CHAPITRE XXXV
Un homme k la mer — Vent Tort — Trois ans — Epuisement — Edwtc le Cap — Capture du Tuscaloosa — Vers TEurope — Nouvelltt de la guerre — Exploits de VAlabama — Affaire du Rockmghm -- La dernière prise — Le Tycoon — Dans le canal — A Cherbourg.
Depuis le milieu du mois jusqu'au 28 Février, U y eut très-peu d'émotion à bord de YAlabama; ce jour-là, la monotonie habituelle de la vie que Ton passe à bord d'un vaisseau de guerre fut rompue par le cri : « Un homme à la mer ! » On mit de suite en panne ; mais, avant qu'on eût pu descendre un canot à la mer, un brave matelot, nommé Michael Mars, sauta par-dessus les bastingages, nagea au secours de son compagnon et réussit heureusement à lui sauver la vie.
Le 3 Mars, nous vîmes des pigeons et des albatrospremiers indices de terre du Cap ; et, le 4, le Capitaine écrivit ce qui suit : —
La bourrasque continue toujours, mais elle diminue rapidement ; la mer n*est pas aussi agitée, quoique le fracas du ressac gronde de temps en temps et quoique les vagues inondent encore le pont. Il y a aujourd'hui trois ans que j'ai quitté ma famille à Washington. C'était le jour où la grande république de Washington fut humiliée par l'installation d'un Président qui n'est qu'un vulgaire démocrate.
ET DE L^ÂLABAMA, 377
Les grands événements auxquels, par une singulière destinée, il fut appelé à prendre part, n'ont pas môme pu lui faire dépouiller le vieil- homme, le saltimbanque. Ces trois années d'inquiétudes, de veilles, de dangers et d'émotions ont fait de moi un vieillard et ont miné ma santé. Le repos m'est désormais nécessaire si je veux vivre encore quelque temps. Mon navire est fatigué, comme son Commandant, et il aura besoin d'une inspection générale quand on pourra le mettre dans les Docks. Toutefois j'ai harassé et affaibli l'ennemi ; j'ai peut-être ainsi travaillé à l'indépendance de mon pays, cette Confédération chérie! et si mes faibles services acquièrent une certaine importance, je serai amplement récompensé.
VAlabama continuait sa course au milieu des bourrasques; les cordages craquaient et les chaînes du gouvernail étaient brisées.
Enfin, le 11 Mars on aperçut le Cap, mais on fut encore ballotté jusqu'au 20. La bourrasque nous entraînait à raison de dix ou douze nœuds à l'heure, et le vaisseau ne put être signalé qu'en arrivant à un mille de terre.
En entrant dans la Baie de la Table, le Capitaine Sommes reçat la nouvelle de la capture du Tuscaloosa, et il écrivit aussitôt une dépêche à l'Amiral Walker à ce sujet (1).
On quitta le Cap le 25 Mars et l'avant du vaisseau fut tourné vers l'Europe. Le 29, le Capitaine Sommes écrivit ce qui suit dans son journal : —
J'ai enfin le temps de lire les derniers journaux que j'ai reçus au Cap. Le Gouvernement et le peuple Yankee, et avec eux une grande partie de la presse et du peuple Anglais, paraissent avoir brusquement changé d'opinion ; ils disent que nous serons battus et que la guerre doit bientôt
(1) Pour les renseignements sur cette capture Yoir l'Appendice.
S78 CROISIÈIIES DU 8UMTER
se terminer par notre soumission ! M. Lincoln parle des conditions que nos Etats devront subir pour rentrer dans l'Union corrompue — réorganisation des Etats par un dixième de la population. Véritablement les illusions que les hommes conservent sur cette guerre sont absurdes! Aucune puissance terrestre ne peut soumettre les Etats du Sud, quoique quelques-uns d*entre eux aient été assez pusillanimes pour se mettre du côté des Yankees, et pour faire la guerre à leurs frères. L*histoîre leur infligera le stigmate des traîtres et des lâches. Quant au ton delà presse Anglaise, }e n'en suis point surpris. L'Angleterre est trop riche pour être généreuse. Notre guerre est pour elle une véritable partie de boxe; elle y assiste en 8pe^ tateur avide comme <r le peuple assistait dernièremant au combat de Kingetde Heenan. Hourrahpour celui-d! Bravo pour celui-là! »
Du 29 Mars au 22 Avril il n'arriva aucun événemwit digne d'être noté d'une façon spéciale. Toutefois, le 16, on apprit, par un Capitaine de navire Français, qu'il n'y avait pas de bâtiments Américains aux Iles Chincha, quoique en Juillet 1863 il y eut en cet endroit de soixante-dix à quatre-vingts voiles Américaines. Cette remarque peut donner une idée de la terreur qu'inspirait VAlabama.
La nuit du 22 Avril fut employée à donner la chasse à un navire étranger, qu'on atteignit au point du jour le lendemain ; il répondit au drapeau des Etats-Unis arboré par VAlabama en hissant les mêmes couleurs; YAlabam l'aborda et en prit possession; c'était le Rockinghm^ chargé de guano ; il servit d'abord de cible et fut ensuite livré aux flammes. La cargaison fut réclamée comme propriété de parties neutres ; alors le Capitaine Serames examina les papiers, et, à ce sujet, il écrivit ce qui suit dans son journal : —
ET DE L*ALABA1CA. S7ft
AFFAIRE PU ROGKINGHAM.
seau sous pavillon et registre des Etats-Unis. 11 vient de en destination de Cork, avec un chargement de guano, que le guano est expédié par la Compagnie de oonm de guano en Angleterre. Un certain Joseph À. Da** [ui signe pour Danino etMoscosa, certifie que le goimo •nt au Gouvernement Péruvien; et le Yice-Conaql d9 esté Britannique, à Lima, certifie que ledit Joseph A« Da« 38t présenté devant lui. et a « volontairement déclaré » le signature était la sienne ; en outre que le chargement [iné ci-dessuaest, de bonne foi, la propriété du Gouveri Péruvien.
me c'est le seul certificat de la neutralité de la cargai- Qvé parmi les papiers, et comme personne n'a prêté le e serment au sujet de ce certificat, il n'y a aucun tége. Le bâtiment, étant la propriété de Fennemi, et la on étant supposée aussi être la propriété de Fennemi , !ait même qu'elle est trouvé à bord du navire , il était )ire pour les parties neutres, s'il y en a dans ce cas, r propriété fût attestée par des certificats assermentés; rincipe de droit est si bien connu que Fabsence d'un t paraîtrait prouver une tentative de fraude, re est chargement condamnés.
e prise fut suivie de celle du Tycoon, qui jeut lieu lu même mois ; et comme on n'éleva aucune préi à la neutralité de la cargaison, le navire fut brûlé. la dernière des prises de VAlabama. Il héla encore iif vaisseaux avant d'arriver à Cherbourg, mais d'eux ne faisait voile sous les Etoiles et les Rayures, n'a pas oublié que le brave croiseur détruisit au soixante-cinq navires Américains, on ne s'éton- )lus que le drapeau Américain fût devenu le rara is hautes mers.
Du 25 Mai au 10 Juin, YAlahama fit voile vers le Nord; à cette dernière date il était en face du Lizard et abordé par un pilote du canal. « J'éprouvais, — écrit le Capitaine Semmes, — un grand soulagement de l'avoir à bord , car j'étais tout à fait épuisé par le froid et la fièvre; j'étais si mal hypothéqué qu'il m'était impossible de m'exposer aux intempéries de l'air et de passer la nuit. Ainsi, grâce à la Providence, nous avons conduit la croisière de VAlabama à bonne fin. ]>
Le Capitaine Semmes ne pensait guère, lorsqu'il traçait ces lignes, que les jours de croisière de son navire devaient sitôt finir. VAlabama entra à Cherbourg dans la matinée du 11. Deux jours après, on reçut la nouvelle que le Kearsage y arriverait sous peu, nouvelle qui fut confirmée le jour suivant par l'apparition de ce navire.
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