que nous l'avions heureusement évité. J'avais averti les autorités Françaises que leur neutralité serait méprisée et que Ton ferait des signaux. En envoyant son pilote à terre et en convenant de signaux avec le patron Yankee, le commandant de Ylroquois avait honteusement trompera confiance d'un officier de la marine Française auquel il avait promis de respecter la neutralité du port. La foi Yankee et la foi Punique semblent faire la paire. Notre navire allait d'une bonne vitesse, quoiqu'il tirât beaucoup d'eau, et, à 11 h. 1/2, nous arrivâmes à la pointe sud de la Dominique. Le vent tomba, et nous courûmes,
sur une mer unie, le long de la côte, à* quatre ou cinq milles de la terre. La lune s'étant levée sur ces entrefaites, nous pûmes voir Tîle et ses contours hardis et pittoresques qui, adoucis par la pluie et entourés de guirlandes de nuages floconneux, nous présentaient un magnifique spectacle nocturne.
La ville endormie de Roseau bous montrait à peine là lueur d*une lumière et nous ne rencontrâmes qu'un schooner caboteur. A 2 h. du matin, nous étions en face de la partie Nord de Ttle, mais alors de fortes rafales de pluie arrivèrent et le temps devint si épais que nous fûmes obligés de ralentir et même d'arrêter la machine ; il faisait trop sombre pour courir. La rafale s'éclaircit un peu, et nous essayâmes de voir notre route dans Tobscurité; nous prîmes la pointe Sud pour la pointe Nord de la Baie du Prince Rupert, et nous ne découvrîmes notre erreur que lorsque nous fûmes arrivés terriblement près du rivage et que nous eûmes vu blanchir notre eau; nous tirâmes le navire au large, et nous lui donnâmes trèspeu de vapeur. Comme le temps continua à s'éclaircir, nous reprîmes bientôt notre direction, doublâmes l'île et dirigeâmes notre course vers le Nord-Est. Il était alors k h. 30 du matin, je descendis et rentrai dans ma cabine. Deo gratiasl Le pauvre D***, notre quartiermaître, je l'ai relevé de son haut emploi de vigie- de nuit pour cette nuit. On avait reconnu qu'il avait la vue perçante pendant la nuit; mais, dans cette circonstance, il était si troublé, qu'il voyait un steamer accourir sur lui de toutes les directions — et de petits sloops il faisait des frégates 1 La soirée de ce jour fut charmante, et je crois que je n'ai jamais vu un passage plus beau, plus agréable, plus poétique et plus propre à donner l'idée d'aimer dans une chaumière, que celui que présentaient les vallées et les collines au milieu desquelles repose la ville de
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Saint Pierre. Tous ces charmes étaient rehaussés par le contraste de la guerre au visage hideux. Notre départ prit chacun au dépourvu — plusieurs des officiers avaient des invitations à déjeuner et à dîner, pour plusieurs jours à Tavance. Mon équipage semblait être grandement enchanté de notre succès ; il avait « enfoncé le Yankee ; » mais je ne suis pas sûr qu*un vieux second mattre d'équipage et unrudequartier-mattre usé par le temps qui, tous les deux s'étaient ratés de frais pour mieux combattre, ne fussent pas désappointés que l'engagement n'ait pas eu lieu.
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