II. — La solution positive
« Sans la division normale des deux pouvoirs, attribut général de la religion de THumanité, la procréation ne peut être réglée, dans notre race, que par des prescriptions publiques autantdépourvues d'efficacité que de dignité. »
Auguste Comte.
Pour que la France se maintienne, il lui faut, par an, 5oo.ooo naissances en plus, soit i.3oo.ooo au lieu de 800.000. Arsène Dumont ne demandait qu'une natalité de 25 pour 1.000 habitants (soit 1 million de naissances
paran), produite parunenuptialitédeS p. i.ooo (celle que nous avons) et une fécondité de 3 enfants par ménage ; mais avec une mortalité réduite à i5 p. i .000 (au lieu de 19), laissant un excédent de naissances de 10 p. 1.000, soit un accroissement annuel de la population française de 400.000, égal à l'accroissement anglais et italien, moitié de Taccroissement allemand.
Mais le nombre n'est pas tout. Sinon, il n'y aurait qu'à faire appel à l'immigration, — pour la France d'abord, pour l'Europe ensuite. Les Jaunes sont assez prolifiques pour peupler le monde. Et avant les barbares du dehors, nous avons ceux du dedans, qui se multiplieront avec entrain pour peu que la société les y invite et, surtout, favorise leur mode d'existence.
(( Le premier remède à la dépopulation dont la France est menacée, dit M. Paul Leroy-Beaulieu, ce serait de changer toute la dieection de l'enseignement public et toute la mentahté gouvernementale. » Voilà la solution positive! C'est la société française que
nous avons à reconstituer. Mais pour prendre la direction de l'éducation publique, organiser la responsabilité gouvernementale, « discipliner les intelligences afin de reconstruire les mœurs », enfin régler la population, il faut une doctrine complète. Après avoir essayé tous les orviétans, on y viendra. Mais sera-t-il temps encore ? Ne vaudrait-il pas mieux, dès maintenant, éviter à notre pays tant d'expériences douloureuses et dangereuses ?
Non seulement nous n'avons pas assez d'enfants, mais surtout — et c'est en partie la conséquence des pratiques restrictives, de l'infécondité volontaire — nous les produisons dans de mauvaises conditions, d'une qualité française inférieure, nous les élevons mal. Or la qualité importe plus que la quantité, car celle-ci doit être limitée et ne peut suppléer celle-là, tandis que la qualité ne sera jamais assez élevée et peut, à la rigueur, suppléer la quantité. En somme, les procédés des repopulateurs empiriques sont aussi grossiers que ceux des néo-malthusiens. Ils
peuvent même, parfois, être aussi pernicieux. En tout cas, ils sont aussi aveugles. Comme les uns retiennent où il faudrait pousser, les autres poussent où il faudrait retenir.
Une doctrine, comme le catholicisme ou le positivisme, ne se borne pointa exalter ou à décourager en bloc les énergies humaines, elle les gouverne, elle préside toujours à la réaction de Dieu ou de THumanité, c'est-àdire d'un ensemble continu, sur chacun, «soit pour comprimer les impulsions égoïstes, soit pour stimuler les affections sympathiques. »
« Croissez et multipliez », prescrit rÉcriture ; mais TÉglise règle. D'après Joseph de Maistre, la grande loi temporelle de la Providence, c'est que « non seulement tout homme n'est pas né pour se marier et se reproduire, mais que, dans tout État bien ordonné, il faut qu'il y ait une loi, un principe, une force quelconque qui s'oppose à la multiplication des mariages. » Selon le catholi-
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cisme^ le mariage n'est pur que pour les purs, et il y a un état sublime de pureté au-dessus du mariage. « Je voudrais que vous fu siez tous comme moi, dit saint Paul; mais chacun reçoit de Dieu son don particulier, Tun d'une manière et l'autre d'une autre. »
C'est dire que tous ne sont pas aptes à engendrer. Cela ne convient pas plus au génie, au héros, au saint, qu'à l'idiot et au criminel. J'ai montré déjà qu'il en est de même, pour le très riche comme pour le trop pauvre.
Les scientistes pré tendent que les couvents étaient des refuges de névropathes. Si c'est exact, on s'explique en partie pourquoi les maladies nerveuses font tant de ravages aujourd'hui. Jadis, le monachisme arrêtait leur propagation par contagion et restreignait leur transmission héréditaire. Si l'on admet, au contraire, que les couvents n'étaient que pour les saints ou la culture de la sainteté, leur utilité humaine n'est pas moins certaine. En sentiment, en activité, en pensée, le saint, le héros, le génie, sont des aboutissants exceptionnels del'Humanité, desileurs uniques,
qui n'ont d'autre mission que d'exhaler leur parfum, leur beauté, et de l'épandre sur le monde. Ce n'est pas le corps, c'est Tàme qu'ils ont à transmettre.
Le catholicisme ne considère point la procréation comme le but de l'union conjugale, puisque l'acte charnel n'est pas essentiel au mariajçe. Mais saint Thomas d'Aquin déclare : « Tout ce que Ton fait directement contre la vie de l'homme est un péché mortel. Or la fornication simple implique un dérèglement qui met en danger la vie de l'enfant. » Dans son Catéchisme du mariage (cité par le journal le Malthusien), M. l'abbé J. Hoppenot écrit d'après saint Thomas : « Rien ne s'oppose à ce qu'un homme marié limite sa famille par la continence, pour des motifs légitimes d'ordre spirituel ou temporel. *> Suivant le même théologien, l'Église s'oppose à l'union conjugale dans le cas d'hérédité pathologique, de maux contagieux, de débilité ou tares quelconques ».
C'est parce qu'elle sait retenir où il faut que l'Église peut pousser où il faut. Pour
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remédier à la dépopulation, elle interviendra avec plus d'efficacité que l'État. « Eh dehors de l'idée religieuse, vous chercherez vainement la force spirituelle capable de vaincre le fléau, ou au moins de limiter ses ravages. Pour se sentir obligé de faire son devoir et, quoi qu'il en coûte de donner à la famille et à la race tous les enfants qu'elles réclament, il faut avoir conscience d'une loi morale supérieure et croire qu'il y a des raisons de vivre haut. Il faut avoir une foi, une croyance, un idéal. Il faut posséder en soi la force transcendante de la religion. » Il faut aussi la sentir autour de soi. Mgr Gibier ne le reconnaît-il pas en ajoutant : « Bien que puissamment aidés par leurs principes religieux, beaucoup de chrétiens n'ont pas le courage d'accomplir tout leur devoir »?
Le positivisme est une religion qui se connaît, je veux dire une sociologie. En substituant le dévoùment à la dévotion, peut-être
n'exalte-i^îl pas les motifs humains aussi haut que le théologisme ; mais du moins il les élève sûrement et continûment.
a Le mode qui prévaut encore, dit Auguste Comte, revient, au fond, à tenter la réorganisation temporelle indépendamment de la spirituelle, c'est-à-dire à construire Tédifice social sans bases intellectuelles et morales. De \h résulte, pour satisfaire aux justes exigences populaires, la préférence stérile et subversive accordée aux mesures politiques proprement dites, dont refticacitésembleimmédiate.
Au contraire, le positivisme est pareillement conduit h faire prévaloir T influence paisible et certaine, mais indirecte ou graduelle du sentiment et de la raison, secondés par une sage opinion publique, sous Tim pulsion systématique des vrais philosophes, assistés d'une libre adhésion populaire. »
Pas de solution possible tant que le spirituel restera confondu avec le temporel, c'esl^ à-dire tant que le pouvoir spirituel ne sera pas réorganisé, par Talliancecatholico-positiviste, pour « indiquer le but et apprécier l'usage ».
Le positivisme continue le catholicisme.
S'il va plus loin, socialement, c'est dans le même sens. Il ne le contredit, il ne le contrarie pas, il l'assimile, il Tincorpore. Il est assez large pour le comprendre. Tout ce que r Église reconquiert, il sait que c'est contre l'anarchie, et il ne peut que l'y aider. S'il faut demander beaucoup au destin pour obtenir peu, l'Église doit penser que, de tout ce que veut le positivisme, on ne réalisera que ce qu'elle peut accepter.
Ces deux grandes doctrines condamn en le divorce et n'admettent que l'union indissoluble, c'est-à-dire strictement monogame.
C'est que le mariage n'a pas pour fin le coït animal, ni même la procréation; mais l'amélioration morale réciproque des deux époux.
D'après Comte, la principale destination du mariage est de « compléter et consolider l'éducation du cœur en développant les plus pures et les plus vives de toutes les sympathies humaines ». Le mariage positiviste sera plus purifié encore par la coutume des chastes préliminaires, de l'engagement au
us CROITRE OU DISPARAÎTRE
veuvajje éli*mel, et surtout par Tinstitution du inaria<i:e chaste complété par rexlension de l'adoption.
Le positivisme atteint donc les plus profondes racines du mal. et seul, avec le catholicisme, il les peut arracher. Son régime élimine nécessairement les facteurs de la dépopulation qualitative et quantitative.
Avec sa « capillarité sociale », Arsène Dumont avait entrevu la vérité. Mais faute de principes généraux positifs, d'idée directrice, de doctrine, par excès de spécialisme aussi, il s'en détourna aussitôt. Il prit la fièvre de la désagrégation sociale pour une suractivité progressive, alors que le progrès ne peut être que le calme développement de l'ordre. Bref, la capillarité sociale n'est pas une manifestation démocratique, mais anarchique.
La frénésie d'arrivisme et de vaniteuse ostentation qui caractérise notre temps, que
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Dumont nomme la capillarité sociale, est évidemment un symptôme morbide. Chacun veut surpasser son rang, ou à tout le moins paraître le surpasser : nul ne se tient à sa place; on se délie de toute solidarité, on rompt toute continuité. En nous faisant perdre l'équilibre physique et moral, cette agitation compromet la santé et détruit le bonheur. Serait-ce que la diffusion de l'instruction a rendu tous les Français aptes à remplir les plus hautes fonctions sociales et qu'ils préfèrent s'immoler ainsi à la gloire de mieux servir THumanité? Hélas ! tant de sottise ne va pas avec une telle grandeur.
Notre instruction livresque n'a pas développé rintelligence. Au contraire. Elle ne Ta même pas éclairée sur les choses. Elle Ta encombrée de notions vaines et obscurcie de mots. On a cultivé la facilité verbale au détriment de la réflexion. D'un petit primaire pourvu de son certificat d'études, il n'y a de plus ignorant qu'un bachelier. Il est vrai qu'ils peuvent parler de tout sans rien connaître ; mais la saine intelligence populaire y
a perdu sa meilleure substance, le bon sens.
Aujourd'hui, un ouvrier sait presque autant de mots qu'un agrégé en Sorbonne, et il est presque aussi niais* Les solides réalités sur lesquelles son bon sens s'appuyait, il les perçoit de moins en moins. Aussi, plus les appétits exigent et les prétentions s'étalent, plus les véritables compétences se font rares. Parmi les ébénistes du faubourg Saint-Antoine, par exemple, s'il y en a beaucoup qui peuvent rédiger un article de journal, rimer un sonnet pour le Salon des poètes et s'y appliquent, bien peu savent fabriquer un beau meuble sur plan, ou seulement y tâchent.
Mais il y a plus.
La confusion des fonctions nous ramène à la barbarie, et rapidement. Elle est pourtant inévitable avec une métaphysique qui a proclamé les « droits de l'homme » et un individualisme qui a subverti J:outes les valeurs et fait éclater tous les cadres sociaux. Puisque rien ne le retient plus et qu'il a tous les droits, comment veut-on empêcher le citoyen
français d'aspirer aux plus hautes places, qui permettent Texercice le plus étendu des « droits ^^ ?
Sans doute, l'argent maintient en-'^ore une apparence de classement; mais le pire des imbéciles, des brutes et des gredins peut acquérir cette puissance sociale, la seule qui subsiste encore, s'il a quelque chance C:i s'il est délesté de^ scrupules. C'est pourquoi les empiriques n'ont rien trouvé de mieux, pour remédiera la dépopulation, que de proposer des primes , des exonérations , des emplois , etc . , aux familles nombreuses. C'est guérir le rhume par la bronchite chronique.
Au « droit » métaphysique, le positivisme substitue le devoir. C'est par là, d'abord, qu'il rétablit les valeurs et qu'il reforme les cadres. De grandes forces impliquent de grands devoirs. La disposition à l'accomplissement des plus grands devoirs décèle seule l'aptitude à tenir les plus hautes places. Avec
une telle ordonnance, il n'y a plus que des ambitions légitimes, la capillarité sociale disparaît.
Ainsi, l'argent — comme tout autre pouvoir — ne sera pas un droit à jouir, un titre au parasitisme ou à la prodigalité et au gaspillage, mais la mesure du devoir de servir.
« La richesse étant sociale dans sa source doit être socialedans sa destination. » Quand on ne remploie qu'à des fins personnelles, voire familiales, de jouissances ou de faste, on lèse le Grand Être, l'Humanité, on afflige Dieu, on commet un vol. Proudhon était donc parfaitement fondé à dire que la propriété, comme la conçoit et en use la bourgeoisie propriétaire depuis la Révolution, la propriété sans devoir, sans contrôle, sans responsabilité, est le vol. Et, on l'entend bien, ce n'est pas à l'origine qu'est la rapine, ainsi que Karl Marx et les socialistes le soutiennent, c'est à l'usage de tous les instants. Proudhon avait bien vu qu'à l'origine la propriété est de la liberté, ou mieux de la puissance sociale. 11 importe peu à la société que
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cette puissance soit entre telles ou telles mains ; mais il importe beaucoup qu'elle ne soit paj^ affaiblie, c'est-à-dire morcelée, dispersée, et qu'elle soit dignement exercée, pour le plus grand bien de tous.
Le point de vue métaphysique du droit provoque toujours l'antagonisme, et donc le désordre. Jusqu'ici, la bourgeoisie a pu dominer la situation. La ruine sociale Tenrichissait. L'anarchie assurait sa tyrannie.
Mais maintenant elle faiblit, elle est débordée. Dans La Barricade^ Paul Bourget lui signifie qu'elle est condamnée : « Les classes sociales n'ont pas le droit de conserver ce qu'elles n'ont plus Fénergie de défendre. »
C^est que la guerre sociale ne saurait perdurer. La société ne peut être qu'une coopération, car, selon Comte, « l'ouvrier ne peut pas plus être contraint à travailler que Tentrepreneur à administrer ». Et qu'est-ce à dire, sinon qu'une autorité morale seule, dominant l'antagonisme des intérêts, peut mettre fin au ^.onflit de l'argent et du nombre? Il y a donc des forces supérieures à celles
du nombre et de l'argent, aux forces matérielles quelconques, et ce sont ces forces régulatrices que le positivisme régénère.
il faut que la richesse, en proportion même de sa puissance, implique une responsabilité, des devoirs, et si lourds que les incapables et les débiles préfèrent dignement s'en décharger par le don ou la démission. Au surplus le prolétariat organisé, sous la direction du pouvoir spirituel, saura les y inciter congrûmcnt. Au moyen âge, la confiscation et rcKcommunication eurent quelques avantages.
La capillarité sociale, c'est la confusion de toates les fonctions, l'indescriptible mêlée des caprices, des vanités, des appétits, c'est l'arrivisme, d'autant plus exaspéré que les caprices sont plus débridés, les vanités plus exacerbées et les appétits plus grossiers. En replaçant les écluses que sont les classes, en rebâtissant les quais que sont les devoirs, on filtre le courant, on le canalise.
Mais aux mœurs sociales, il faut des institutions socialisantes. « Rien ne se peut, k
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la longue, dit Comte, tenir isolément ; tout ne se consolide que par lensemble. »
La richesse étant réellement une fonction publique comme le travail, comme la pensée, elle doit être transmise sociocratiquement.
La transmission familiale, aux fils, est une survivance des castes, des fonctions héréditaires, d'un empirisme souvent défectueux.
La famille se doit rapporter à la société. Par la liberté de tester, son chef exercera donc une véritable magistrature civique.
Toute transmission « qui tend à dispenser du travail constitue, en général, un véritable abus d'une richesse toujours confiée tacitement pour une destination sociale, sans aucune vaine prédilection personnelle ». Et Comte ajoute d'autre part : « Administrateurs providentiels des capitaux humains, les riches, les patriciens abuseraient de leur office social, s'ils employaient leur fortune à constituer artificiellement des organes parasites. »
Pour que la pluralité des enfants ne détermine plus la dispersion de la richesse et pour que la concentration de la propriété ne soit plus un motif d'infécondité, il faut d'abord rentière liberté de tester. La condensation du capital réduit le nombre des patriciens, et c'est accroître la puissance sociale du patriciat, en rendant plus difficile son accès, en améliorant son recrutement. « De grands devoirs, dit Comte, supposent de grandes forces. »
La transmission sociocratique des offices sociaux sera complétée par lextension de l'adoption que l'institution du mariage chaste nécessitera. «• Sans cette libre répartition, fait remarquer Comte, les couples propagateurs se trouveraient d'ailleurs surchargés fréquemment. » En incorporant par l'adoption le successeur à la famille, l'hérédité sociocratique se liera à l'hérédité théocra tique.
Ainsi donc, entière liberté de tester et d'adopter. Mais qui dit liberté, dit responsabilité. Les abus seraient assez réprimés,
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semble-t-il, par a l'obligation générale d'une pleine publicité, sept ans avant la réalisation normale d'une telle résolution ». Les libertés quelconques ne susciteront point d'abus quand elles seront exercées au grand jour, sous le contrôle d'une opinion publique organisée.
Les éloquentes prédications sur l'impératif catégorique, le dictamen de la conscience, l'heureuse humilité n'ont jamais persuadé personne, — pas même les moralistes discoureurs. Il est trop avéré que, dans notre chaos individualiste, les simples et les probes sont aussi les dupes.
Si le positivisme enseigne qu'il n'y a de bonheur vrai que dans la pratique de son précepte fondamental : vivre pour autrui, il se préoccupe des garanties sociales de ce bonheur. <r Pour mieux convenir à leur destination actuelle et finale, dit Comte, les mœurs populaires doivent seulement développer davantageleurcaractèrespontané. Cela
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exige surtout que l'instinct prolétaire se purifie de toute vaine ambition de grandeur et de richesse personnelle. L'empirisme métaphysique réduirait volontiers la grande révolution à élargir au peuple l'accès habituel du pouvoir, politique ou civil, au delà des anciennes limites. Mais cette faculté... est loin de satisfaire aux vraies conditions populaires, puisqu'elle ne comporte que des améliorations individuelles, qui ne changent pas le sort de la masse sociale, ou plutôt qui tendent souvent à Tempirer, par la désertion des membres les plus énergiques... Les philosophes et les prolétaires doivent également repousser des mœurs qui tendent à dégrader leur caractère moral, sans améliorer ordinairement leur situation physique. Chez les uns et les autres, l'absence de toute grave responsabilité pratique, et le libre essor, tant public que privé, de la vie spéculative et affective constituent les principales conditions du vrai bonheur. Malgré les publications de nos économistes sur l'efficacité sociale des Caisses d'épargne, la saine philo-
Sophie justifiera pleinement les répugnances décisives de Tinstinct populaire, qui y voit surtout une source continue de corruption morale par la compression habituelle des sentiments généreux. »
Depuis un demi-siècle, cet instinct s'est obscurci. Aujourd'hui, le populaire n'a que trop de « prévoyance », et cette vertu bourgeoise le rend cupide et malthusien. Mais ce n'est pas seulement Técole qui Ta gâté ainsi, c'est que sa situation est de plus en plus précaire. Il n'est plus que campé dans la société, comme un barbare. Un brusque déplacement industriel, qui n'a pas d'autre motif souvent que la commodité personnelle de l'entrepreneur, son caprice, ou son avarice, ramène le prolétaire à l'ancestral étatnomade, le chômage l'affame, la fécondité laccable d'une misère sans espoir, abrutissante, sa vieillesse languit dans une affreuse solitude.
Une ' reconstitution sociale peut seule rendre au prolétariat sa joyeuse et féconde insouciance, parce qu'elle rétablit ses garanties et le fixe.
Le juste salaire de l'ouvrier, c'est la rémunération qui lui permet d'élever convenablement sa famille, d'autant plus élevée que ses dépenses sont plus grandes, c'est-àdire qu'il produit et qu'il enfante plus. Le salaire doit être réglé d'après les besoins de la famille ouvrière la plus nombreuse qu'on peut souhaiter et la plus honnête. Le travail est noble. Il ne se paye pas. Le travail est une fonction sociale. Toute fonction sociale est gratuite. La société ne doit que l'entretien du fonctionnaire. C'est dire que le salaire ne peut être supprimé, même pour cessation de travail. L'entrepreneur reste responsable des chômages forcés. Auguste Comte décompose le salaire industriel en deux parties distinctes et séparables, « l'une relative à la subsistance du travailleur; l'autre à son travail effectif ». Et il ajoute : « La première partie continuerait seule d'être payée dans toute suspension d'ouvrage qui ne serait point reprochable à l'ouvrier, et aussi en cas de maladie, suivant l'usage des administrations ministérielles : cette obligation ne devant
d'ailleurs durer qu'autant que le libre engagement contracté sous peine de dédit mutuel, entre l'entrepreneur et l'ouvrier, pour un temps déterminé. »
La famille prolétaire doit être également assurée d'un foyer par la possession d'un mobilier et du domicile, la chaumière pour le paysan (i), l'appartement pour l'ouvrier, sans quoi « le passage décisif de l'état nomade à l'état sédentaire ne paraît pas assez achevé ». Avant de se marier, l'ouvrier sera moralement tenu d'acquérir le mobilier et le domicile de la famille qu'il veut fonder, a Chacun doit avoir la pleine propriété de tout ce qui est à son usage exclusif et continu. »
Au foyer, il faut une âme. C'est rappeler la femme à sa plus haute mission morale, c'est lui permettre le bonheur. « Affranchir la
(I) Auguste Comte écrit : « En surmontant l'entraînement empirique des modernes occidentaux vers les arts mécaniques et chimiques, on reconnaît, avec toute l'antiquité, que l'agriculture constitue nécessairement l'industrie la plus essentielle. »
femme du travail extérieur, c'est-à-dire de la misère et de la prostitution, dit Comte, constitue la condition principale, quoique latente jusqu'ici, d'une digne incorporation du peuple à la société moderne. »
L'enfant gêne la capillarité sociale. Il oblige à quelque chose qui n'est pas soi. Très logiquement, la plupart des féministes sont malthusiennes. Capillarité sociale, féminisme, travail des femmes, cela signifie dépopulation et dépravation.
La femme reconquerra sa douce influence morale, aussi indispensable à son propre développement qu'à celui de la civilisation, en renonçant aux héritages et en condamnant le vicieux usage des dots. Toute participation à la richesse et au commandement ne peut que la dénaturer et la dégrader. Sa grandeur est dans l'amour.
La famille solidement instituée, la femme régnant au foyer, surintendante de l'éducation, voilà le principal remède à l'alcoolisme, à la débauche, à Texcessive criminalité juvénile, à la dépopulation!...
C'est Tindividualisme, plus encore que l'école laïque et radicale, qui a corrompu le prolétariat. Au fond, c'est la plus dure des nécessités qui Tout rendu parcimonieux, prévoyant. Qu'on lui assure son pain et sa liberté, il vivra, il se reproduira. II sera un fonctionnaire social qui ne doutera plus de sa réelle importance, t La principale opposition à la concentration nécessaire du pouvoir et de la richesse émane de ceux qui, sans pouvoir devenir patriciens, ne veulent pas être prolétaires. C'est là que se développe, envers toutes les hautes positions, une envie que la religion peut seule guérir. » Au reste, avec la terrible responsabilité qui s'attachera aux offices de commandement, le peuple ne désirera « ni la célébrité achetée par de pénibles méditations habituelles, ni la puissance chargée de constants soucis ». Il est remarquable qu'empiriquement le syndicalisme actuel, comme le sacerdoce positiviste, dispose « les prolétaires à flétrir toute tendance au déclassement, comme contraire à la dignité de l'office populaire, et funeste aux
justes aspirations du peuple, toujours trahi par ses déserteurs ».
La capillarité sociale, ainsi entendue, est bien le facteur général de la dépopulation française. Aucune mesure spéciale ne l'atteindra et ne l'atténuera. Le parasitisme de la richesse, l'exploitation de l'autorité politique, le charlatanisme intellectuel, c'est-àdire la richesse sans devoir, l'autorité sans responsabilité, la pensée sans autre règle que la vénalité, autorisent, satisfont même, en tout cas exaspèrent les appétits, l'envie, les vanités, les prétentions, en un mot la capillarité sociale.
L'ordre positif y met fin. « En substituant les devoirs aux droits, on s'inquiète peu des possesseurs actuels d'une force quelconque, pourvu que l'exercice en soit bien réglé. »
Il en est ainsi pour tous les pouvoirs. Pour le politique comme pour l'économique. Je ne parle pas du spirituel. Séparé définitive-
ment du temporel, voué à une sainte pauvreté, d'abord par l'abolition de la propriété intellectuelle, privant « la vénalité d'une protection factice qui ne profite qu'aux médiocrités », le pouvoir spirituel ne saurait abuser. Ne pouvant s'appuyer que sur la classe énergique et le sexe affectif, pauvres et dénués de puissance matérielle comme lui, il ne disposera que des moyens moraux.
Reste le pouvoir politique.
Pour la métaphysique qui a inspiré labsurde et mortel suffrage universel, il dispense tous les droits. Pour le positivisme, il est la mesure des devoirs de ceux qui le détiennent.
Le parlementarisme, c'est le pouvoir politique sans contrôle, sans règle, sans responsabilité, et donc sans frein. C'est pourquoi tout est politique. C'est pourquoi TÉtat tend à absorber toutes les forces nationales pour les dissoudre. Les partis sont des bandes pillardes, et leur but, c'est la razzia.
L'ordre comme la liberté politiques exigent la dictature à vie, c'est-à-dire la concentration, la continuité, la responsabilité. Elle se transmettra sociocratiquement comme la richesse. 11 faut que chacun se tienne à sa place et remplisse sa fonction au mieux. De continuelles permutations sont nocives. Aux fiévreuses compétitions des droits antagoniques, Tordre positif substitue la paisible détermination des devoirs conciliants et leur utile émulation. « Les vains débats sur la possession du pouvoir sont remplacés par l'examen des règles relatives à son sage exercice. »
On sollicitera moins les fonctions d'État quand elles ne comporteront que de rigoureux devoirs. Et ceux qui les détiennent présentement seront certainement les moins empressés à les solliciter.
Une dictature, avant même que l'opinion publique ranimée la contienne, se limite spontanément à son rôle politique. D'autre part, à mesure que le pouvoir spirituel s'universalise, ce rôle se restreint. « Il n'y a de
gouverné temporellement, dit Comte, que ce qui ne peut l'être spirituellement. » Un gouvernement responsable, au lieu d'empiéter, d'absorber, de monopoliser, fait appel au concours des libertés sociales qui Tallègent.
Ainsi se reconstitueront tous les groupes sociaux auxquels s'oppose le parlementarisme centralisateur : familles, régions, corporations, associations, universités libres, etc.
La philosophie positive, c'est la systématisation du bon sens commun; la politique positive, c'est l'organisation de la coopération, de l'action convergente.
La religion positive fortifie tous les sentiments sociaux pour subordonner constamment l'égoïsme à l'altruisme. Son dogme, son culte et son régime concourent à élever l'Humanité comme à l'éterniser, par la Famille et par la Patrie. Le positiviste veut donc une postérité familiale, nationale, humaine qui le juge et le glorifie, parce qu'il se veut survivre, pa rec
oogl
qu'il ne doute point qu'il sera vénéré de ses descendants comme lui-même a vénéré ses ascendants. « La piété filiale est la base de la vertu, dit Gonfucius... Il y a trois crimes contre cette vertu, parmi lesquels le plus grand est celui de manquer de postérité. »
La Chine est féconde parce qu'elle a maintenu les conditions sociales de la fécondité : vénération des ancêtres, désir de postérité, flétrissure du célibat et de la stérilité, adoption fréquente, exhérédation des filles, vie agricole, dédain de l'argent, etc. De même, l'ancienne Normandie comme le Canada aujourd'hui. Si les faits confirment toujours la systématisation positiviste, c'est que les lois sociales sont universelles.
Mais, en attendant que la décomposition de la civilisation occidentale soit assez avancée pour qu'elle se puisse donner du champ, la Chine, surpeuplée inconsidérément, subit de terribles famines périodiques. C'est que toutes les forces doivent être réglées. Quand on se borne à les faire surgir, des désastres
sont inévitables. Il n'y a pas d'harmonie spontanée durable, quoi qu'en aient dit F. Bastiat, M. de Molinari et les naïfs libertaires. Par exemple, en France, si on laisse à chacun ou au hasard la décision de propager l'espèce, sans contrôle, après avoir seulement suscité, une fois pour toutes, des procédés mécaniques stimulants ou restrictifs, on n'obtiendra que le a lapinisme » des bas fonds ou la stérilité volontaire des « prévoyants », la dégénérescence et la mort. 11 faut toujours une direction intelligente. Pas d'acte social qui ne doive être gouverné. Et, on l'entend bien, la législation n'y suffit point. Les lois ne valent que par les volontés. Il n'y a de force sociale que dans un concours résumé par un organe individuel.
En somme, il faut reconstruire la société française. Plus on retardera l'effort, plus il sera pénible. Mais aucun mot magique, aucune thaumaturgie législative, aucun miracle de violence ne nous en dispenseront.
Réaction, dira-t-on ? Soit. Pour un malade, le retour à la santé est aussi une réaction. On
ne guérit de l'alcoolisme qu'en cessant d'ingurgiter de l'alcool, on ne guérit de Tanarchie qu'en revenant à l'ordre. Il faut croître — dans le sens plein du mot — ou disparaître.