V. SERAIT-CE UNE AMULETTE GÉANTE
Les variantes du vadjra ou foudre d Indra. — Conclusion peu concluante.
Timidement, et mû surtout par le secret espoir de provoquer des recherches dans une nouvelle ligne de conjectures, encore insuffisamment autorisées, nous hasardons une autre hypothèse, sur Tinterprétation probable, possible tout au moins, de ces fei'lai tsien: celle d'une origine exclusivement superstitieuse au début. (1). En d'autres termes, l'X en fer ne serait-elle pas simplement un vadjra, transformé, adapté peu à peu, fixé enfin sous sa forme actuelle par le bouddhisme indo-chinois?
Le vadjra, Kin-kang tch'ou ^^jj!^ , d'après Eitel, compte, parmi ses autres significations, celle-ci : c'est le sceptre d7ndra^ son « sceptre de diamant», en tant que dieu du tonnerre et des éclairs; il se sert de ce foudre comme d'une massue pour écraser les adversaires du bouddhisme (fig. 194). Rappelez-vous Neptune et son trident. Le vadjra représente la puissance irrésistible et conquérante de Bouddha
(1) Nul indice que tout cela ait un lointain rapport avec quelque statue, coupole ou tourelle pivotante, revolving pagoda, ou avec la base d'un gigantesque moulin à prières, comme ceux du Se-tchoan iBaber. op. tit, p. i:5), et comme celui, haut do 75 pieds, que l'on met en branle quand l'Empereur entre dans certaine pagode lamaïque de Pékin. — C/. "Williamson, op* cU, II. p. 346. — Yule. Cathay.,. p. CCIV. — S. Julien. Vopagei des FéUrin» bouddhiques. IV. p. 205. \
Dans la pagode qui surmonte la colline de Lang-chan J^ m , près du Langshan Crossing des cartes anglaises du Yang-tse kiavgy un de ces énormes moulins à prières, haut de 5 ou 6 mètres et surchargé de statues bariolées, pivote en grinçant sur une borne de pierre dure. — Au sujet du vadjra [dordje ou rorje en tibétain), cf. Eitel. Handhook... p. 15S. — Item Pitit Guide ill. du Musée Guimet*
et figure ordinairement dans les scènes d'incantation et autres pratî' ques de sorcellerie. On le dessine communément ainsi : (fîg. 195.) Nous donnons ici un des douze vadjra qui ornementent le soubassement, de style indou, sur lequel repose, dans sa fleur de lotus, un Bouddha récemment imprimé à Nankin, (fig. 196).
Fiff. 195.
Fig. 193.
Fig. 19J.
Sur une autre estampe indigène, de style tibétain, on trouve le même sceptre debout dans la main d'Indra ou de Koan-in, et, sous cette nouvelle forme, plus allongé et plus décoratif peut-être que Tancien. [Vig. 107). L'autre main du personnage semble bénir. (1).
Comme exemple concret des variations auxquelles peut se plier ce symbole dans sa figuration mystique, nous reproduisons le vadjra sculpté en relief sur les pieds-droits en pierre du pont de la passe de Nankao, sur la Grande Muraille, à 50 kilomètres au NordOuest de Pékin. (2). (fig. 198).
(1) Indra, <x\e dieu du ciel, de Tatraosplière, de Torage bienfaisant», est une divinité du brahmanisme adoptée par les bouddhistes, mais dans un rang secondaire. C*est la personnification du pouvoir temporel, le secours du «bras séculieri) au service du bouddhisme, dont il terrasse les ennemis.
Vadjrapdni, le porteur du vadjra^ celui qui tient la massue de diamant, est un des noms d*Indra. Nous avons dit (p. 19) que le diamant est, sous cette forme, un des sept trésors constituant le joyau mythique Sapta Batna,
(2) Hauteur = environ 1 mètre. — Au-dessus, éléphant et autres attributs bouddhiques. Je donne ce dessin d'après une photographie. Cette arche a été gravée dans le Marco Polo de Yule (T. I. p. 444), qui la fait dater do la dynastie mongole, et aussi dans la China de Richthofen (II. p. 315); mais le dordje n'y est pas visible. — Cf. notice sur la passe de «2i/ankoou» dans Elisée Reclus, Asie, p. 336,
. LES CnOIX ou X DB FER.
Le Tour du Monde (1) donne une gravure intitul<5e «Foudre d'Indra devant le temple de Bouddha à Sambunalh. >> (Hg. 100.)
F.1/. lua.
Le Dr Gustave Le Bon, qui a photographié ce foudre pour en illustrer son fructueux «Voyage au Népal», en parle ainsi; « C'est sur Ip sommet de la colline (2) que se trouvent les tenipley. En arrivant à la partie supérieure de l'escalier, on a immédiatement devant soi un piédestal de pierre sculptée, sur lequel se trouve une pièce de bronze d'un mètre cinquante centimètres de largeur, nommée « la foudre d'Indra ». Cet emblème est aussi sac'ré pour les bouddhistes du Népal que la croix pour les Chi-é-
m 1896. 1" aernestre. p. 210.
('J) CoUÎDe de Sambunoth vlUage «tuiàrOueatde Khalmandou, aiiiîtale da Ntpnl.
tiens. Il figure parmi les sculptures de la plupart des temples népalais. Celui que nous représentons à été construit en 1640, mais son support de pierre est cerlainement beaucoup plus ancien... Les douze animaux entourant le piédestal représentent les douze mois de Tannée tibétaine», (p. 238.) Ailleurs, il dit encore : « Bur toutes les sculptures des temples on voit représentée la foudre, que le Bouddha est supposé avoir arrachée au dieu du ciel, Indra. Cet emblème est fréquemment représenté en bronze.» (p. 266).
Nous nous figurons, sans aucune peine, chacun de nos trois fei-lai tsien trônant ainsi, il y a quelques siècles, sur un piédestal de style indo-chinois, dans une cour de pagode, et recevant les hommages de la foule, aussi superstitieuse et crédule qu'aujourd'hui, (t).
Point n'est besoin de faire appel à une dépense ruineuse d'imagination, ni à des aptitudes hors ligne de dessinateur, pour ramener le fei-lm tsien au vadjra de la figure 196, en indiquant les phases intermédiaires de cette métamorphose.
D-après M. Paléologue (2) le vadjra serait le nom sanscrit du fd'Che-lo chinois, K ^ iSS ou fJJ ^ jg|, usité dans les exorcismes. Il le figure ainsi: [i\^. 200), à côté du che-li-mO'ts'o ^ TpJ |^ SI (en sanscrit srîvastaya), signe de bon augure, dont la croix est manifestement la composante principale. {Vig, 201).
Fig. 200. Fig. 201.
De Schlaginlweit (3) reproduit une grande planche copiée sur un original tibétain et intitulée : «Table pour indiquer les époques heureuses ou malheureuses, ainsi que les chances d'une
(1) L'analogie, nous ne disons pas l'identité, est des plus frappantes pour qui, ayant vu les X de fer chinoises, considère la gravure du Tour du Monde. — Deux tiges de fer maintiennent le foudre népalais dressé sur sa tranche : les trous des fei-lai taien ontils quelque rapport avec ce mode d'assiette?
(2) Art chinois, pp. 46 et 47. Voir supi^à la note 2 de la page 18.
(3) Annales du Musée Guimetf Tome III. 1881. Le Bouddhisme au Tibet par E. de Sohlagintweit, traduit de l'anglais par L. de Milloué. p. 192.