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CHAPITRE II LA SURPOPULATION

Les obstacles à la surpopulation sont préventifs et répressifs : i® le vice, la contrainte et la restriction prudente ; 2^* la guerre, la famine, la misère et toutes ses conséquences.

Pasteur protestant, Malthus était naturellement philanthrope et moraliste. Par moral restraint, il n'entend point Tabstention des rapports sexuels dans le mariage, encore moins la fraude ; mais c Tabstinence du mariage, jointe à la chasteté », pour tous ceux qui ne peuvent, par leur travail, subvenir aux besoins d'une famille.

D'ailleurs, il n'a point recours à la coercition légale. Il n'attend rien que de lapersua-

sion et de la pression morale d'une opinion publique éclairée.

Il ne saurait dissimuler, toutefois, qu'il estime la fraude conjugale et même la débauche stérile moins funestes que l'excès de fécondité imprévoyante. Il ne voit pas assez que si la surpopulation des misérables est un terrain trop propice pour la maladie, le vice et le crime, cela se peut contenir dans les bas-fonds, tandis que le prudenlial restraint démoralise et contamine toutes les classes sociales.

Les disciples furent plus hardis. Stuart Mill proposa que, par loi, le mariage fût prohibé pour lés indigents. On alla jusqu'à préconiser Tavortement et la castration des pauvres. Cette assurance, à propos de formules contestables et qui ne sont jamais que provisoires, caractérise bien notre anarchie spirituelle. Depuis que nous ne supportons plus que Dieu, un prêtre, un prince ou des principes nous astreignent à quelque méthode qui nous guide, à quelque devoir qui nous dépasse, à l'abnégation ou au dévoûment qui

sont le ciment des sociétés, nous sommes toujours prêts à sacrifier à n'importe quel sophisme, plus ou moins captieux, à n'importe quelle formule, plus ou moins scientifique, non pas nos aises, certes, mais l'effort des siècles, l'héritage sacré des morts, et rondre.

Les économistes ont donné le branle. Leur sèche métaphysique futautrementpernicieuse que les plus absurdes utopies socialistes. A la bourgeoisie, ils présentèrent Toeuvre de Malthus comme la réfutation décisive du communisme. Et la bour^»fK)isie, que Tégoïsme égare parfois, se proclama malthusienne. En i833, un préfet de rAllier, par circulaire, signalait « la limitation du nombre des enfants comme le meilleur moyen 4'augmenter le bien-être ». Thiers, qu'on est toujours sur de retrouver loi^qu^'il y a une sottise à faire ou h énoncer, ^vanta « les sages populations de la N-ormandie w, et d'autnes les félicitèrent. La ville de Versailies, en i65^, alloua même une prime de i .000 francs po>ajr encdurager la stérilité volontaire des pauvnes>«

Malthus n'allait pas si loin. Pour que la population double en vingt-cinq ans, il faut que chaque ménage ait six enfants. Au dessous de trois, on le sait, la population reste stationnaire. C'est la situation démographique présente de la France, et si Malthus avait pu la prévoir, il Teût considérée comme un mal plus grand que celui qu'il dénonçait, parce que plus difficile à guérir.

Le paupérisme l'affligeait, et il n'ignorait point que « les lois créent les pauvres qu'elles assistent ». Cela ne l'empêcha point, d'ailleurs, de participer à l'organisation de l'Assistance publique en Angleterre. Ses intentions étaient donc excellentes, quoi qu'en aient pensé les anciens socialistes, et il manifestait plus de bon sensdans sesactes que dans ses écrits. Mais il semble qu'il ait voulu le bien parce que cela faisait partie de son ministère, non par amour vraiment. C'était sans grâce et sans intelligence. Au demeurant, il a fait plus de mal que de bien.

C'est aux pauvres, et pour améliorer leur sort, qu'il adressait ses conseils. Il est

évident que, dans une grande ville, l'ouvrier qui gagne trois francs par jour pourra vivre seul avec ce maigre budget, qu'il sera gêné s'il se marie, que les époux devront se priver s'ils ont un ou deux enfants, et que tous mourront de faim si la famille s'augmente encore et si l'on ne vient pas à leur secours. Voilà ce qu'on voit, d'abord. Mais il y a ce qu'on ne voit pas aussi facilement : l'ensemble social et l'entre-croisement des solidarités, la complexité des phénomènes et l'infinie répercussion des actes sociaux.

Dernièrement, M. Charles Gide écrivait encore : « En somme, si nous cherchons à déterminer a priori le régime démographique désirable pour la France, nous pouvons dire qu'un nombre d'enfants de deux dans les familles ouvrières, de quatre au moins dans les familles bourgeoises, satisferait à tous les desiderata. L'accroissement de la population serait de 3 à 4oo«ooo par an, portant

presque entièrement sur les classes aisées.

Il en résulterait, d'une part, un accroissement du taux des salaires par suite de la rareté relative de la main-d'œuvre ; — d'autre part, une division croissante des fortunes acquises — et par suite une tendance à l'égalisation. La question sociale prendrait donc un caractère de moins en moins aigu et le risque d'une révolution sociale serait réduit au minimum. »

Il y aura lieu, plus loin, d'examiner les « moyens » — et leurs conséquences — qui peuvent être employés afin que les ménages ouvriers n'aient pas plus de deux enfants.

On ne considérera, d'abord, que les résultats sociaux que peut avoir le régime démographique préconisé par Malthus, le plus modéré des malthusiens, et souhaité par M. Charles Gide.

Naturellement, sans qu'il soit besoin de faire intervenir des pratiques spéciales, les pauvres sont plus prolifiques que les riches. C'est un fait. Quoi qu'on fasse ou dise, on ne le modifiera seulement que dans son

intensité et sa vitesse. Toujours les pauvres seront plus prolifiques que les riches. S'il peut dépendre des pauvres — et heureusement cette volonté ne se peut généraliser — de n'avoir pas ou d'avoir peu d'enfants, il ne dépend point de la volonté des riches d'en avoir et surtout d'en avoir beaucoup.

Et c'est pour le mieux. Ici, la fatalité est aussi bienfaisante que l'arbitraire des réformateurs serait désastreux. Le plus souvent, il en va ainsi.

Puisqu'il s'agit d'améliorer le sort des prolétaires, on se demande en quoi la multiplication des bourgeois, c'est-à-dire des rentiers, des fonctionnaires, des avocats, des médecins, des professeurs, des littérateurs et des artistes, y contribuera. Déjà ils sont beaucoup trop. Etce n'est pas avec l'absurde formation universitaire qu'on peut espérer voir la bourgeoisie diriger ses fils vers les carrières utiles : agricoles, commerciales et industrielles. Pour un bachelier, produire, c'est déroger. C'^st pourquoi les professions libérales sont plus qu'encombrées, et pour-

quoi le fonctionnarisme nous ruine. Tout ce parasitisme vit et ne peut que vivre sur le travail. Il est d'autant plus épuisant que notre législation testamentaire pulvérise la propriété, disperse les capitaux, et par là entrave la grande production. La « tendance à l'égalisation », si inconsidérément favorisée, n'est jamais qu'une tendance à l'universelle misère de Tinertie. On n'égalise pas par en haut, mais par en bas, parce que tous peuvent le moins, facilement, immédiatement, et descendre; mais non pas le plus, et monter au plus haut.

Une classe bourgeoise de plus en plus nombreuse — et donc dans une situation de fortune médiocre — et une classe ouvrière ne s'augmentant point, cela peut-il du moins provoquer « un accroissement du taux des salaires par suite de la rareté relative de la main-d'œuvre »? Je ne le crois pas. Les produits renchérissant, la demande sera moins pressante. En tout cas, si les salaires s'élèvent vraiment, ce ne sera que nominalement et provisoirement. Le pouvoir d'achat du sa-

laire restera le même par rapport à la production. Mais les producteurs étant relativement moins nombreux, il faut admettre que la production sera moindre. Ce n'est pas seulement l'offre et la demande qui déterminent le taux des salaires, c'est aussi, surtout, la productivité du travail. Or un parasitisme petit bourgeois très développé et un capital très dispersé sont de fort mauvaises conditions pour une production intensive.

M, Charles Gide répondra sans doute que les petits capitaux s'associent et participent aux grandes entreprises. L'association a de solides vertus : elle n'a pas celle du miracle. L'association peut organiser les forces, leur donner toute efficacité, elle ne peut créer ces forces. Ainsi, une poussière de capitaux n'est pas une force de production. Chaque parcelle n'est qu'un titre à consommer, et il y a plus de prodigues, de jouisseurs, que d'avares et d'ascètes. L'égalisation des fortunes, c'est-à-dire la propriété morcelée, les capitaux émiettés poussent à consommer toujours plus, cependant qu'ils paralysent la

production toujours plus. Cest le rêve des ventres. C'est le découragement des bras.

Les tout petits capitalistes sont à la fois timides et ignorants. Quand ils ne placent pas leur argent sur l'État, ils le confient stupidement aux aigrefins. Les plus intelligents ne le hasardent que dans les entreprises qui ont déjà réussi, les grandes mines, les chemins de fer, etc. Seuls, les gros capitaux peuvent s'associer utilement ; seuls, ils ont l'initiative, l'audace, la compétence et l'intelligence qui conviennent à une sage administration de la richesse sociale ; seuls, ils stimulent vraiment la production.

Pour une production de plus en plus intense, il faut un machinisme perfectionné, cher, une extrême division du travail, un commerce audacieux, un crédit large, sûr, des moyens de transports rapides et sillonnant le pays en tous sens, — toutes conditions qui ne se peuvent réaliser pleinement qu'avec un patriciat très restreint, mais puissant, le minimum de parasitisme petit

bourgeois, et un prolétariat très nombreux, mais organisé.

M. Charles Gide finit par le reconnaître, d'ailleurs, avec sa netteté habituelle: « Nous sommes convaincu, dit-il, que le ralentissement dans l'essor économique de la France, qui se laisse de plus en plus distancer par les autres pays, est lié au ralentissement du mouvement de la population. »

J.-B. Say avait montré déjà que « l'homme est un débouché pour l'homme ».

L'extension du commerce extérieur (importation et exportation) est en rapport direct avec le mouvement de la population.

De la période de 1871-1875 à la période de 1901-1904, la statistique Jules Jacob nous montre la progression de la population et du commerce pour les nations suivantes :

France, 7 et 22 p. 100; Italie, 21 et 28 p. 100 ; Autriche-Hongrie, 26 et 87 p. 100 ; Grande-Bretagne, 3o et 36 p. 100 ;

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Allemagne, 38 et 81 p. 100; Belgique, ^i et 88 p. 100 ; Pays-Bas, 5o et 269 p. 100. Nous voyons donc raclivilé économique de l'Allemagne, par exemple, s'accroître avec sa population, et celle de la France se ralentir avec sa natalité. « Plus il y a d'hommes dans un État, dit Montesquieu, plus le commerce y fleurit; plus le commerce y fleurit, plus le nombre des hommes y augmente :

ces deux choses s'entr'aident et se favorisent nécessairement. »

Mais il s'agit de la surpopulation mondiale.

Actuellement, un Français n'a qu'à s'en tenir au point de vue national, — et c'est le plus sûr moyen de servir THumanité.

Auguste Comte disait que l'homme produit plus qu'il ne consomme. Proudhon pensait que la production s'accroît plus vite que la population. Pour lui, c'est la désorganisation du travail qui suscite le paupérisme. Il demandait comment, dans le même laps de temps où la richesse nationale avait quintuplé, alors que la population ne s'était accrue que de 5o p. 100, il se faisait qu'il y

eût encore des meurl-de-faim. « Que ron me réponde, s'écriait*il, avant de s'inquiéter de la postérité, et de chercher quel nombre d'habitants pourra tenir sur le globe !»

De môme, Arsène Dumont écrivait : c Ce qu'il faudrait se demander, au contraire, c'est bien plutôt si la petite Europe pourra jamais, sans s'épuiser, parvenir à aHmenter un courant d'émigration suffisant pour imposer son génie à des populations quatre fois plus nombreuses. En tout cas, la France se trouve dès à présent, par le seul fait de sa faible natalité, incapable d'aucune action durable sur les nations barbares. Les cités grecques souffrirent, les unes de l'oliganthropie comme la France, les autres de l'excès de population qui les força à fonder des colonies. Qu'on se demande lequel de ces deux maux a été le plus préjudiciable à la civilisation grecque et au progrès de l'humanité. Si l'oliganthropie eût été générale, l'hellénisme eût été un phénomène sans conséquence, comme une fleur double qui meurt

sans graine. Grâce à ses colonies, dispersées dans tout le bassin de la Méditerranée, il s'est répandu sur notre Occident comme un ferment incomparable d'activité cérébrale ; en ce qu'il avait de meilleur, il est devenu indestructible. >

Il n'en reste pas moins que, si la population ne double point tous les vingt-cinq ans, ni tous les siècles, si même son développement se ralentit de plus en plus, alors que les progrès industriels s^accélèrent, il doit arriver un moment où la production ne pourra plus progresser, parce que tout notre globe terraqué sera occupé et exploité, alors que la population continuera à s'accroître, si lentement que ce soit.

Mais chaque génération a sa tâche. Ce n'est pas la nôtre, certes, et surtout pour des Français, d'obvier aux maux lointains, et peut-être imaginaires, de la surpopulation mondiale. Nous connaissons les races et les

civilisations qui ont disparu par disette d'hommes, nous n'en savons pas qui aient péri par pléthore.

Non seulement les nations, mais encore les peuples continentaux sont des vases communicants. Avec les échanges, la circulation, les facilités et les moyens de transports rapides, le trop-plein des uns se déverse presque aussitôt sur les autres. Et là est le danger immédiat, réel, pour la France, comme pour toute la civilisation occidentale, — et non pas seulement de la dépopulation absolue, mais d'un ralentissement trop prononcé de la natalité.

Malgré son ordinaire perspicacité, Arsène Dumont écrivait, il y a vingt ans : « Désormais, aucun peuple n'est capable de soutenir la lutte contre les nations européennes. «Port- Arthur, Moukden, Tsousima proclament le contraire.

Lorsque l'Humanité sera organisée, et cela ne sera que dans plusieurs siècles, on pourra songer au danger de la surpopulation mondiale. Jusque-là, c'est celui de la

dépopulation nationale, voire occidentale, que nous avons à redouter.

Au reste, la tâche de nos arrière-neveux sera plus facile que la nôtre, et ils seront mieux préparés à Taccomplir. On peut l'indiquer en passant, ne serait-ce que pour mettre en lumière l'aptitude du positivisme à tout ordonner.

Ici, Proudhon a rejoint Comte. Ses vues sont positives. Elles valent d'être rappelées.

Pour Proudhon, tout accroissement de production exige un surcroît de travail. Les machines ne font que déplacer le travail, en réalité elles l'augmentent. Par exemple, elles le transfèrent parfois des muscles au cerveau. S'instruire, consommer avec plus de délicatesse, tous les actes de sociabilité provoquent une dépense considérable d'énergie. Or il y a antagonisme entre le travail et l'amour physique. La faculté industrielle ne s'exerce

qu'aux dépens de la faculté prolifique. La chasteté est compagne du travail, de l'art, de toute activité sociale.

Normalement, l'amour physique s'éteint dans le mariage. L'époux doit arriver à aimer sa femme comme l'ouvrier à aimer son travail, d'un amour spirituel. Avec Auguste Comte, Proudhon estime que la chasteté est l'idéal de l'amour. « A mesure que le travail augmente, dit-il, l'art surgissant toujours du métier, le travail perd ce qu'il avait de répugnant et de pénible; de même, Tamour, à mesure qu'il se fortifie, perd ses formes impudiques et obscènes. >

Ainsi, la période de fécondité ne s'étend pas au delà de dix à quinze années. « &ix ans de pratiques conjugales doivent suffire pour rebuter un homme, dit Proudhon, à moins que son intelligence ne décline ou que son cœur se déprave. » Si la jeunesse et la beauté font l'étreinte conjugale gracieuse et chaste, passé quarante ans, ce n'est plus que vilain et grotesque. Le respect dû aux enfants invite aussi les parents à s'abstenir. D'après

Proudhon, le mariage ayant lieu, pour rhomme, à vingt-huit ans, pour la femme, 5 vingt et un, la durée de Tallaitement étant de quinze à dix-huit mois, le nombre des enfants ne peut dépasser cinq par ménage. A ce compte, la population ne s'accroîtra que d'un dixième par trente ans et ne doublera qu'en trois siècles. Au surplus, l'activité productrice s'accroissant, la période de fécondité se restreindra. Puis, les célibataires deviendront plus nombreux. Tous les individus ne sont pas propres au mariage.

Proudhon a prévu une meilleure économie des produit^ de la terre, et non point par les privations, mais par l'extension du bien-être. Il considère un certain luxe comme une manière d'épargne. Par la diversité et le rafiinement des besoins, on évitera les gaspillages et conséquemment les famines. « C'est parce que le prolétaire ne consomme pas assez, dit-il, qu'il mange trop. »

On le voit, Proudhon est là bien près du positivisme. Mais s'il reconnaît que le problème est moral et non physique, il est encore

trop an-archiste pour convenir qu'il ne peut y avoir de fonction sans organe, et que pour régler la population il faut un pouvoir. Même s'il ne s'illusionne pas trop sur la moralisation spontanée qui harmonise et équilibre, il ne saurait lui attribuer qu'une efficacité, celle de modérer la prolification.

Le positivisme est plus complet. Le pouvoir spirituel qu'il institue réglera la population, d'abord nationalement,puis occidentalement, enfin universellement. Et régler, c'est aussi bien pousser que retenir. Ainsi, le pouvoir spirituel « réglera moralement le mariage sans l'entraver politiquement ». Il tiendra compte, d'abord, de l'équilibre naturel, il l'aidera à s'affermir, puis il le perfectionnera.

Le malthusisme déprave. Il détraque. « A partir de trente ans, le premier accouchement est presque toujours difficile, et parfois terrible, nous dit un praticien, le docteur Burlureaux, tandis que les accouchemenls accidentés sont tout à fait exceptionnels chez les jeunes mères d'environ vingt ans. > En tout cas, on ne saurait contester qu'il enraye

la sélection, qu'il la fausse et la fait jouer à rebours, en provoquant, par la stérilité volontaire, Téxtinction des individus et des races les plus élevés au profit des individus et des races inférieurs.

Auguste Comte ne pouvait donc être plus indulgent que Proudhon pour cette « immorale aberration » qu'est « la doctrine sophistique de Malthus ». Au reste, il s'est peu occupé de la question de la population, qui ne se posait pas, alors, dans les mêmes termes qu'aujourd'hui. Le péril national de l'oliganthropie restait lointain et obscur, et Malthus avait attiré l'attention de l'autre côté. Voici, pourtant, ce qu'en dit Comte :

« Les espèces animales deviennent, en général, d'autant moins fécondes qu'elles occupent un rang plus élevé dans la grande hiérarchie biologique. C'est pourquoi notre race serait la moins abondante de toutes, si sa providence artificielle n'avait toujours compensé de plus en plus son infériorité natu-"" relie. Malgré sa stérilité comparative, la pluralité des enfants y constitue pourtant une

condition évidente de sa perpétuité et de son accroissement. Puisque l'existence s'y prolonge ordinairement jusqu'au double de Tâge où commencent moyennement les fécondations utiles, il faut que chaque couple normal y produise au moins un enfant de chaque sexe. Mais, outre que ce nombre rendrait la population humaine seulement stationnaire, il ne suffirait pas même pour y compenser une fréquente stérilité et la mortalité antérieure au développement. On est ainsi conduit à faire provenir de chaque mariage humain trois enfants dont le sexe diffère, suivant l'usage statistique de compter cinq têtes par ménage. Ce nombre suffit, surtout dans Tordre moderne, pour que notre population se maintienne et même s'accroisse lentement, comme l'indique une judicieuse observation, qui rectifie les dangereuses aberrations d'une fameuse école économique. »

A. Comte spiritualise le mariage. Le but du mariage n'est point la procréation, c'est le perfectionnement réciproque des époux, l'homme par le cerveau, la femme par le

cœur. L'union chaste devient l'idéal. Peu à peu, après des siècles de promiscuité et de bestialité, l'homme est parvenu à aimer purement la mère, la fille, la sœ.ur. De même, il en viendra à aimer purement l'épouse. Cet idéal, il va sans dire, on s'en approchera toujours, sans l'atteindre jamais. Grâce à son relativisme, il ne restreint donc point la fécondité possible. Il n'engage à la chasteté, comme le catholicisme, que ce qui doit être chaste, — soit pour le perfectionnement physique de la race, en évitant ainsi la transmission des tares, des maladies et des infirmités héréditaires, soit pour le perfectionnement moral, en faisant surgir, comme exemples à approcher, les types de pureté, de sainteté et de grandeur. Mais le positivisme est plus humain que tout théologisme, en ne privant personne, même les stériles, des douceurs du mariage, des joies de la paternité et du bonheur réconfortant de la famille, par l'institution dumariagechaste etlagénéralisation de Tadoption. Ainsi « sera dignement réglée la procréation humaine »•

c< Beaucoup de maladies se transmettent, et même s'aggravent, par l'hérédité, dit A. Comte; en sorte que des milliers d'enfants naissent chétifs pour mourir bientôt, sans que leur existence ait jamais cessé d'être un fardeau. Dans la civilisation moderne, où toutes les naissances sont également protégées, ces tristes résultats se multiplient davantage que chez les Anciens, qui détruisaient la plupart des rejetons débiles. En scrutant assez cette grande question, on trouverait peut-être que le quart des populations occidentales devrait sagement s'abstenir de toute procréation, pour concentrer une telle fonction chez les couples convenablement disposés. Quand on soignera la propagation de notre espèce autant que celle des principales races domestiques, on reconnaîtra la nécessité de la régler aussi. Mais cela ne peut résulter que de la libre institution des mariages chastes d'après la théorie positive de l'union conjugale, où les relations sexuelles ne sont pas directement nécessaires. Car l'interdiction légale du mariage, souvent invo-

quée par les médecins contre les maladies héréditaires, offrirait un remède non moins odieux qu'illusoire. L'influence privée et publique de la religion positive peut seule produire, à cet égard, des résolutions qui manquent autant d'efficacité que de dignité quand elles ne sont pas pleinement volontaires. Dans ces unions exceptionnelles, la vraie nature du mariage deviendra mieux appréciable, lorsque les deux âmes seront bien organisées. Un usage étendu de l'adoption y permettra même l'essor des autres affections de famille, en soulageant d'ailleurs les couples spécialement voués à la propagation. »

Si le Maître avait envisagé la question de la dépopulation, il l'eût résolue de même.

Sous un aspect ou sous l'autre, la solution du problème de la population est dans l'ordre, — et celle de tout problème social. Le catholicisme et le positivisme sont les deux seules doctrines complètes et universelles, et donc les seules qui peuvent mettre fin à Tépouvantable anarchie intellectuelle, morale et

sociale, dont la question de la population et les opinions violemment contradictoires qu'elle suggère ne sont qu'un cas, une mani* festation. Tout remède empirique, tout traitement spécial, toute idéologie, — surtout le malthusisme qui ne s'adresse qu'aux intérêts particuliers, aux passions personnelles, — ne feront qu'aggraver cette anarchie, démoraliser, troubler, dissoudre, et donc dérégler plus encore.

En examinant le néo-malthusisme, on poursuivra cette démonstration.

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