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IV. IMAGES ET CRUCIFIX

Peu en mesure de contrôler ces témoignages (1), j'ignore si ce calvaire subsiste encore ; je ne voudrais même pas assurer qu'il doit bien son origine aux raisons avancées par l'auteur. J'affirme pourtant que c'est un trait vraisemblable de mœurs chinoises, et, à l'appui de mon dire, je puis fournir des traits analogues, non moins étonnants.

Les Missions CsLtholiques de 1872 ont inséré à la page 701, un article sous ce titre : aFang^fou-ti ^ i Jfti divinité chinoise d'origine française.» En 1836, Ms^ Rizzolati, Vicaire apostolique du Hou-koang ^ J|, gravissait le Tâ-ling, pic central des montagnes qui s'élèvent entre les villes de Fong-siang £[, ^ et de Hantchong ^ tp. Entré dans une pagode, il vit une idole portant les vêtements sacerdotaux et le tsi-kin ^ l|j, sorte de bonnet dont les prêtres catholiques peuvent se couvrir la tête en Chine, depuis 1615, dans les cérémonies sacrées. Cette idole représentait le P. Etienne Le Favre, qui, au dix-septième siècle annonça l'un des premiers la foi au Chen-si. (2). Il y est resté célèbre par ses miracles. La tradition rapporte qu'un jour qu'il devait traverser, pour les besoins de son ministère, la région du Tâ-ling, alors infestée de tigres, on voulut en vain le retenir. Arrivé en face de plusieurs de ces fauves, il leur défendit d'attaquer désormais les gens en ces parages. Depuis, aucun accident ne se produisit. Il avait annoncé la date de sa mort, qui eut lieu en 1659, le jour de l'Ascension. Quelques instants auparavant, il demanda à tenir

(1) L'île sacrée de P'ou-fouo est à 18 heures de Chaiig-liai, par bateau à vapeur. Elle mesure 800 mètres de largeur, sur 5 Vilom. et deuil de longueur. Depuis plus de l.OOO ans, elle est consacrée au culte de Bouddha, ou plutdt à la déesse Koan-in qui y a détrôné Sakya-Mouni. On y compte jusqu'à 60 x^agodes desservies par 1.500 bonzes, fort •gnorants en général. Deux d'entre elles sont classées pagodes impériales; E'aiig-hi les fit couvrir de tuiles jaunes, restes du Palais des Ming à Nan-king. — Avalôkites'vara, la Koan-in indoue, avait été transportée miraculeusement sur une fleur de lotus dans l'île de P*ott-t'o«o, (la moderne jPa<to/t, la Pattala des Grecs, Pôtardka des Hindous, Pôtala des Tibétains), à l'embouchure de l'Indus. D'après cette légende chinoisée^ Koan-in, née en Chine, a vécu neuf ans dans l'île de P^ou-Vouo, près de Ning-po.

Cf. Eitel, Ckinese Buddhism, pp. 20 et 93. — Voir aussi Hue et Gabet, L'Empire chinois f ch. XVI. — The Chinese RecordeTf vol. X. n° 2, notice par J. Butler. — Item. Globus, 63. (1893) pp. 117-122, « Die heilige Insel Puto », von Dr. G. Franke.

(2) Le jésuite Etienne Le Favre (Faber, Lefèbre, ou Fabre), naquit à Avignon en 1598, vint en Chine en 1630, y mourut en 1659, et fut enterré près de Siao-tsai-tse, chrétienté du Han-ichong fou, où l'on voit son tombeau. Il est auteur d'un « Voyage par mer d'Europe en Chine ». A propos de Koan Yun-tchang (cf. p. 89), du Halde avait écrit (T. III p. 66) : « Que si longtemps après la mort de ce grand homme on l'a érigé en Idole, cette erreur populaire ne prouve lien contre son Christianisme, et rend témoignage à sa vertu. »

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en main un rameau vert; puis, ayant tracé en Tair un signé de croix, il expira.

Je me souviens avoir vu dans la pagode qui surmonte la colline de Lang-chan ^ |lj (1) au bord du Yang^tse kiang, à quelques kilomètres à l'est de T'ong-tcheou ^ jHI» une idole avec les traits et le costume européens, assez semblable au portrait du P. Verbiest. Ce n'est pas un cas isolé, au dire de ceux qui ont parcouru la Chine.

On sait aussi que les horlogers chinois honorent le P. Ricci comme leur patron et conservent son image ou sa tablette dans leur boutique, avec les bâtonnets odorants et les cierges rouges d'usage.

Du reste, tout ce qui est image, vieille peinture, pierre étrange ou curieusement sculptée, objet bizarre et inaccoutumé, devient presque toujours le centre d'un culte superstitieux en Chine. Le panthéon bouddhiste ou taoïste est largement ouvert, et l'admission au rang des dieux ou demi-dieux singulièrement facile. On aurait même vu Kune statue de Napoléon I dans un temple bouddhique, avec de l'encens fumant devant elle». (2).

Cette tolérance (3) se pratiqua à toutes les époques, mais elle ne s'égara pas toujours aussi misérablement. Un vice-roi de Nan-king ayant vu, une fort belle peinture du Sauveur du monde, richement encadrée dans une sorte de typtique à volets, l'emporta chez lui et l'installa dans le vaste oratoire de son palais. C'était un progrès sur le culte rendu jadis au simple symbole de la croix. «Il voulut que ses courtisans dressassent un autel en cette chapelle, et commanda qu'on allumast des cierges et bruslat des parfums dessus; et ayant faict poser ceste image sur cest autel, après s'estre revestu des plus somptueux ornements de son office, il s'approcha et rendit avec grande révérence les honneurs deiis, jusqu'à la quatriesme fois, et avec les cérémonies accoustumées...; tous les aytres domestiques firent le mesme en grande révérence. Et retournoit tous les jours avec les mesmes cérémonies lui rendre toujours le mesme honneur. Et un de ses valets de chambre, par le commandement de son maigtre, prenoit soin de tenir toujours du feu et des parfums odorants, dans l'encensoir. Pendant tout ce temps, le Vice-Roy laissoit entrer tous les principaux de la ville

(1) Lang-ahan o'oss.

(2) D'après John Besson. The Cross and the Dragon, London 1854. p. 182.

(3) Le grand Catologue impérial en 120 volumes B9 j^ |s ^ a admis dans ses listes plusieurs ouvrages d'origine catholique. Le Dictionnaire de K^ang-hi ]^ ^ ^ <jK) sorte de Lexique officiel, analogue à notre Dictionnaire de P Académie, insère lui-même depuis longtemps des expressions chrétiennes, sans en excepter le saint nom de Jésus, avec la glose : « Dans le langage de l'Occident, Sauveur du monde. » Cf. E. Faber. A systematical digest of the Doctrines of Gonfucius, Hong-kong. 1875. p. 34.

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et les magistrats pour voir ceste Image merveilleuse. » (1).

Ces «saintes images», selon l'expression des Chinois, jouèrent un grand rôle au début de cette nouvelle évangélisation du Céleste Empire. Plusieurs faits nous prouvent que les missionnaires surent en tirer le plus sage parti ''pour reconquérir au Christianisme la place d'honneur déjà perdue à diverses reprises. «Le P. Nicolas Lombard, sicilien, allant chez un honnête magistrat, païen, près de Canton, vid, dans un oratoire^ une belle Image de la Mère de Dieu, avec l'Enfant Jésus que le sainct précurseur adoroit, au milieu de plus de cinquante simulacres d'idoles; et il n'y avoit aucun qui sceust dire autre chose de ceste image, sinon qu'elle estoit de la Mère de Dieu, et de la Royne des Roynes. .. On trouva, par après, qu'elle avoist esté dépeinte selon le modelle de celle qu'on avoit mise entre les présens du Roy. » (2). Le père en prit occasion «de leur faire entendre le très sainct et très auguste sacrement de Dieu-'homme, et toute Thistoire du précurseur sainct Jean. Ils bruslèrent sur le champ toutes leurs idoles, replacèrent dans leur oratoire la seule image de la bien-heureuse Vierge et de 8. Jean-Baptiste... Puis le père leur fit mettre les genoux en terre,... et promettre que doresenavant ils adoreraient le seul Créateur et modérateur de toutes choses.» Ce fut l'occasion d'un grand nombre de conversions. Jadis, à Rome, N. 8. avait ainsi pénétré dans le laraire impérial. (3). .

Ces païens évangélisés si opportunément n'eurent pas à se repentir de leurs prostrations devant la sainte image. Peut-être y avaient-ils vu une variante de leur Koan-in «que les Catholiques, dit l'érudit D^ Hunter, identifient avec la Vierge Marie, tenant son enfant entre les bras, avec une auréole autour de la tête, une figure en adoration à ses pieds et l'Esprit planant au-dessus sous la forme d'un oiseau. Mais il est juste de remarquer que les premiers Chrétiens nestoriens de la Chine peuvent avoir été la source de ces ressemblances : les traces de la liturgie de la déesse de la miséricorde, Kwan-yin, dans laquelle les analogies avec les cérémonies du Christianisme oriental sont les plus frappantes, n'ont pu être reconnues d'une manière certaine dans le canon chinois plus haut que l'an 1412 de l'ère chrétienne.» (4).

(1) De Riquebourg-Trigault, op. cit. p. 650. Cf. ibid. pp. 162. 169. 171. Ce vice-roi habitait alors la ville de Sou-tckeou j^ ilt|, capitale de la Province du Kiang-sou, <(I1 ne peut pas estre en la cité de Nanquin, qui est une Cour regale aussi bien que PéquinD, dit Sémédo, op, cit. p. 345,

(2) Noas reparlerons plus loin de ce tableau, compris parmi les présents destinés à l'Empereur. Il s'agit ici du P. Longobardi (1559-1654).

(3) Le P. d'Orléans {Vie du P. Micci. Paris, Josse. 1693, p. 154), rapporte un fait analogue; mais c'est le P. Cattaneo qui est en scène. J'ignore s'il y a confusion, ou si le fait s'est produit deux fois, avec des circonstances presque semblables.

(4) Cité par M»' Laouënan T. I. pp. 450, 451. Il est à regretter que le D' Hunter nourrisse tant de préjugés contre le Christianisme.

Aussi, un autre auteur protestant a-t-il écrit d'une façon plus générale : «Nous sommes plutôt disposés à croire que la tonsure, le célibat, Tusage de Tencens et de l'eau bénite, la messe, les cloches, les livres d'église, les cierges, les couvents, les prières à la Vierge et autres observances ont été empruntés par les bonzes bouddhiques aux moines chrétiens; absolument comme il arrive qu'un marchand s'appoprie l'enseigne du voisin, son rival, pour lui ravir ses pratiques.» (1).

Un article du Messenger^ revue protestante de Chang-hai, nous fait connaître une secte spéciale, très intéressante. Persécutée à outrance par le Gouvernement chinois, très tenace, très fervente et très répandue dans les Provinces du Nord-Ouest, elle s'appelle le Kin-tan kiao ^ ^ j^, la religion de la pilule dCor, L'article, qui décrit cette secte d'après un de ses livres réimprimé à P^ou^ t^ouo, sur des éditions de 1416 et 1666, débute par un précis de la vie de Koan-in^ qu'elle aurait composé elle-même. Puis, avant d'examiner quelle attitude doivent garder les protestants à l'égard des partisans de cette secte, l'auteur nous expose leurs doctrines religieuses et les ressemblances qu'on y découvre avec le Christianisme. Cette secte adore le fils de Dieu dans un temple spécial et exprime sa double nature, divine et humaine, par le caractère g Liu, composé de deux bouches P en communication. Ce Liutze g ^ avait jadis la figure peinte en blanc; mais comme le Gouvernement sévissait contre la secte, on a dû modifier cette couleur, «qui témoignait de l'origine, étrangère et non indoue» du dieu. En effet, les Mandarins rattachaient cette société à la terrible Pé-Zien kiao Ô Jll %) secte du Nénuphar blanc, association politico-secrète; ils avaient le droit de mettre à mort les membres du Kin-tan kiao, sans en référer à Péking. L'auteur de l'article dresse la liste de seize ressemblances doctrinales communes avec le Christianisme, entre autres: l'incarnation d'un dieu, le jugement selon les mérites, le mépris et l'élgignement du monde, le secours spirituel accordé à la prière, l'existence des Cieux selon les descriptions de TApocalypse, la croyance en un Dieu suprême, (croyance des moins bouddhistes), la résurrection des corps, l'immortalité des âmes, etc.. Si la doctrine primitive s'est altérée, c'est le résultat de l'incendie des livres en d'innombrables

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Le PetU Guide illustré du Musée Ghiimet. 1890, p. 74, signale hmhq Koan-in donneuse d'enfants, portant au cou un collier en forme de croix et tenant sur ses genoux un enfant. » Ce type est fort commun, mais la croix n'y est pas très accentuée ; certaines pendeloques de collier ont pu être prises pour une jeannette.

Le R* Wright reconnaît aussi que le culte de Koan-in f'ou Mi-tsu-po) dérive du culte dégénéré de Marie, apporté par les Nestoriens. op. cit. 2® vol. p. 53.

(1) John Kesson. The Cross and the Dragon. London 1854. pp. 183, 184.

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