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CHAPITRE PREMIER LA « LOI » DE MÂLTHUS

Dans son Essai sur le principe de la population^ dont la première édition parut en 1798 et la seconde en i8o3, Malthus formula la « loi » que, par période de vingt^cinq ans, si rien n'y met obstacle, la population croît en proportion géométrique (1, 2, 4? ^»

16, etc.), tandis que les subsistances n'augmentent qu'en proportion arithmétique (1, 2, 3, 4i 5, etc.).

Cela eut un énorme retentissement. Les chiffres ont un prestige particulier. On vit la

terre trop petite pour une humanité débordante. Les économistes en profitèrent pour émettre là-dessus leurs plus dures maximes.

Et sans doute, dès lors, les manufacturiers anglais se justifièrent de tuer de fatigue et de faim leurs lamentables ouvriers de huit ans.

Plus tard, les socialistes s'indignèrent de la fameuse phrase de la première édition :

« Un homme qui naît dans un monde déjà occupé, si sa famille n'a pas les moyens de le nourrir ou si la société n'a pas besoin de son travail, cet homme n'a pas le moindre droit à réclamer une portion quelconque de nourriture, et il est réellement de trop sur la terre. Au grand banquet de la nature, il n'y a point de couvert mis pour lui. La nature lui commande de s'en aller et elle ne tardera pas à mettre elle-même sa menace à exécution. »

Cette littérature quasi biblique n'exprimait point les propres sentiments de Malthus, mais ce qu'il croyait une fatalité de la nature. C'était un philanthrope.

Mallhus réveilla un très vieil instinct, et c'est peut-être tout le secret d'un tel succès. La crainte de la surpopulation est vieille comme la misère humaine.

Au neuvième siècle, en Islande, le code des Gragas prescrivait de châtrer les mendiants et les vagabonds.

Dans les peuplades océaniennes, dans toute l'ancienne Amérique, chez les Esquimaux (Itaniens), et sans doute chez nos propres ancêtres préhistoriques, l'avortement et Tinfanticide se pratiquaient couramment. « Dans Tîle Formose, dit Montesquieu [De V Esprit des lois), la religion ne permet pas aux femmes de mettre des enfants au monde qu'elles n'aient trente-cinq ans :

avant cet âge, la prêtresse leur fouille le ventre et les fait avorter. » Chez les nègres, la circoncision des filles {parfois mortelle), l'allaitement prolongé, qui interdit les rapports sexuels, modèrent la fécondité ; de plus, dans certaines tribus, les jumeaux (les

naissances gémellaires sont assez fréquentes) et les enfants venus après un certain nombre d'accouchements sont immolés. Dans le Thibet (chez les Koulous, Bhots, etc.), dans quelques régions de la Chine et de l'Inde (chez les Todas, par exemple), on sacrilie encore une partie des nouveau-nés féminins.

Il en fut de même partout où la polyandrie exista. « M. Lagneau a rappelé, nous dit M. Zaborowski, qu'elle existait chez les Agathyrses, au sud de la Scythie, qui, pour ce motif, d'après Hérodote, se considéraient tous comme des frères ou des cousins. Elle existait aussi chez les Liburnes, sur le littoral adriatique, peuple chez lequel les enfants étaient élevés en commun jusqu'à cinq ans, et attribués ensuite à ceux auxquels ils ressemblaient. En parlant des Bretons insulaires. César dit que, chez eux, les femmes sont communes à dix ou douze hommes, principalement à des frères, mais aussi à des frères et à des fils. Cette institution nous apparaîtrait donc comme assez fréquente, mais aussi comme passagère et transitoire.

Et si Tinfanticide en grand est la première de ses conditions, on a pu se demander s'il n'avait pas été adopté en vue de limiter l'accroissement de la population. »

C'est que le sauvage a toujours l'effroyable hantise de la faim. 11 cueille, il pêche, il chasse; un peu plus avancé, il ne pratique encore qu'une culture rudimentaire. 11 vit sur la terre en parasite. 11 consomme ; il ne produit pas. Tout nouveau venu n'est pas un coopérateur, mais une bouche vorace, ennemie, qui, aux heures de famine, réduira sa maigre portion de racines et d'écorces ou s'en emparera complètement par la force. Ce n'est que l'instinct maternel, plus fort, qui a sauvé l'Humanité. Et encore, combien de races ont dû s'éteindre ainsi! Les modernes, en trois ou quatre siècles, ont vu les Guanches, les Charmas, les anciens Californiens, les Tasmaniens disparaître ; et bientôt, ce seront les Polynésiens, les Peaux-Rouges, les Fuégiens, les Négritos, les Boschimans, les Esquimaux, les Weddas de Ceylan, etc.

Vraiment, sur la terre, il n'y a pas place pour

a CROÎTRE OU DISPARAÎTRE

les races qui n'ont d'autre idéal que de manger et paresser.

Avec la civilisation, il semble que Tobsession primitive devrait se dissiper. Il n'en est rien.

Pour Aristote et Platon, par exemple, la démagogie et les révolutions surgissent des agglomérations humaines trop compactes.

C'est encore, aujourd'hui, l'opinion de M. Gustave Le Bon, qui est, comme on le sait, un penseur audacieux.

iVristote invitait l'État à arrêter le développement de la population en reculant jusqu'à trente-sept ans l'âge du mariage pour les hommes et en leur interdisant toute paternité après cinquante-cinq ans. 11 conseillait aussi l'avortement et même l'infanticide pour les difformes. Et pourtant la Grèce portait déjà, dans ses profondeurs, le germe du mal qui devait causer sa perte : la a disette d'hommes ». Deux siècles après, ce n'était plus «lu'une province romaine. Les soldats romains, selon Strabon, purent faii'c leur camp dans les maisons abandonnées.

On voit combien le plus grand des philosophes de l'antiquité se trompait. Quelle leçon ! C'est dans la nuit, parmi toutes les embûches de la logique, du subjectivisme, des passions, de l'ignorance et du mystère, que la pensée humaine cherche une direction. Il est naturel qu'elle trébuche et s'égare. Ervare humanum est. Mais il y a des erreurs qui se peuvent redresser d'elles-mêmes et d'autres qui sont définitives, il en est qui ne retombent que sur celui qui les commet et d'autres qui ont de terribles conséquences sociales. Ainsi, nous n'avons jamais vu une race, une nation, une société périr d^une fécondité excessive. L'équilibre se fait naturellement, soit par la mortalité, soit par l'émigration, la colonisation ou la conquête, soit encore par une culture, une production plus intensives, le progrès industriel, une meilleure économie des richesses. En tout cas, les individus seuls ont à en souffrir provisoirement. Mais la stérilité ne se guérit pas spontanément, et c'est la société tout entière qu'elle anémie et appauvrit. La Grèce

d'Aristote et la Rome de la décadence en sont mortes. « Rome ne mourut pas plus de l'excès de despotisme que Athènes de l'excès de la licence, dit Arsène Dumont. L'une et l'autre succombèrent parce que, sous les formes gouvernementales les plus dissemblables, un même vice les minait: le manque de subordination sentie et voulue de l'unité individuelle à Tunité sociale. »

Le positivisme ne nous confère nullement une infaillibilité surhumaine ; mais l'humilité qu'il nous enseigne et son relativisme fondamental nous préservent des erreurs sociales irrémédiables et nous disposent, en tout cas, à reconnaître les autres et à les redresser quand nous les découvrons.

Enfin, plus près de nous, Buffon s'émut aussi des dangers de la puUulation humaine, et Voltaire, chez qui on trouve tous les sophismes, a écrit :*« Le but principal n'est certes point d'avoir du superflu en hommes, mais de rendre ce que nous en avons le moins malheureux qu'il est possible. » Et si le moyen de rendre le plus possible d'hommes

de plus en plus heureux est, précisément, d'en avoir en superflu?...

Malthus ayant donné une apparence de rigueur scientifique à sa « loi », il devait être suivi, acclamé par tous les empiriques, les sophistes, les matérialistes, et notamment par la majeure partie des économistes.

On renchérit. Stuart Mill, que son adhésion superficielle à la partie purement intellectuelle du positivisme ne pouvait guérir d'un esprit incurablement faux de féministe, alla jusqu'à écrire : « On ne peut guère espérer que la moralité fasse des progrès tant qu'on ne considérera pas les familles nombreuses avec le même mépris que l'ivresse ou tout autre excès corporel. »

Néanmoins, on doit à Malthus d'avoir indirectement donnél'impulsion aux recherches démographiques et surtout d'avoir mis Darwin, comme celui-ci l'a reconnu, sur la voie de la découverte de la concurrence vitale et

de la sélection naturelle. Mais si la « loi » de population s'applique assez exactement aux végétaux et aux animaux, elle ne saurait s'étendre à Thomme, qui produit, qui organise sa production. Darwin ne pouvait s'y tromper. Ce qu'il y a de vrai dans les observations malthusiennes, il le retourne contre les conclusions malthusiennes. « Gomme Ta fait remarquer M. Galton, nous dit Darwin, si les gens prudents évitent le mariage, pendant que les insouciants se marient, les individus inférieurs de la société tendent à supplanter les individus supérieurs. Comme tous les autres animaux, l'homme est certainement arrivé à son haut degré de développement actuel par la lutte pour l'existence, qui est la conséquence de sa multiplication rapide; et pour arriver plus haut encore, il faut qu'il continue à être soumis à une lutte rigoureuse. Autrement, il tomberait dans un état d'indolence où les mieux doués ne réussiraient pas plus dans le combat pour la vie que les moins bien doués. 11 ne faut donc employer aucun moyen pour diminuer de

beaucoup la proportion naturelle dans laquelle s'augmente l'espèce humaine, bien que cette augmentation entraîne de nombreuses souffrances. U devrait y avoir concurrence ouverte pour tous les hommes, et on devrait faire disparaître toutes les lois et toutes les coutumes qui empêchent les plus capables de réussir et d'élever le plus grand nombre d'enfants. »

Darwin était un médiocre sociologue. xMais le malthusisme n'a pas mieux résisté à une critique basée sur l'observation des faits .sociaux et la révélation de leurs rapports. II n'en reste plus, maintenant, que la parcelle de vérité qu'il contenait réellement et la farouche négation sociale et humaine que quelques anarchistes ont pu en dégager logiquement.

Le doublement par quart de siècle s'est rarement réalisé et il ne s'est jamais répété. C'est qu'il n'était dû qu'à des circonstances exceptionnelles, l'immigration sur un territoire neuf, fertile et à peu près désert, comme aux États-Unis, le vide fait par une

guerre meurtrière, une épidémie, ou encore une poussée industrielle comme celle qui marqua la fin du dix-huitième et le début du dix-neuvième siècle. « Vers i[\'j^, à Tissue de la guerre de Cent ans, écrivait dernièrement M. d'Avenel, quand la France déserte ne comptait peut-être pas plus de 4 à 5 millions d'âmes, il y eut un essor prolifique d'une rapidité inouïe, grâce auquel le chiffre des habitants tripla en moins d'un siècle ; après quoi il demeura presque sans variations jusqu'aux progrès de l'agriculture et à la création des prairies artificielles sous Louis XV. » Et dans ses Éléments de statistique humaine^ Achille Guillard notait : « Si l'an i8i4inscrit98.ooo décès déplus que i8i3, ce vide est rempli en i8i5 et i8i6 par i3o.poo naissances de surplus. En i832-35, une terrible mortalité, due principalement au choléra, enlève 227.000 têtes de plus que dans les années précédentes ; les naissances de 1 833-36 dépassent de 75.000 celles de 1829-1832. Enfin, après les disettes de 1846-47? I^s naissances s'élèvent de 38. 000

en 1848 et encore de 35.ooo en 1849, ^^ elles arrivent au chiffre le plus haut depuis i835. »

Le marquis de Mirabeau était donc plus près de la vérité queMalthus lorsqu'il disait : (c Les hommes se multiplient comme les rats dans une grange s'ils ont les moyens de subsister... Augmentation de subsistance, accroissement de population. » C'est pourquoi Buckle écrit : « Un arpent de terre semé avec des pommes de terre peut nourrir deux fois autant de personnes que la même étendue de terre dans laquelle on sème du blé. La conséquence est que, dans un pays dont les habitants vivent de pommes déterre, la population augmentera, toutes les autres conditions étant à peu près égales, deux fois aussi vite que dans un pays où ils vivent de blé, et c'est effectivement ce qui est arrivé. »

Guillard s'étant efforcé de montrer que la production du blé et des hommes, durant une période de soixante ans, avait suivi une marche parallèle en s'accroissant ensemble de49p. 100, le matérialiste Ch. Letourneau

ajouta : « La relation est si étroite qu'une simple variation dans le prix du blé suffit pour faire varier en plus ou en moins le chiffre de la mortalité, celui des mariages et celui des naissances. »

Le docteur Adophe Bertillon, qui s'est inspiré de Guillard, lequel s'inspirait de Malthus, a dit aussi : « On peut poser en règle que, lorsque le climat est favorable et que, dans le chantier du travail, il y a place pour tout le monde, la multiplication des hommes ne connaît pas de limites. »

La « loi D de Malthus rectifiée par la « loi » de a Téquation générale des subsistances », formulée par Guillard et d'après laquelle la population moyenne se proportionnerait aux subsistances disponibles, serait-elle donc plus exacte? Non pas, et on le verra plus loin. L'homme civilisé échappe à cette dure fatalité économique, et à quelques autres.

C'est, d'ailleurs, ce qui caractérise la civilisation. Désormais, il y a autre chose dansunesociété que les besoins physiologiques. Manger n'estplusl'uniqueni même leprincipal mobile.

Mais remarquons d'abord que cette « loi »

de Guillard et de Bertillon, qui tient compte de quelques faits, contredit les conclusions malthusiennes. En effet, si la population s'accroît naturellement à mesure que les subsistances augmentent, il faut admettre qu'elle décroît aussi naturellement à mesure que les subsistances diminuent. Il y a donc équilibre spontané, équation, et la surpopulation n'est jamais à redouter. Or, pour Mal- Ihus, il y a tendance, « chez tous les êtres, à accroître leur espèce plus que ne le comporte la quantité de nourriture qui est à leur portée ». Mais si c'est vrai, ce l'est, on l'accordera, d'autant plus pour les espèces animales, et plus encore pour les espèces végétales.

Comme l'homme ne se nourrit que de ces espèces, dont la multiplication est considérablement plus rapide que la sienne, il faudrait donc renverser l'ordre des deux fameuses progressions arbitrairement établies par Mallhus, et dire : les subsistances, ou plutôt les espèces végétales et animales, croissent en proportion géométrique (1,2, 4,8, 16, etc.),

tandis que la population n'augmente qu'en proportion arithmétique (i, 2, 3, 4» 5, etc.). « A cette objection, dit M. Charles Gide, on ne peut répondre que ceci : c'est que cette puissance virtuelle de multiplication est resserréeen fait dans des limites très étroites, limitation de la zone habitable, limitation des aliments indispensables à cette espèce, lutte pour la vie, etc.. Soit! mais alors, si Ton fait entrer les obstacles en ligne de compte dans la deuxième formule, pourquoi en avoir fait abstraction dans la première ? Il semble bien qu'il y ait là une certaine inconséquence. De deux choses l'une, en effet : ou il s'agit d'exprimer des tendances, et dans ce cas la tendance à la multiplication indéfinie des subsistancesestnonseulementégale mais très supérieure à celle des hommes ; — ou il s'agit d'exprimer ce qui est et, en ce cas, les obstacles à la multiplication des hommes ne sont pas moindres que ceux à la multiplication indéfinie des animaux et des végétaux, et pour mieux dire, celle-là est évidemment en fonction de celle-ci. »

Mais c'eiïtiàun problème économique et non biologique, dira-t^n. Soit. Exaiuinons donc les faits économiques en dehors des théories.

En 1789, Lavoifier évaluait ie rendement du blé à 7 hectolitres Irois quarts à Thectare. Maintenant, il est de 18 hectolitre* un tiers (récolte 1909). La progression du rendefuent n'est donc qme de pluis de « hectolitres par période de d5 ans^ soit un peu plus d'un quart, et elle serait Haanifestement trop lente si la fMopulation doublait durant le même temps. Mai» iî ^mt loin d'en être ainsi. En soœme^ de 1820 à 11^09, la population française ne s'est pas; accrue d'un quart (de 3o à 39 luiUioiiis), tandjbs que la récolte du blé a plus que doujïlé (de Sa millions d'hectolitres à i^îo), malgré la « loi » de tUcardo de la diminution de la rCiOite.

Certes, le sW français est particulièrement fertile (1 1).. L'Angleterre et l'AUeiiaaagne doivent

(1) Faute de main-d'œuvre , agricole siiiïlsariLe, le rendement du blé à Thectare (18) y est pourtant bien inférieur encore à eelui de TAllemagne (24) et de â" Angletore <â8).

importer des quantités de plus en plus grandes de céréales, alors que les pays exportateurs, comme la Russie et les États-Unis, consomment une part de plus en plus forte de leurs récoltes. La dernière hausse sur les blés est un avertissement à cet égard. Mais il n y a pas que le blé. Depuis cent ans, la population de l'Angleterre a triplé, et la nation est prospère. Il en est de même en Allemagne.

Aux États-Unis, la moyenne de la richesse par habitant, d'après le Census était : en i85o de 3o8 dollars; en 1860 de 5i4; en 1870 de 784; en 1880 de i.o36; en 1900 de 1.227; en 1905 de 1.870. La richesse a donc presque quintuplé en cinquante ans, alors que la population, malgré l'afflux d'immigration, n'est montée que de 28 à 80 millions. En France, en 1789, la moyenne de la richesse par habitant était à peu près de 1.800 francs; elle est maintenant de plus de 5. 000 francs. Elle a donc presque triplé tandis que la population n'a pas doublé.

D'après les moyennes annuelles par cinq ans des successions et donations, évaluées

LA « LOI y) DE MALTHUS 19

par M. de Foville, et qui étaient de i ,843 millions en i825-i83o et de 6.980 millions en 1891-1895, après s'être élevée graduellement, la richesse de la France, diminue avec la population. Depuis que celle-ci reste stationnaire, et qu'on voit même parfois le nombre des décès remporter sur celui des naissances, la richesse diminue comme l'indique le fléchissement des successions et donations : 6.870 millions en 1896-1900; 6.627 millions en 1900-1906; 6.461 millions en 1907; 6.349 millions en 1908. En multipliant par 34 l'annuité successorale, on voit que la richesse de la France s'élevait à 235 milliards en 1891-1895 et qu'elle n'est plus que de 2i5 milliards. En quinze ans, il y a donc eu une déperdition de 20 milliards.

En Allemagne, au contraire, avec la population croissante, la richesse nationale a passé de 289 milliards en 1899 à plus de 3oo milliards en 1908, soit une augmentation moyenne continue de 3,75 p. 100 par an.

Carey avait donc quelque raison de soutenir que la productivité proportionnelle s'accroît

•âO CROÎTRE OU DISPARAÎTRE

avec îa population. « L'efficacité croissante du travail, a dit aussi Henry George, fait de i^état progressif un état de production s'accroissant continuellement par tête, et les pays où la population est la plus dense, toutes les autres choses étant égales, sont toujours les pays les plus riches. »

Et ils ne sont pas seulement les plus riches , mais aussi les plus élevés dans l'ordre humain. Adolphe Cosle a bien établi que le progrès social est en rapport avec la densité de la population soumise à une discipline commune.

Avec leur grossier empirisme, leur simplisme jobard, Malthus et ses disciples, même ceux qui ont tenté de rectifier ses formules, se sont lourdement trompés, sinon dans toutes leurs prémisses, du moins dans toutes leurs déductions. !1 en sera nécessairement ainsi chaque fois que des spécialistes outrecuidants teïlteront de trancher du supérieur par l'inférieur. Là où il se fait un pain, il ite

naît pas toujours un homme, mais parfois il surgit un besoin nouveau, et là où il naît un homme^il se fait souvent deux pains, — avec du beurre pour mettre dessus.

Bien des facteurs interviennent, entre autres ceux qui ne se décèlent point par des chiffres, et leur action énergique, quoique subtile, produit des résultats très différents de ceux qu'on avait annoncés avec une si présomptueuse assurance.

Ainsi, Malthus devait croire avec Arthur Young que le bien-être, la division de la propriété surexciteraient au delà de tout ce qu'on peut imaginer la pullulation des Français, Or, c'est le contraire qui s'est produit. Et c'est général. En Allemagne, le taux de la natalité a baissé continûment de 4o,5p. looo en 1871-1875 à 34 en igoS, chiffre le plus bas du siècle pour ce pays. Cependant, nous dit M. Alfred Dorff, « la situation économique s'est rapidement relevée depuis la crise de 1900, l'émigration est inférieure à l'immigration, la population s accroît dans les classes d'âge de i5 à 4oans, les mariages sont plus

nombreux dans ces classes d'âge ». Et il ajoute : « Toutes ces circonstances devraient naturellement avoir pour résultat une augmentation de la natalité. » Oui, mais c'est du socialement que cela dépend, et le social n'est pas le naturel.

Si la densité de la population détermine, dans une certaine mesure, Tintensité de la production des subsistances, l'inverse ne se vérifie point, au contraire.

Il est évident que, de tous temps, les familles aristocratiques n'ont point manqué d'aliments et qu'elles ont eu aussi, toujours, le plus vif désir de se perpétuer par une nombreuse postérité. Elles devraient donc avoir envahi le monde. Or, elles dégénèrent et s'éteignent.

Malgré Malthus, les petits propriétaires sont peu prolifiques. Quant aux riches, — et ce n'est point toujours voulu, — ils ont beaucoup moins d'enfants que les pauvres. C'est pourtant chez ceux-ci seulement qu'il y a pénurie. A Berlin, l'état-civil enregistre 167 enfants pour 1.000 ménages pauvres, contre 47

pour 1.000 ménages riches; à Londres, 147 contre 63 ; à Vienne, 200 contre 71 ; à Leipzig, 241 contre 68 ; à Paris, 108 contre 34.

Ce fait a souvent été relevé par les véritables observateurs qui n'avaient point de principes préconçus à soutenir. Diderot y a fait allusion et en a donné une explication superficielle, notamment dans Jacques le fataliste : a Un enfant de plus n'est rien pour eux, c'est la charité qui les nourrit. Et puis, c'est le seul plaisir qui ne coûte rien ; on se console pendant la nuit, sans frais, des calamités du jour. » Dans sa médiocre comédie Est-il bon, est-il méchant ? il y revient : à sa maîtresse Mme de Chépy, qui lui dit avec humeur qu'en effet u c'est fort pressé de faire un gueux de plus comme si l'on en manquait », le valet Picard répond en aparté : « Si l'on nous ôte la douceur de caresser nos femmes, qu'est-ce qui nous consolera de la dureté de nos maîtres ? »

Proudhon, qui fut un vigoureux adversaire du malthusisme, a écrit: «Ainsi encore, les économistes ont relevé la fécondité singulière

de la classe indigente, et un homme d'un vaste savoir, M. Auguste Comte, a même signalé ce phénomène comme une des lois les plus remarquables de l'économie politique. On n'avait garde de remarquer en même temps que l'indigence est de sa nature peu travailleuse, et que le pauvre, soumis à un labeur mécanique, sans aucune dépense intellectuelle, conserve toujours, si chétive que soit sa subsistance, plus de force qu'il ne lui en faut pour assurer sa déplorable postérité. »

Gh. Fourier, Carey, Roscher, Doubleday, G. Delaunay, etc., attribuent raflfôiblii^sement des faculté» génésiques chez les civilisés, et surtout dans les classes aisées et riches, à la suralimentation.

Après Proudhon, Herbert Spencer a bien vu que l'activité cérébrale nuit à l'activité génésique. « Si noua ramenons sous le titre d'individuation, dit-il, tous les processus qui complètent et soutiennent la vie de l'individu et sous le titre de genèse ceux qui aident à la formation et au développement de nouveaux individus, nous nous

apercevons que l'individualion et la genèse sont nécessairement en antagonisme. Tout progrès qui élève d'un degré révolution individuelle a pour conséquence d'abaisser d'un degré la multiplication de l'espèce, et vice versa. » C'est aussi l'opinion de Patrick Geddes, Ch. Gide, de Nitti. ce La vrai règle, dit de Nitti, est celle que Doubleday a entrevue, que Darwin a perfectionnée et que Spencer a formulée, à savoir que la genèse est en raison inverse de Tindividuation. De même que l'homme, étant l'être dont l'individualité est la plus forte, est le moins fécond, ainsi les sociétés qui atteignent le développement le plus élevé sont les moins fécondes, tout cela d'une manière spontanée, en vertu de causes à la fois biologiques et psychologiques, mais non volontaires. »

Il conviendrait de citer ici la « capillarité sociale > d'Arsène Dumont, c'est-à-dire le désir de s'élever, de conquérir toujours plus de bien-être, d'être plus que ce qu'on est.

autre que ce qu'on est, ce que M. Jules de Gaultier nomme le « bovarysme ». Mais c'est

là, déjà, sous Taspect envisagé par Arsène Dumont, une désolidarisation, une décomposition, un phénomène morbide sur lequel il y aura lieu de revenir en traitant de la dépopulation nationale.

Est-ce à dire que tout soit absurde et à rejeter dans le malthusisme ? Non pas. Pour faible qu'elle soit au regard d'énormes erreurs, il y a, là aussi, une part de vérité. On ne la méconnaîtra point.

Sans avoir la superstition des lois économiques, et de la a loi » pessimiste de Ricardo en particulier, on peut prévoir que, lorsqu'il faudra ensemencer le sable du Sahara, le rendement de la terre cessera d'être proportionnel et tendra à baisser, quel que soit d'ailleurs le perfectionnement des machines, des engrais et des procédés agricoles. « Le rendement de toute terre doit avoir une limite physique^ dit Charles Gide, à raison de la limitation des éléments qu'elle contient — et bien avant celle-là, une limite écono-

mique^ à raison des frais croissants qu'exige une utilisation quelconque quand on veut la pousser à ses dernières limites. »

S'il est inexact que la population s'élève toujours jusqu'à la limite extrême que permet la quantité de subsistances produites, et encore plus faux qu'elle ait tendance à dépasser cette limite, il va sans dire que la population ne peut, sans troubles graves, s'accroître trop rapidement.

Si, depuis quelque temps, la France reste stationnaire, les autres États, malgré un fléchissement général dans le taux de la natalité, élèvent absolument — et trop — les chiffres de leurs populations. D'autant plus que les mêmes causes sociales qui affaiblissent le taux de la natalité, abaissent la mortalité, multiplient les besoins et suscitent la désertion des campagnes.

En France, le taux de la mortalité était de 26,2 en 1806-1810, de 28,1 en i85o-i854 et de 19,7 en 1908-1907. Et, comme le dit M. É. Levasseur, à qui ces chiffres sont empruntés, « la mortalité a baissé plus

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encore dans plusieurs États : en Grande- Bretagne et Irlande, de 21, 3 (1871-1880) à i5,8 (1906) ; dans l'Empire allemand, de 27,1 à 18,2; en Autriche-Hongrie, de 35,6 à 23,8 ; en Italie, de 3o à 21 ,2. Les pays Scandinaves, les Pays-Bas, la Belgique, la Suisse sont aujourd'hui entre 16,9 et i3,5. »

D'autre part, en Allemagne, les personnes actives et leurs familles étaient réparties ainsi , en 1882 : 19 millions pour l'agriculture, 20 millions pour l'industrie, le commerce et les transports. Et en 1907, il y en avait seulement 17 millions pour l'agriculture et 34 millions pour l'industrie, le commerce et les transports. Cette évolution inquiétante est générale, et peut-être a-t-elle été plus marquée en Angleterre.

Depuis vingt-cinq ans, la consommation du pain se serait accrue de 20 p. 100 en France, de 5o p. 100 en Belgique et de loo p. 100 dans les pays Scandinaves. En 1871, on évaluait à 371 millions le nombre de consommateurs de pain sur le globe ; en 1898, il était de 5iG millions.

C'est ce qu'on retiendra du malthusismc.

Plus encore par l'exigence et la complication croissantes des besoins nouveaux, la désertion des campagnes et l'abandon des travaux agricoles que par l'augmentation de la population, surtout dans le chaos présent, il y a lieu de redouter un déséquilibre entre les besoins des hommes et les ressources de la terre. Voilà le problème mondial. Quelque jour il se posera brutalement. S'il est éludé par la guerre, eeae sera que pour un temps.

Ni le ralionnement forcé, ni les privations volontaires -ne sonl possibles pour l'Humanité tout entière. Les Japonais qui cx)mmenoent à manger tîu pain ne se remettront pas au riz, et ils ont de quoi répondre si on voulait les y contraindre.

il n'y a qu'une issue : régler le développement -de la population mondiale sur celui de la produetioTi, de manière à éviter la famine sans paralyser le progrès et surtout sans-que cette économie nécessaire se fasse au -détri- Hîentdes meilleurs. Mais eommenl?

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