‹ Croisières de l'Alabama et du SumterChapitre 55 sur 89 · CHAPITRE XXXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXVI

Le Kearsage — • Branle-bas — La cuirasse «- Etat de VAlahama — Hors du port — Le Deerhound — Allocution du Capitaine — Force des combattants — Plan de combat — L'engagement — Feu vif — Graves avaries — On coule — Fin de VÂÎabama — A l'eau — Courageuse conduite du chirurgien Llewellyn — LeDeerhound porte secours — Les canots de Tenuemi — L'esprit réyélateur.

Il était écrit que VAIabama ne verrait jamais les ports de son pays I

Les derniers passages du Journal du Capitaine Semmes sont d'un intérêt trop grand pour que nous nous permettions d'y rien retrancher avant d'arriver au récit du mémorable duel qui termine l'histoire d'un navire dont le renom, court comme sa carrière, peut défier celui de tout vaisseau qui a déployé ses voiles en pleine mer. VAIabama jette un lustre même sur l'héroïque histoire des Etats Confédérés.

Le Mardi 14 Juin, le Capitaine Semmes écrivait : —

« Grande émotion à bord. Le Kearsage a fait son apparition à l'entrée Est de la jetée, vers 11 h. du hatin. J'envoyai imimédiatement à terre l'ordre de charger le charbon (100 tonnes), puis je fis abattre les vergues du mât d'artimon ainsi que les vergues de perroquet, et je me préparai au combat.

« Mercredi 15 Juin. — L'Amiral envoya son aide de camp me dire qu'il considéra «aa demande de répara-

S82 CROISIÈRES DU SUMtER

tions comme non avenue, puisque j'embarquais du charbon, ce à quoi j'accédai. Nous commençâmes à charger le charbon dans l'après-midi. Le Kearsage est encore au large; il ne lui a pas été permis de recevoir à bord les prisonniers que j'avais débarqués. J'avais protesté contre cette mesure par une lettre adressée à l'Amiral. J'ai envoyé par la malle un mot à renseigne Barrow, et je l'ai informé que j'avais l'intention de sortir pour attaquer l'ennemi aussitôt que j'aurais fini mes préparatifs. J'ai envoyé également par M« Bonfils un billet au Consul des Etats-Unis pour lui faire connattre la même décision. Mon équipage parait être dans d*excellentes dispositions; les officiers et les matelots sont à la fois calmes et résolus. La lutte sera sans doute acharnée et opiniâtre; mais les deux navires sont de force tellement égale qu'il ne m'est pas permis de refuser le combat. Que Dieu défende le bon droit et qu'il soit tout miséricordieux pour les âmes de ceux qui succomberont! La mort menace peut-être plusieurs d'entre nous ! )>

On a nié que le capitaine du Kearsage eût envoyé un cartel au capitaine de VAlabama, Il est vrai que le Capitaine Sommes lui-même n'en dit rien. Voici ce qui eut lieu — dans un but tout particulier, il ne peut pas y avoir de doute — le Kearsage^ comme on l'a rapporté, entra dans la rade par l'extrémité Est, <r le Mardi vers il h. du matin ; il la traversa et en sortit par l'Ouest sans y jeter l'ancre. * Nous citons les propres paroles d'un capitaine de la marine Française qui parle de ce qu'il a vu. Tout le monde conviendra que, pour des hommes courageux, une démarche pareille devait être considérée comme un cartel. C'était plus qu'un cartel — c'était un défi. L'officier que nous avons cité ajoute « que tout le monde pouvait alors apercevoir sa cuirasse extérieure. » Il est aisé

ET DE l'alabâma. 383

de prévoir les événements quand ils ont eu lieu ! Pour un œil exercé, le Kearsage paraissait énorme, il est vrai, dans sâL partie du milieu, mais il était impossible de dis-* tinguer s'il était fortifié de façon à résister aux boulets» Les officiers de YAlabamà affiriûent formellement que de leur navirô on ne pouvait apercevoir l'armure du kear^ êMge. Le bruit courut à terre que ses flancs étaient blin» dés d'une façon toute particulière; mais c'était une rumeur vague et sans consistance, à laquelle un homme expérimenté ne devait pas ajouter foi. De plus, un an avant cette rencontre, le Kearsage avait jeté l'ancre assez {H^s du vaisseau monté par le Capitaine Semmes pour que celui-ci pût l'examiner à fond. Il avait vu dans cette circonstance que son ennemi n'avait pas de défense artificielle. Il croyait donc que les bruits qui couraient sur son blindage et sur son armure n'étaient que des cancans de port, comme il en avait tant entendu pendant ses croisières.

Or le Kearsage était un vieil ennemi, depuis longtemps à la chasse du croiseur Confédéré, et son apparition produisit, comme le Capitaine Semmes l'écrivit, une grande émotion à bord de VAlabama. Nous avons une remarque à faire ici : il ne faut pas oublier ce que les officiers et les matelots du célèbre vaisseau Confédéré avaient enduré pendant l'espace de deux ans. N'étaient-ils pas restés sans demeure et sans espoir de pouvoir regagner leurs foyers? N'avaient-ils pas été continuellement encombrés de prisonniers qui dévoraient leurs vivres? Et, d'ailleurs, ils n'avaient jamais eu de grandes provisions. VAlabama ne pouvait séjourner dans un port que le temps strictement nécessaire, comme le faucon quand il se perche sur une branche, et, semblable à cet oiseau qui plane dans les régions les plus élevées, il était obligé pour sa sûreté et pour ses affaires, de garder la pleine mer. Faire maigre

SS& CROBIÈltES DU SUMTER

clière, pouTsuiTre, fuir, capturer des prises, les détruire, esl-ce là une vie que des hommes courageux continueraient de boD cœur? Ils Paient soutenus, eux, par la con- ¥ÎctioD intime de la grandeur du sendce qu'ils rendaient à kar pays. Os saTaient qu'ils causaient un donmiage terrible à leur colossal ennemi. Os étaient peut-être soutenus encore par la conviction .que Taudace sans égale de leor capitaine avait fait plus de tort aux Etats-Unis que les <^)ératîons de plusieurs milliers d'honmies. Mais leur vie était misérable, leur travail accablant; il faudrait, pour qu*on put mener longtemps une existence pareille sans se plândre et sans désirer la diversion causée par les combats, avoir une imagination qui permit d'envisager ce deviMr rigoureux et monoUme conune une étoile toujours visible, qui n'est jamais obscurcie par le moindre nuage. De plus, ils avaient pu lire les reproches que leur adressaient les habitants de la terre ferme qui avaient tout le confortable chez eux. On leur donnait le nom de pirates et d'autres épithètes aussi méprisantes. Les exécrations d'une certaine partie de la presse Française et Anglaise et de toute la presse des Etats-Unis les poursuivaient à travers TOcéan. Mais c'est à peine s'ils entendaient parler de leur pays. Le Sud était une contrée inconnue comparativement au reste du monde. L'opinion parlait très-haut en Europe ; ils savaient pourtant qu'ils servaient fidèlement, loyalement, glorieusement leur pays, au milieu des cruelles privations qu'ils enduraient. L'absence de tout bien-être, soit physique, soit moral, contribuait à les rendre plus sensibles aux virulentes critiques provenant même d'ennemis avérés et criards.

Ce fut cette disposition d'esprit, partagée par tout l'équipage, qui causa cette émotion à bord de VAlabama, quand le Kearsage entra dans la rade et en sortit. Enfin le

ici venu le jour du combat ! Telle était la pensée de

ET DE L*ALÀBABfA. 385

chaque homme à bord. N'était-ce pas glorieux et chevaleresque pour ces hommes de livrer et d'accepter un combat qu'ils avaient cherché partout? Us croyaient à la victoire; mais la défaite elle-même devenait la justification de leur longue carrière, et ils accueillirent gaiement la chance qui venait s'oQrir à eux.

Le Capitaine Sommes savait bien qu'en demandant à faire du charbon dans un port neutre il renonçait par cela même à tous les autres bénéfices de l'hospitalité. L'Amiral du port se plut à le lui faire voir. Un duel n'est pas une chose impopulaire en France. La perspective d'un combat entre deux navires de guerre, en apparence de force égale, aurait suffi pour faire disparaître tous les scrupules qui retenaient encore la majorité des Français; ils se trouvaient trop heureux d'assister à un engagement entre des Fédéraux et des Confédérés; ces derniers d'ailleurs sont aussi populaires en France qu'en Angleterre, pour ne rien dire des sympathies qu'excitait YAlabama, Les officiers Français convinrent avec le Capitaine Semmes que les manœuvres du Kearsage étaient une insulte et un défi évident, et que VAlabama ne pouvait faire moins que de sortir pour avoir une rencontre avec lui. Nous avons pris soin de montrer que le Capitaine Semmes, qu'il sût ou non intérieurement si les chances étaient égales , faisait du moins ses efforts pour se le persuader < Il savait que son adversaire était plus fort par son navire, son artillerie et son équipage; mais «je ne savais pas, » dit-il, c qu'il était encore bardé de fer. » Personnellement, il désirait le combat; les instigations d'un équipage plein d'enthousiasme, et qui, d'un cri unanime, demandait le combat, aussi bien que les avis bienveillants des officiers étrangers devaient être pris en considération. Ceux qui se hasardent à lui jeter le blâme au visage, maintenant que les résultats de l'affaire sont connus, ne de-

vraient-ils pas, en toute justice, se mette e pour un instant à sa place î Le Président Davis peut déplorer la perte d*un vaisseau qui rendit de grands services, mais nous ne doutons pas qu'il n'approuve les belles paroles avec lesquelles rhonorable M. Mason justifia le Capitaine Semmes, et ne se réjouisse ^'apprendre que l'homme qui était l'âme du navire ait été épargné pour rendre encore d'autres services à la Confédération.

Le Dimanche 19 Juin au matin, VAlcAama sortit du port de Cherbourg, sous vapeur, par la passe Ouest, et gouverna droit au Kearsage. Il était accompagné du vais^ seau Français cuirassé la Couronne. Le mauvais temps des derniers jours avait fait place à une douce brise. Le calme de l'Atlantique, un ciel serein, tout était éminemment propice à l'entreprise qu'on allait tenter. Les habitants de Cherbourg étaient sur les hauteurs qui dominent la ville et le long des bastions et du môle. Nul tournoi chevaleresque ne peut se vanter d'avoir été honoré d'une plus grande foule de spectateurs. 11 se trouva heureusement qu'un yacht à vapeur Anglais, le Deerhound, était dans le port à ce moment, avec son propriétaire M. John Lancaster et sa famille à bord. Le Deerhound suivit YAlabama à une distance respectueuse , ce fut le témoin le plus rapproché du. combat. Quelques pilotes Français se tenaient aussi près que la prudence le leur permettait. Arrivé à la limite fixée par les lois de la neutralité, VAlabama se sépara de son escorte, et la Couronne alla se placer à une lieue du rivage.

Abandonné à lui-même, VAlabama fit ses derniers préparatifs pour le combat qui allait s'engager. Rassemblant alors tout son monde sur le pont, le Capitaine Semmes leur parla en ces termes : —

« Officiers et Matelots de h'Àlabama,

« Voici enfin une nouvelle occasion de vous mesurer avec votre ennemi — c'est la première qui se présente depuis que vous avez coulé YHatteras, et cependant vous avez parcouru le monde entier; on peut dire sans exagération que vous avez détruit, ou forcé de se retirer sous la protection de pavillons neutres, la moitié des bâtiments de commerce de l'ennemi qui couvraient les mers de leurs voiles aucommeucement de la guerre. C'est là un exploit dont vous devez vous enorgueillir à juste titre, et votre patrie reconnaissante ne l'oubliera pas. Le nom de votre navire est devenu célèbre parmi tous les peuples dvilisés. Ce nom sera-t-il terni par une défaite? C'est impossible ! Souvenez-vous que vous êtes dans le Canal Anglais, le théâtre des exploits de vos ancêtres, et n'oubliez pas qu'eu ce moment l'Europe entière vous contemple. Le drapeau qui flotte au-dessus de vos têtes est celui d'une jeune République. Il défie celui de son ennemi, en tous lieux, et toutes les fois qu'il le rencontre. Montrez au monde que vous savez le défendre. Matelots, à vos postes (1) ! »

(1) Ces paroleâ rendent fidèlement raUocution prononcée par le Capitaine Semmes en cette occasion, les versions dififèrent sur la foçon dont elle fut reçue. Voici celle du Capitaine Semmes : —

€ L'équipage ne prononça pas une seule parole ; seulement, lorsque je dis qu'une défaite pouvait ternir le nom du vaisseau, on entendit ces seuls mots : « Jamais I jamais I J»

Il fallut trois quarts d'heure à VAlabama pour se mellre à portée du Kearsage^ et alors il ouvrit vivement le feu à la distance d'un mille. Le Kearsage prit son temps pour répondre. Dix minutes plus tard, le feu était engagé des deux côtés.

D'après la déclaration du Capitaine du Kearsage, sa batterie se composait de sept canons , savoir : Deux de 11 pouces Dahlgrens — pièces d'artillerie très-puissantes; quatre de 32, et un petit canon rayé de 26. Il commença Taction avec un équipage de 162 hommes, tant of&ciers que matelots.

L'armement de YAlabama consistait en un canon rayé Blakeley de 7 pouces, un canon à pivot non rayé de 8 pouces, six de 32, également non rayés sur le côté. L'équipage de YAlabama ne se montait pas à plus de 1 20 hommes. Le récit du Capitaine Winslow est erroné sur ce point, car il porte l'équipage de VAlabama à 1 50 hommes^ tant officiers que matelots. VAlabama avait une fornaidable pièce à bord ; c'était un canon rayé Blackeley ; mais il n'avait pas de boulets d'acier.

On verra par là qu'il y avait inégalité entre les deux antagonistes. Le Capitaine Winslow a dit que VAlabama avait un canon de plus que le Kearsage, mais ses deux grands Dahlgrens rétablissaient bien la balance. Et si l'on veut apprécier impartialement les moyens des deux navires, on devra reconnaître qu'avec sa machine détériorée VAlabama se trouvait dans une condition d'infériorité réelle ; on n'avait pu faire réparer à Cherbourg son doublage en cuivre, qui s'étalait en éventail, et qui gênait sérieusement la marche du navire. Il avait été également impossible de faire réparer complètement les bouilleurs, qui n'avaient été que rapiécés pour être en état de faire le service de chaque jour ; aussi ils n'inspiraient guère de confiance au mécanicien. D'un autre côté, le Kearsage

ET DE l'âlabama. 389

était un vaisseau de premier ordre, très-facile à conduire. Il montra bientôt qu'il pouvait surpasser de vitesse le croiseur Confédéré. En somme, YAlabama était en lice quand il aurait dû être dans les docks.; il s'avança pour combattre quand sa machine était hors de service, et il eut l'héroïsme de se décider h l'action quand il n'avait pas la force de choisir sa manière de combattre. Après quelques manœuvres, la position du Capitaine Semmes devint difficile. LeKearsagesè plaça à cinq cents mètres de VAliibamay et, comme il était bien protégé par sa cuirasse, il prit son temps et tira à coup sûr.

Le Capitaine Semmes avait une grande confiance dans la puissance de son canon rayé Blakeley, et nous croyons que cette confiance ne doit pas être ébranlée. Il voulait avancer à une petite portée de son ennemi, afin de pouvoir se servir de cette pièce avec quelque succès, mais toutes les tentatives qu'il fit pour se rapprocher persuadèrent le Kearsage que YAlabama voulait combattre à l'abordage. Or, comme l'ennemi avait l'avantage de la vitesse, il choisit sa distance et fit tout son possible pour ôter aux Confédérés l'espoir d'aborder.

n entrait dans le plan du Capitaine Semmes de tenter l'abordage à un moment ou à l'autre, si le sort du combat ne pouvait être décidé promptement par l'artillerie. Le Capitaine Winslow, de son côté, avait évidemment résolu de se soustraire à l'ancien mode des rencontres navales, il voulait combattre seulement à la nouvelle manière ; la puissance supérieure de sa machine lui permit de choisir. Quand YAlabama reçut sa blessure mortelle, il ^ avait perdu tout espoir. On doit considérer la respectueuse^ distance que le Kearsage garda jusqu'à la fin du combat, et la persistance de son feu tant qu'on put apercevoir les

bords du navire qui coulait. Alors on comprendra que c'était une résolution bien arrêté chez le Capitaine Winslow

de combattre seulement avec son artillerie, de façon à éviter tous les dangers qu'il aurait pu courir s'il avait laissé approcher son ennemi. Peu de personnes nieront qu'il rendait là un grand hommage à l'équipage Confédéré et que sa manœuvre était des plus prudentes.

L'équipage de YAliibama, matelots et officiers, était 8i pressé d'en venir aux mains que le massacre commença et que }e pont fut bientôt couvert de sang. Cependant son tir était rapide et admirable. Il a été dit à la Chambre des Lords, par un personnage qui n'est autre que le Duc de Somerset, que le feu de YAlabama était réellement mauvais et qu'il toucha leKearsage trois fois seulement pendant l'action. Le Capitaine Winslow dit lui-même que le Kearsage fut touché, tant par des boulets que par des bombes, vingt-huit fois en tout, c'est-à-<lire une fois par cinq coups. Aucun marin ayant la moindre notion d'un combat naval ne critiquera l'exactitude de ce tir. Si les bordages du Kearsage avaient été nus comme ceux de VAlabamay peut-être l'affaire se serait-elle terminée au* trement. Le Capitaine Semmes s'aperçut cependant que la coque de Tennemi rebondissait chaque fois qu'elle était frappée et qu'elle résonnait fortement. Cette remarque lui fit ordonner de ne tirer que des boulets pleins. Comme YAlabama n'était nullement cuirassé, sa coque fut percée et il montra bientôt une large trouée dans son arrière. Son canon à pivot était un très-bon point de mire pour l'ennemi, et une bombe qui fit explosion à cet endroit tua ou blessa la moitié des hommes de la pièce. Les deux na** vires lâchèrent leur bordée de tribord, et décrivirent un cercle pour conserver leur position respective ; ainsi, pendant une heure on continua une manœuvre qui était monotone pour le spectateur, et qui ne diminuait pas d'une façon appréciable la distance qui séparait les deux vaisseaux. Le Capitaine Semmes se tenait sur le banc de

ET DE l'aLABAMA, 391

^uart quand le chef mécanicien lui cria que le vaisseau dlait couler. Le Premier Lieutenant, M. Kell, fut envoyé en bas pour inspecter le dommage ; il revint en disant que le vaisseau coulait. Le Capitaine Semmes ordonna aussitôt de marcher et de se diriger vers la terre, mais Teau montait rapidement et les foyers furent bientôt éteints. Le feu de VAlabama avait cessé, il était évident pour tout le monde à bord que le navire était perdu. Continuer le feu plus longtemps, c'eût été. vouloir satisfaire une rancune absurde, et il n'était pas dans la nature d'un marin tel que le Capitaine Semmes d'agir ainsi. Loin de là, il ne songeait alors qu'au salut de son équipage et il commanda d'ame* ner le pavillon Confédéré.

On a beaucoup parlé de quelque chose qui aurait ressemblé à une révolte de l'équipage au moment où Ton abaissa la bannière du Sud. On a dit que tout le monde avait prié le Capitaine d'éviter cette honte à son équipage ; on a dit encore qu'un certain quartier-maître avait tiré son coutelas en défiant qui que ce fût d'amener le pavillon, et qu'il fut dramatiquement menacé d'un pistolet par M. Kell, le Premier Lieutenant, qui l'aurait ainsi ramené à l'ordre. Le fait est que le drapeau descendit tranquillement et cpnvenablement. Tout le monde à bord voyait bien qu'il n'y avait plus d'espoir et qu'on agirait contre les lois de l'humanité en mettant en péril la vie des blessés.

La haine que tout l'équipage ressentait pour les Yankees devint çlus forte que jamais lorsque les hommes furent obligés de disputer leur vie à la mer; chacun se dirigea pour ainsi dire instinctivement du côté opposé au vaisseau qui s'approchait pour porter secours. Un matelot hélé par le Kearsage refusa poliment la main qu'on lui tendait et se dirigea vers le drapeau neutre. Les hommes nageaient comme si Tennemi avait encore été à leur poursuite et personne n'était là pour leur porter

392 CROISIÈRES DU SUBfTER

secours. Qu3iï)d les canots du Rearsage, qui furent si tardivement mis à la mer, arrivèrent enfin pour remplir le devoir qui les réclamait, ils trouvèrent plusieurs pauvres matelots qui se maintenaient difficilement à la surface. Bon nombre d'entre eux, officiers aussi bien que matelots, qui furent hissés dans les canots par Tennemi, lorsqu'ils eurent débarrassé leurs yeux de Teau salée qui les aveuglait et lorsqu'ils reconnurent où ils étaient, sautèrent par-dessus le bord, préférant courir n'importe quel péril plutôt que d'accepter l'hospitalité des Fédéraux; leur haine pour le drapeau de la vieille Union et leur affection pour leur Capitaine paraissent avoir été leurs principaux mobiles en cette circonstance. Quand ils furent à bord du Deerhound, leur premier soin fut de s'informer si le Capitaine Sommes était sauvé.

Le Capitaine Sommes affirme qu'on tira encore plusieurs coups de canon contre YAlabama après qu'il eut amené son pavillon. Nous ne voulons pas nous charger de soutenir une accusation pareille. Toutefois, des officiers Français affirment que le Kearsage tira encore au moins cinq coups de canon contre le croiseur Confédéré après qu'il eut amené son pavillon. Nous croyons que le Capitaine Winslow^ ne nie pas ce fait, mais il soutient qu'il ne savait pas que VAîabama s'était rendu. Dans sa lettre au Daily News il déclare que, s'il a commis cette faute, c'est qu'il était en train de «c bavarder. » Nous employons ses propres expressions.

Le premier maître de YAlabama, M. Fullom, fut dirigé vers le Kearsage sur le « dingy » pour demander qu'on envoyât immédiatement du secours afin de sauver les blessés; ce secours fut promis; mais l'accomplissement de cette promesse se fît attendre, comme nous l'avons déjà dit; et nous croyons qu'on pourra prouver que les circonstances furent les seules causes de ce retard. Le

ET DE l'âlabama. 393

Capitaine Winslow parla en termes très-bienveillants de celui qui fut son camarade dans des temps meilleurs, alors qu'on disait encore « l'Union » sans que ce mot parût une dérision ; le Capitaine Semmes avait servi en effet sur le même vaisseau que le Capitaine Winslow quelques années auparavant. Pendant l'absence de M. Fullom, YAlabama avait sombré ; mais tous les blessés avaient été déposés dans la baleinière pour être transportés à bord du Kearsage. On offrit au chirurgien de YAlabama (un Anglais, M. David Herbert Llewellyn, fils d'un bénéficier d'une cure du Witshire, et filleul du dernier Lord Herbert de Lea) de prendre place à bord de ce bateau, mais il refusa en disant qu'il ne voulait pas mettre en danger la vie des blessés, et il périt avec YAlabama. Le reste de l'équipage était déjà parti à la nage. Sur ces entrefaites, M. Lancaster s'était dirigé vers le Kearsage pour lui demander la permission de l'aider à sauver l'équipage, et il fut bientôt près des naufragés, auxquels il jetait des amarres ; il recueillit dans son canot plusieurs hommes épuisés. On compta dix-neuf noyés, parmi lesquels se trouvaient un officier (M. Llewellyn), le charpentier et l'aide mécanicien; vingt-huit hommes (dont sept tués) furent mis hors de combat. Les vainqueurs, dans ce mémorable combat naval, ne purent prendre une épave de YAlabama; le Capitaine et ses officiers jetèrent leurs épées dans les flots, et les hommes emportèrent leurs avirons au fond de leurs canots. Un même esprit, — l'esprit de l'indomptable Confédération du Sud, les animait tous. Pas un seul homme de ceux qui pouvaient se soutenir sur les flots ne se dirigea vers le Kearsage 1

Ainsi périt YAlabama, Il eût été glorieux pour lui de vaincre, mais ce n'est pas une honte pour son nom que le sort lui ait été contraire. Il lutta contre un ennemi plus fort que lui : il est vrai que de braves commandants n'ont

39/î CROISIÈRES DU SUMTÉR ET DE l'aLABABIA.

pas rhabitude de faire attention à ces choses-là. Une telle fin et ses brillants antécédents ont rendu fameux son nom et celui de son capitaine. Son pavillon n*était-il pas c un météore?)» Il ressuscitera « toujours terrible et brftlant, > c'est très-probable ; carPesprit audacieux dont le vaisseau n'était que le corps matériel existe toujours, et il se prépare à s'offrir de nouveau pour le servir sur mer au pays qu'il s'est choisi»

Page 1