II. LA PIERRE DE gl-NOAN-FOU
On s'explique le légitime émoi des sinologues. (1).
En Mai 1890, à la réunion générale de la Société Asiatique de Chang''hai, le Président, M. Hughes, alors Consul anglais de cette ville, pria ceux qui auraient l'avantage de voir le Monument de Si^ngan-fou de s'assurer si les mesures de précaution réclamées par son Excellence Von Brandt, auprès des membres du Tsong-li-ya~men, pour la conservation de l'Inscription, avaient eu leur plein effet et étaient vraiment efficaces. Von Brandt, au nom de ses collègues du corps diplomatique à Pékin, et à la requête de la Société asiatique, avait demandé que les mandarins locaux s'intéressassent à ce monument des anciennes relations entre la Chine et l'Occident.
Le Journal de la Soc, Asiatique donne la teneur de la correspondance échangée à cette occasion quelques mois auparavant: «Votre Excellence, écrivait M' Hughes à Von Brandt, verra d'après la photographie ci-jointe, que le monument de Si^nganfou est maintenant entièrement exposé aux intempéries des saisons. Il était encastré dans un mur en briques, il y a quelques années lors du voyage du R*^ Williamson, qui m'a confié cette récente photographie, pour vous la transmettre. Ce mur a été démoli, et le monument^ demeuré sans protection, ne tardera pas à souffrir beaucoup. Il y a dans le voisinage plusieurs autres tablettes d'un grand intérêt historique pour la Chine : nous espérons que votre Excellence engagera les hauts dignitaires de Pékin à prendre les dispositions voulues pour les protéger toutes, mais spécialement la tablette nestorienne... etc.». (2).
S. E. Von Brondt répondit qu'il en avait référé au Tsong^li' ya-raen, au Prince Tcheng et aux Ministres chinois; ceux-ci avaient mandé aux autorités provinciales du Chen-si d'enjoindre aux autorités locales de prendre les mesures jugées nécessaires. Le Ministre allemand terminait ainsi sa réponse : «Nous vous serions, mes Collègues et moi, très obligés, si les membres de la savante Société, dont vous êtes le Président, voulaient bien nous communiquer de temps en temps les informations qu'ils auraient pu obtenir sur l'efficacité de ces mesures».
La Chine abonde en collectionneurs, en lettrés amateurs d'archéologie et de linguistique. Les inscriptions, les vases, les peintures, les monnaies, les bronzes, tous les bibelots du brocantage et de l'antiquité, rangés sous l'étiquette de Kou^tong 7^ H, sont, truqués ou non, l'objet d'un respectueux amour, qui
(1) Elisée Beclus ; Asie Orientale, p. 293. — Il y a quelque part une erreur problématique que je n'arriére pas à préciser, car le Colonel Yule [Marco Polo, II. p. 23), semble attester que Bichtbofen a vu la pierre. — Cf. Richtbofen, China, I, p. 553.
(2) Journal de la Soc, asiat de Chang-hai, 1889 — 1890. — N® I, p. 136. La photographie transmise à cette occasion a probablement servi à graver la planche de Touvrage de WiUiamson, Journeps in North-China ; 1870.
frise l'engouement; nul pays n'est plus riche en publications archéologiques, privées ou officielles, anciennes ou récentes. Pourtant, j'ai vu détruire sous mes yeux, durant un court espace de temps, un si grand nombre de restes importants, précieux au plus haut point pour l'histoire locale indigène, que j'oserais conseiller aux sinologues européens de ne pas se départir d'une vigilante surveillance vis-à-vis de Tincurie chinoise, malgré les assurances diplomatiques et gouvernementales. Quoi qu'en disent des récriminations passionnées, ce ne sont pas les Barbares étrangers qui ont commis les plus regrettables actes de vandalisme archéologique; leurs dégâts sont comparativement insignifiants. Insurgés ou impériaux en campagne, T^ai-ping ou Tartares, Mien-fei ou Ma-jen, Ko-lao-hoei ou Pé^Uen-hoa, mandarins locaux ou obscurs individus du simple peuple, les plus dangereux ennemis de l'archéologie chinoise sont à l'intérieur.
Outre l'argument fourni plus haut, un détail prouvera que les craintes de la Royal Asiatic Society n'étaient point chimériques. La pierre elk-même portera le témoignage, trop longtemps durable, d'un zèle ardent sans doute, mais indiscret. Au côté gauche de la tablette, c.à.d. à la droite de celui qui la contemple, sur les caractères estranghélos tiont plusieurs sont à jamais perdus, se voit gravée une grande inscription, dont voici la traduction: «La neuvième année de Hien-fong ^ ^ (1859), soit 1079 années après l'érection de la pierre, moi, Han T'ai-hoa |? ^ Ip de Ou'-lin ^ ;^, je vins la visiter. Je trouvai les caractères et l'ornementation en parfait état et je rebâtis l'abri qui la recouvre. Hélas! mon ami Ou Tse-pi, le Trésorier, n'était pas là! il aurait pu la voir aussi! je suis tout triste de son absence». (1). On se demande qui était cet amateur inconsidéré et de quel droit il s'est permis de mutiler cette partie de la stèle.
Gomme Legge, M. Léon Rousset est moins sévère que nous pour Han T'ai-hao : «Le temple a été ruiné de fond en comble par les rebelles musulmans; seule la tablette, protégée par la maçonnerie qu'avait fait élever ce protecteur éclairé des lettres et des arts, se dresse encore au milieu des débris que la guerre civile a semés autour d'elle». Que n'a-t-il pourtant fait graver sa prose sur la face postérieure de la tablette! Il n'aurait pas compromis d'une façon irrémédiable une partie de l'inscription syriaque et chinoise d'une des tranches!
Un membre dé phrase serait à modifier dans le texte de L. Rousset; car on verra plus loin que la tablette n'a guère été
(1) Cf Legge, Christianity in China^ Ip. 31. —Item, Journal de la Soc, Asiat, de Chang-hai, 1888. — Note de E. H. Parker.
(2) Léon Ronsset, A travers la China, 2« édit; Hachette 1866, p. 314.