‹ Croix et swastika en ChineChapitre 46 sur 136 · IV. LITURaiB ET ASCÈTES · texte numérisé non relu

IV. LITURaiB ET ASCÈTES

A la vue de plusieurs des croix des pages précédentes, le lecteur a pu s'écrier : «Mais ce n*est pas là notre croix ! telle et telle est un ornement; celle-là est fortuite; celle-ci n'en est que le travestissement; telle autre est un simple décor géométrique!» Est-il bien sûr pourtant, que dans aucun cas on ne peut signaler, sans témérité, le moindre rapport symbolique ou ornemental avec notre croix?... Dans l'impossibilité où nous sommes de trancher cette question, assez complexe, et qui ne sera résolue, si elle doit l'être jamais, que pièces en main, à l'aide de longues recherches archéologiques et ethnographiques, contentons-nous de mettre sous les yeux du critique quelques données, pouvant servir, soit à mieux poser le problème, soit à en préparer la solution, sauf à le compliquer provisoirement.

Ta-mo est-il 8., Thomas? — Son culte au Se-tch*oan et sa croix — Croix au Tibet — Le patriarche Dharma — Jisô sauveur d'âmes.

Parmi les traditions qui ont, sur ce point, le plus intrigué, sinon dérouté la sagacité des historiens ou des sinologues, se place sans contredit au premier rang celle qui a trait à Tamo ^ ^ (1), le personnage réel ou légendaire, venu jadis du Sud- Ouest en Chine préchant une religion étrangère.

Gaubil (2) dans l'histoire de la dynastie des Tang, rapporte que «pendant la 7® année, appelée K'ai-yuen H 5C ®^ ^^^ ^P^* J.-C. le roi de Fou-lin ou Ta-ts^in ^ ^ paya tribut à l'empereur Hiuen-tsong £ ^ et lui envoya un prêtre d'une grande vertu, appelé Ta-mou-tou, — corruption peut-être du nom de Thomas, — très savant dans les sciences mathématique.»

Naguère encore, le voyageur anglais Colborne Baber, au retour d'une exploration au Se-tch'oan cg j||, consignait les lignes suivantes. Outre les^ documents nouveaux qu'elles apportent, elles résument une grande partie de ce débat d'histoire religieuse : «De temps en temps on a publié de vagues renseignements sur une secte chinoise qui adore une divinité appelée Tamo, et regarde la croix comme un symbole religieux. C'est cette histoire qui a conduit les njissionnaires catholiques romains

inspiré le travail «Â dissertation on the ancienfc Chinese Vases of the Skang dynasty, from 1743 to 1496 B.C. London 1851». L'autear, P.P. Thoms, ne fait pas même allusion» semble-t-îl, à ces vases rituels à croix, bien qu'il reproduise un certain nombre des figures originales, regravées par un chinois pour sa publication.

(1) On trouve aussi dans les ouvrages bouddhiques : § !M m^ Ta-li-niOf ou encore Ta^eul-mo-yé ^ M M M^ (Eitel, pag. 43 et 181).

(2) Diaprés Eesson. The Cross and the Dragon. London. 1854. pp. 38, 39.

CROIX HT SVkVTtX.À..

h identifier Ta.mo avec S. Thomas, et à accepter comme prouvée la tradition iur la visite de cet Apôtre en Chine. D'autre part, le Tamo du bouddhisme est, si je ne me trompe, un patriarche bien authentique, qui vint en Chine au VI" Siècle. Il était donc vraiment curieux de découvrir dana ce temple une image sculptée de cet Apôtre, du Christianisme ou du bouddhisme, le reproduisant avec des traits hindous bien caractérisi^s, le teint foncé, surtout avec une croix latine sur la poitrine.

Voici un croquis sommaire de ce symbole, qui est sculpté en relief dans l'original et colorié en rouge (fig. 144).

Les images de Ta.mo sont nombreuses dans les temples du Se-tch'o&n, et il est presque toujours — je pourrais, je croîs, m'aventurer à dire toujours, — représenté avec la figure noire, ou très-brune. Je n'ai jamais entendu parler d'un autre cas d'un portrait de Tamo portant une croix». (1),

Nous croyons pourtant qu'il s'en trouve, car l'auteur a raison d'énumérer parmi les caractéristiques de cette secte, «qu'elle regarde la croix comme un symbole religieux». Les missionnaires du Se-(c/i'oajï pourraient sans doute en fournir la preuve péremptoire. Rappelons que le f^J est spécialement le symbole ou emblème de /)harma, (2).

Dans son voyage au même mont Omi, le R'^ Yirgil C. Hart signale aussi «une statue de Tamo, le dernier des Patriarches indiens qui vinrent en Chine, îl est prestement troussé, avec la chevelure, la barbiche, la moustache et les sourcils tout

(1) Jtoj/oi Otegr. Sodetu (Snpplementary paiiera; Vol. T. paît I). Travel» and Settarchei m Weilern China. By. E. Colborne Baber, — London 1832. — Bien que ce Tamo Mt la pesa noire on foncée, Tendroît s'appelle pourtant Pé-fou-ie Ê ■fife ^i "le BanctnaireduBouddba blanc." Ce nom lui vjpnt d'une antre psrtioukrité.

(2) On a dît qae les Veotalea portaient i leur collier "un emblème onicifonne, l^«lnil]iw)eQce du ^ hinàoa." Semie d'Ethnoip-aphie. JaUlet-AOïxi 1885.

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bleus». (1). Les idoles bouddhiques à cheveux bleus sont partout des plus communes.

Qu'était-ce en somme que ce Tamo? De quelle nation étaitil? D*où venait-il? Où a-t-il existé? Quel est le fait ou le mythe qui a donné naissance à cette légende? Des réponses plus ou moins heureuses, des explications plus ou moins plausibles ont été fournies. Une des plus positives et des moins anciennes est celle de M. E. H. Parker, qui distingue deux Dharma ou Tamo, puisqu'on s'accorde à identifier ces deux prononciations, Tune indo-sanscrite, l'autre chinoise : «Le premier apôtre du bouddhisme en Chine est Dharma.., Il était fils de Hiang-'yuh, roi de l'Inde méridionale; en 520 de notre ère, il vint en Chine par le Sud et la voie de mer; puis il s'attacha à un temple appelé Shao-ling-sse. Il ne faut pas le confondre avec un autae Dharma, un peintre qui vint par terre au Se-tch'oan de 580 à 685». (2). Ce dernier est-il le Tamo de Baber, portant la croix latine? C'est peu probable, ou bien ce peintre était en même temps un missionnaire et un ascète, cas fréquent alors.

Le P. Trigault, dépourvu des ressources de l'érudition moderne, faisait déjà ressortir cette coïncidence : quand le bouddhisme pénétra en Chine, en l'an 65 de notre ère. «Sainct Bàrthélemi Apostre publiait la loy Evangélique en l'Inde supérieure;... mais l'Apostre Sainct Thomas espandoit les raisons Evangéliques en l'Inde inférieure vers le midi». A propos des ressemblances entre les cérémonies bouddhiques et les nôtres, il ajoute : «En récitant leurs prières, les bonzes redisent souvent un certain nom, qu'eux-méme confessent ne cognoistre pas; iceluy est prononcé comme Tolome. Ils semblent peut estre avoir voulu honorer leur secte par l'autorité de l'Apostre Bartholome». (3). Il est difficile que ce vocable Tolomè soit le même que celui à!Omi-tO'fo, ou Amida-Bouddha des bonzes de nos jours.

On jurerait du reste que leur superstitieuse ignorance s'est ingéniée à embrouiller l'écheveau de ces traditions, devenues incohérentes ou contradictoires, si l'on s'en tient, pour le débrouiller, aux représentations graphiques, même avec les livres bouddhiques sous les yeux. Le Musée Guimet est assez riche en statues de Tamo, et le conservateur, M. de Milloué, a écrit à leur sujet : «En 65 de notre ère, sous le règne de Tempereur

(1) Weètern China, a journey to the great huddhist centre of Mount Onieijy. 205. Boston 1868. Ailleurs, le voyageur manifeste son étonnement en voyant aux environs de Tch*eng-tou, JS£ 9' ^ capitale du 5e-£oA*oan, des croix rouges ou blanches, cousues sur les habits des enfants, soit par devant, soit par derrière.

(2) Journal de la Soc. Asiat. de Changhai. Vol. XXIV. N** 8. - 1889-1890.

(3) De Riquebonrg-Trigault. I p. 175. — Histoire de VExpédUion chrettienne au royaume de la Chine, Traduction de l'ouvrage du P. Nioolas Trigault Lyon, Gardon, 1616.

Ming-ti, le missionnaire bouddhiste Dharma, appelé aussi Bodhidharma et Dharma-râja, fonda quelques monastères et une petite communauté qui vécut modestement sans faire beaucoup de progrès. Ce Dharma, en chinois Tâ-mô, a été pris un moment pour l'apôtre du Christ, Saint Thomas, comme lui grand faiseur de miracles». (1).

Le même Guide (p. 71), parle d'une statue de ce Dharma représenté la «barbe courte et frisée, un pan de son manteau rejeté sur sa tête». Une autre statue de bois le montre «en costume de prêtre, tenant un soulier dans sa main gauche» (p. 109). C'est aussi l'attitude de celle que Tauteur décrit ainsi à la page 178 : «Belle statue de bois bronzé, du XVP siècle : le prêtre Dharma sortant de son tombeau, drapé dans son linceul, et un soulier à la main». (2).

Généralement donc on adniet que ce ra-mo, est le 28® patriarche, (ou selon une autre manière de compter, le 1" des six patriarches); il vint trouver a Nankin Tempereur Ou-ti ;^ Çjj fondateur des Liang |^, qu'il éblouit par ses doctrines ascétiques et ses exploits légendaires. Pourtant il délaissa Nankin, pour se rendre à Lo-yang ^ ^ au royaume de Wei ^. L'anniversaire de sa mort se fête en Chine le 5® de la 10' lune. (3).

Au cours d'un «Dialogue avec un philosophe chinois sur l'origine du monde (4), on rencontre quelques mots irrévérencieux de ce philosophe lettré contre Ta-mo, «ce fainéant contemplatif,... ce personnage si vanté, qui est venu d'Occident à la Chine, et passa, dit-on neuf ans, sur la montagne Tsong, dans une contemplation continuelle». Que deviendrait le monde, se demande le philosophe, si Ta-mo trouvait beaucoup d'imitateurs.^

Tout naturellement on doit pouvoir signaler des traces de ce Tamo dans les pays, jadis tributaires de la Chine, qui lui ont tant emprunté en fait de coutumes, de littérature et d'usages superstitieux. La Corée et l'Annam lui ont peut-être pris celuilà. D'après M. de Milloué (p. 137), la secte Zeng-'Siou^ sorte de bouddhisme chinois introduite au Japon par le bonze Do-guen «prétend avoir conservé intacts les principes de son fondateur en Chine, le missionnaire Ta-mo [Bodhi-dharma ou Dharmarâ/a)». Nous ne savons si les statues du Musée Guimet et les

(1) FeiU guide illustré du Musée Guimet 1890 p. 05.

(2) Cf. pp. 160, 238, 241 etc., ouvrages de bronze, de bois ou de faïence.

(3) Cf. Edkins, Chinese fmddkismj London, 1880. p. 92. L'auteur y explique la raison de la sandale, caractéristique de certaines statues de Ta-mo daus les pagodes actuelles. Elle a trait à une particularité de sa vie apocryphe. Bretschneider, Mediceval BeaearcheSf traite un peu légèrement l'opinion des - missionnaires catholiques, qui soupçonnaient dans le mythe de Ta-mo un vestige de l'Apostolat de S. Thomas. — Cf. Gaubil. AHronomie Chinoise p. 56.

(4) Du Halde Mémoires concernant les Chinois. III. p. 54.

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