CHAPITRE TROISIEME
Les enseignements de la croix.
La croix nous rappelle l'exemple de toutes les vertus, de tous les devoirs, de tous les sacrifices ; elle nous anime puissamment à devenir des chrétiens généreux et parfaits. Si nous voulons réfléchir et nous laisser pénétrer des leçons divines résumées dans le mystère de la croix, ne devient-elle pas pour nous le plus éloquent, le plus persuasif de tous les prédicateurs?
La croix n'est-elle pas notre catéchisme, notre évangile, notre chemin, notre guide, notre moniteur, notre autel ? A la vue de la croix placée dans nos maisons, quelles p assions pourraient ne pas se laisser vaincre, quel sacrifice pourrait paraître rebutant, quelle affliction pourrait paraître trop poignante pour le disciple du Dieu crucifié ? Oui, un cœur chrétien, à la vue de la croix, verra la colère s'apaiser, l'injustice changer ses desseins pervers, la vengeance arrêter ses plans et ses complots criminels, tous les vices se réformer et se fondre en vertus, toutes les tentations se dissiper et le tentateur prendre la fuite. La croix nous fait encore comprendre combien nous a aimés le Dieu qui s'y est laissé clouer pour sauver sa créature; combien noble et grande est notre âme que le Sauveur n'a pas cru payer trop cher en donnant pour elle tout son sang divin.
Mais pour voir, dans toute leur étendue, les effets de la croix sur une âme vraiement chrétienne, entrons dans les détails de la vie journalière.
Quel besoin de motifs chrétiens n'éprouve pas à tout moment, et dans tous les états, une âme qui veut servir Dieu fidèlement ? Or, quel souvenir, quel signe, quelle vue, mieux que la vue de la croix, lui rappelera ces motifs ? Oui, la croix nous apprend exclusivement et efficacement à nous sanctifier chacun dans son état. Elle nous prêche constamment ce courage et cette persévérance si indispensables au salut de nos âmes devenues si précieuses à nos yeux, dès que nous comprenons ce qu'il en a coûté au Fils de Dieu pour les arracher aux mains de Satan.
Aussi la croix qui, pour nous membres de la société de la tempérance, a pour but spécial de nous encourager à tenir fidèlement à nos engagements contre le vice de l'intempérance, la croix va devenir ici comme une chaire du haut de laquelle Jésus-Christ nous parlera sans cesse un langage d'autant plus touchant et plus persuasif qu'il est inséparable, dans notre esprit et notre cœur, de la pensée de l'immense D
sacrifice que ce divin Sauveur a cousomme pour notre amour.
Un peuple qui connaît et vénère la croix, qui la prend pour conseil et pour règle de ses actions, de ses pensées et de ses sentiments, sera toujours un peuple dévoué à son Dieu et à sa religion. Que mes compatriotes, fidèles jusqu'ici à ce culte sacré et salutaire, continuent à Pexercer avec un respect et une persévérance inaltérables, et j'aurai le bonheur de mourir avec l'intime persuasion que ma bienaimée patrie n'imitera jamais l'insigne et abominable folie d*un si grand nombre de nations, qui semblent avoir renié tout à la fois le divin Fils de Marie et le signe adorable qui a servi d'instrument au salut du monde. Oui, je mourrai content, si non seulement le canadien conserve, comme aujourd'hui, le saint culte de la croix, mais surtout si j'ai le bonheur de voir de mes yeux cette croix divine placée au sein de chaque famille canadienne, comme la sauvegarde de toutes les vertus et l'antidote de tous les vices. Veut-on se convaincre que mon
espérance ne serait pas vaine ? qu'on réfléchisse sur la sainte influence qu'exercera la croix sur toutes les classes de la société, ou qu'on daigne m'écouter. Je vais exposer les besoins de chaque état et le remède que la croix peut y apporter. Commençons par les états les plus élevés dans la société, ceux qui ont plus besoin des secours d'en haut pour donner l'exemple et répandre la lumière et la vertu dans les rangs inférieurs. Et d'abord, je parlerai des hommes de loi.
§ 1. La croix et V homme de loi.
Je comprends sous le titè d'homme de loi les hommes placés dans les hautes professions de la société canadienne, tels que les avocats, les notaires, les magistrats. C'est à eux que je dis : Votre profession met entre vos mains le sort temporel de vos compatriotes. Pour ne point prévariquer, il faut de l'instruction et surtout beaucoup de délicatesse de conscience.
Vous avez à craindre de tromper la confiance que placent en vous ceux
qui mettent entre vos mains leurs intérêts propres et ceux de leurs familles.
Vous avez à appréhender que l'esprit d'intérêt, la passion ou un manque d'attention ne vous rendent coupables de quelque injustice plus ou moins grande envers ceux que la loi de Dieu et des hommes vous oblige de servir avec une scrupuleuse fidélité. Enfin, vous devez craindre que des occupations multipliées, et encore plus peutêtre, que cette atmosphère bruyante et mondaine, au sein de laquelle vous vivez, ne vous fassent négliger ou peutêtre oublier tout à fait les devoirs que Dieu et votre religion vous imposent, si vous n'avez sans cesse, sous les y ^ux, un objet, un signe, je dirais plutôt, un moniteur qui ne vous passe aucune faute et vous rappelle toutes vos obligations. Or, ce moniteur inflexible et toujours sincère, sera la croix du Sauveur. Sa vue ramène à Dieu, et son langage franc et sans déguisement empêche de s'aveugler.
L'homme de loi qui préparerait sa cause, travaillerait un plaidoyer, étudierait une question importante, ou ré-
digérait ses actes, placé en face de la croix qu'il consulterait souvent d'un regard de foi, ne serait que bien peu exposé à commettre des injustices ou des négligences. Car sur la croix sont écrites, en caractères de sang, ces paroles qui retentissent comme un coup de tonnerre au fond de la conscience : " Tout est à nu et à dé- " couvert aux regards de celui qui est " mort entre mes bras pour expier et " arrêter les iniquités et les injustices ; " souviens-toi qu'il tirera un jour " vengeance épouvantable de son " sacrifice contre tous ceux dont la " cupidité aura rendu ce sacrifice " inutile. On peut bien tromper les " hommes, mais on ne saurait trom-
" per Dieu Enfant du Calvaire,
" vous rendrez compte, au tribunal du " Dieu crucifié, de tout ce que vous " allez dire en faveur de ce client ou
" contre cette partie adverse
" Souvenez-vous que ce Dieu hait le
" mensonge et l'injustice Ce
" que vous allez méditer, conseiller, " écrire, l'oreille de Dieu l'entendra,
u son œil le verra, sa sagesse le sonde- " ra, sa justice le jugera. . ."
Si, d'un autre côté, vous étiez tentés de négliger vos devoirs de religion, la croix serait là pour vous rappeler, entre mille autres souvenirs puissants^ cette parole du Dieu qui s'y est immolé pour ouvrir les trésors de la grâce :
" Pour vous, soyez toujours prêts à " mourir, parce que le Fils de l'homme " viendra à l'heure que vous ne con- " naissez pas !"
Ainsi parle la croix à l'homme de loi. Que dit-elle au médecin chargé, lui aussi, par Dieu et la société, d'intérêts encore plus graves, puisqu'il s'agit de eeux de la santé et même de la vie des citoyens ?
§ IL La croix et le médecin.
La croix, entre les mains du médecin chrétien, ne devient-elle pas comme une boussole qui le préserve des écueils qui surgissent de tous côtés dans sa dangereuse et délicate profession ?
Occupé, surtout dans les villes, le jour et la nuit ; obligé par les devoirs
même de sa profession à exercer certaines fonctions infiniment dangereuses au regard de la plus belle, mais, de la plus fragile de toutes les vertus ; dépositaire de ce qu'il y a de plus précieux dans la carrière mortelle, la vie de ceux qui réclament son secours ; pouvant, par un simple défaut d'attention, par une prescription hasardée, une imprudence, même légère, en certains cas, plonger dans les larmes et priver de protection et de soutien une mère, une épouse, une famille toute entière : de quelle prudence, de quelle discrétion, de quelle sagesse d'action et de langage n'a-t-il pas besoin ? de quelle force chrétienne ne doit-il pas être armé pour persévérer à remplir saintement tant de fonctions difficiles ! en un mot, quelle vertu doit être la sienne pour ne pas faillir et périr au milieu de tant d'écueils !
En effet, le médecin, par la nature de ses devoirs et de ses études, n'est-il pas exposé, plus peut-être que les hommes de toutes les autres profession, à devenir, je ne dirai pas un homme sans
convictions catholiques, mais un hom* me tout livré au détail journalier de sa profession, tout absorbé dans les devoirs matériels qu'elle réclame, ne sachant, ou ne voulant pas trouver le temps et les moyens de s'occuper des devoirs spirituels que lui impose sa religion ?
Qu'on juge de là quel puissants préservatifs il faut au médecin, je ne dirai pas pour conserver sa réputation intacte et à l'abri de tout blâme, avec la confiance de ceux qui ont besoin de ses services, mais encore et surtout pour conserver sa conscience pure de toute erreur, de toute imprudence, de toute souillure, de toute faute, de tout , crime en un mot ? Ce préservatif, ne faut-il pas, comme pour l'homme de loi, qu'iJ lui soit en quelque sorte familier, placé sous ses yeux à chaque instant du jour? Or ce préservatif extérieur, journalier, toujours efficace, n'est-ce pas sans contredit la croix ? Oui, la croix seule peut le sauver des dangers qui l'environnent, parceque la croix, pour le médecin catholique, devient une armure forte et impéné-
trable aux traits décochés de toutes parts contre cette foule de vertus religieuses et sociales qu'il doit posséder à un degré éminent, afin de répondre à ce qu'attendent de lui la religion et la société.
Et ! bien, que lui dira la croix ?
Elle l'avertira de se défier de sa fragilité et souvent même de ses lumières ; de ne s'acquitter de certains devoirs professionnels qu'après s'être armé de la prière ; de moins compter sur son habileté que sur le secours du ciel pour la guérison de ceux qu'il soigne, comme le lui enseigne l'auteur inspiré du livre de l'Ecclésiastique ; que dans ces organes qu'il traite et dont il veut rétablir l'harmonie, habite une âme qui ne doit s'en séparer que par l'ordre de Dieu. La croix dira au médecin qu'ayant si souvent sous les yeux le spectacle des souffrances et de la mort de ses semblables et qu'étant luimême si souvent en butte aux fièvres et aux pestilences mortelles, plus que tout autre, il doit se tenir prêt à laisser la terre pour aller comparaître devant son juge. Enfin, la croix l'avertira E
qu'un motif surnaturel, et non simplement une pensée de compassion humaine ou d'intérêt et d'ambition, doit le diriger dans les soins qu'il prodigue à ses malades, puisque le Dieu mort sur la croix l'assure que c'est luimême qu'il visite et qu'il soulage chaque fois qu'il rend service à ses frères -."J'étais malade, et vous m'avez visité."
Tel est le langage de la croix au cœur du médecin chrétien. Que dirat-elle à l'homme d'affaires, au négociant ?
§ III. La croix et le négociant.
Le marchand et le négociant trouveront aussi dans le grand livre de la croix de saintes et salutaires instructions. L'amour du gain, le désir de réussir dans une spéculation, de réaliser certains profits, les absorbent quelquefois tout entier et les exposent à la délicate tentation de ne pas trop regarder aux moyens d'assurer le succès. D'un autre côté, la crainte de perdre ce qu'ils ont acquis avec tant de travail et de soins, les expose à une
seconde tentation non moins délicate que la première, je veux dire, à la tentation d'attacher leur cœur aux biens qu'ils possèdent, et d'oublier les biens qui les attendent dans le cieL
Pour éviter ces écueils, contre les quels la fragilité humaine a si souvent fait naufrage, que nos marchands et nos négociants catholiques qui, pour un si grand nombre, se sont montrés si nobles et si généreux par les sacrifices qu'ils ont faits en faveur de la tempérance, que nos marchands, dis-je, aient aussi sous leurs yeux cette croix où se révèlent tant de motifs et d'enseignements. Qu'ils la consultent chaque jour à chaque entreprise dans tel gain, dans telle ou telle affaire. Qu'ils écoutent avec attention et docilité les leçons salutaires qu'elle ne manquera jamais de leur donner. C'est surtout aux marchands, aux hommes embarrassés dans les affaires du siècle que la croix dit avec force : u Que sert à " l'homme de gagner l'univers entier, " s'il vient par là à perdre son âme ? "
La croix leur dira : " Soyez contents " lorsque vous avez ce qti'il faut pour
" vous nourrir et vous vêtir. Souvenez- " vous que la balance trompeuse est a en abomination aux yeux de Dieu ; " que les richesses portent avec elles " les plus grands obstacles au salut ; " que Jésus-Christ a maudit les riches, " et que lui-même est né, a vécu et " est mort dans la pauvreté."
La croix apprendra encore au marchand et au négociant qu'ils ne doivent jamais se proposer pour but de devenir riches par leur commerce, mais seulement de se procurer, par des moyens toujours honnêtes, ce qui leur est nécessaire pour leurs besoins raisonnables et pour ceux de leurs familles.
Elle leur apprendra, par la nature même de leurs occupations, à négocier une autre affaire beaucoup plus importante que celle qui les occupe, je veux dire l'affaire d'acquérir à tout prix la gloire et les biens infinis de l'autre vie. Elle leur dira enfin qu'il ne faut jamais perdre de vue cette grande maxime évangélique : " Cher- " chez avant tout le royaume de Dieu " et sa justice, et le reste vous sera " donné par surcroit."
Voilà, en peu de mots, ce que la croix enseigne aux hommes de négoce et d'affaires. Voyons maintenant ce que ce livre divin doit dire à la femme, et d'abord à la femme du monde ou de rang, puisque nous en sommes sur les hautes classes de la société.
§ IV. La croix et la femme du monde.
La femme, placée dans les hauts rangs de la société, a besoin de la vue de la croix pour l'aider à se sanctifier. Trop souvent, hélas ! elle oublie qu'une vie de mollesse, de dissipation et de jouissances mondaines est en contradiction manifeste avec l'évangile et, comme telle, réprouvée de Dieu ! Trop souvent encore le faste, le soin de sa parure, des lectures dangereuses, des inutilités, font presque sa seule occupation. Se lever, s'habiller avec élégance, parler des modes, prendre ses repas, fréquenter des amis ou se promener, voilà les jours, voilà les occupations de plusieurs femmes du siècle.
Quelle vie mon Dieu ! . . .
Oh ! quelles écoutent un instant le langage de la croix, et elles compren-
dront bientôt que, sans être obligées à travailler comme les personnes placées dans certains rangs de la société, elles sont cependant soumises à la même loi qu'elles : " Tu gagneras ton " pain à la sueur de ton front," Voilà cette loi portée contre tout le genre humain depuis le péché d'Adam. La croix, le plus éloquent commentaire de cette sentence, la croix fefa comprendre aux femmes du monde que, si elles jouissent de biens temporels suffisants pour elles-mêmes, elles doivent travailler pour le Dieu crucifié dans la personne des pauvres qu'il a substitués en sa place. Elles comprendront qu'il ne suffit pas d'éviter le mal, mais qu'il faut encore faire le bien. Par la croix, elles apprendront que les visites et les promenades font quelquefois partie des devoirs qui entrent dans l'ordre voulu par la Providence, pourvu qu'un motif chrétien en soit l'objet ; mais aussi, elles apprendront que ces visites et ces promenades deviennent inutiles, quelquefois même dangereuses et opposées aux intérêts spirituels d© leur âmes,
quand la dissipation, le désir de voir ou d'être vues, la pensée de se débarrasser d'un temps qui pèse et qu'on ne sait employer utilement, en sont les seuls et uniques motifs.
Pour éviter ces fautes d'autant plus dangereuses, qu'elles sont approuvées par l'esprit déréglé du monde, que chaque matin, la femme chrétienne commence sa journée par se mettre à genoux devant la croix; et qu'après l'avoir contemplée avec amour et respect, elle écoute attentivement les divines leçons qu'elle lui donnera t " Malheur à vous, richesses, parceque " vous avez ici bas votre consolation.
" Apprenez que je suis doux et humble " de cœur. Souvenez-vous que le " Dieu qui est mort entre mes bras, et " dont vous êtes les diciples, a vécu " dans la pauvreté, les privations et " les humiliations de tout genre. Il " condamne hautement les délica- " tesses, l'immortification et tous les " soins déraisonnables prodigués à " ce corps de péché et de mort. Re- " gardez-moi, dit encore la croix, et " souvenez-vous de celui que j'ai tenu
• entre mes bras ; regardez ce corps ; déchiré et sanglant, cette tête cou- : ronnée d'épines, et non de roses ; ce visage couvert de crachats, et non : de ford ou de couleurs empruntées ; cette bouche abreuvée de fiel et de vinaigre, et non satisfaite par les liqueurs et les mets les plus délicats ; ces pieds et ses mains percés de clous et ce corps dépouillé de ses vêtements, et non, comme le vôtre, couvert des plus riches étoffes et livré, dans toutes ses facultés, à la plus dangereuse oisiveté. Où en serez-vous, quand vous irez paraître au tribunal du Dieu crucifié ! Il vous dit ici qu'il n'aime que les âmes détachées d'elles-mêmes et des choses de la terre, les âmes douces et humbles qui usent de ce monde comme n'en usant pas, dont la chair et ses convoitises sont crucifiées. Il n'y a point d'autre chemin pour aller au ciel, que le chemin royal de la croix. Suivezle, si vous ne voulez pas passer des joies et des jouissances de ce monde dans les larmes et les tourments de l'autre."
Tels sont, en abrégé, les enseignements salutaires que la croix exprime admirablement au cœur de la "femme du monde. Puissent-ils être compris !
Car, si la femme, elle aussi, donnait universellement dans la corruption, la frivolité et l'irréligion du siècle, qu'en serait-il du monde, grand Dieu !
Descendons maintenant aux rangs inférieurs de la société, et disons ce que la croix enseigne au cultivateur.
§ V. La croix et le cultivateur.
C'est au pied de la croix que le religieux cultivateur canadien viendra, chaque matin, offrir au Dieu mort sur la croix ses fatigues et ses pénibles travaux. C'est là qu'il comprendra tout le prix de ces fatigues et de ces peines, en apprenant qu'étant unies aux souffrances de Jésus-Christ, elles deviennent dignes de fixer les regards complaisants de son Dieu, et d'attirer sur ce lui qui souffre les bénédictions les plus abondantes.
Ne manquez jamais, cultivateur canadien, de commencer votre journée, par vous mettre dévotement à genoux F
au pied de votre croix. Pauvre frère, vous avez une si large part des misères humaines, et puis, il serait si regrettable que vous perdissiez le fruit que le ciel y attache ! Cette large part des misères hnmaines qui pèse sur vous, c'est le poids du jour qu'il vous faut sans cesse porter ; ce sont ces travaux durs et constants ; ce sont ces légitimes inquiétudes pour l'entretien et l'établissement de vos enfants ; ce sont ces appréhensions sur le succès de vos moissons que la chaleur, le froid, les pluies menacent tour à tour; aujourd'hui il vous faudra affronter un froid rigoureux qui fait frisonner vos membres couvert d'habits insuffisants ; demain ce sera un voyage à faire, voyage indispensable, impérieux, et tous les éléments semblent conjurés pour vous retenir à la maison. Cependant vous ne pouvez demeurer chez vous, les besoins de votre famille commandent impérieusement, il faut aller au bois, au moulin ; il faut sortir. Je vous vois donc sortir ; je vous suis des yeux et de la pensée, et je vous plains. Oui, je vous plains, mon
frère, si le souvenir de la croix ne vient pas adoucir les peines de ce voyage ; je vous plains parceque vraiment vous êtes malheureux ; mais, je vous plains, surtout parceque j'entends vos murmures, vos plaintes et quelquefois vos jurements et vos imprécations contre les peines que vous souffrez. Oh ! mon ami, quelle situation doublement malheureuse, et parceque vous souffrez beaucoup, et parceque vous perdez tout le mérite de vos souffrances ! En serait-il ainsi, mon irère, si, avant de partir, vous alliez mettre ces contretemps, ce voyage et ces peines au pied de la croix ? Non, certes ! Rien comme la croix ne vous animera et ne vous consolera.
" Voilà une journée de misère, mon •' enfant, vous dira la croix ; mais " c'est une journée d'un prix infini, si " tu sais en profiter. Souviens-toi " des souffrances de ton Dieu. Tu le " sais, il était innocent, et toi, tu es " coupable. Cependant, il a souffert " d'horribles tourments pour l'amour " de toi, sans faire entendre une seule " plainte, et toi, refuserais-tu de souf-
friï les peines de cette journée pour l'amour de lui ? Prends courage, sois patient, invoque-le ; il t'aidera.
A quoi te servirait de murmurer, de l'irriter et contre le temps et contre ta peine ? Tu ne ferais par là qu'aggraver ta mirère et offenser ton Dieu. Pense aux tourments endurés par ton Sauveur sur la croix, et soumets-toi ; et, lorsque la peine aura passé, avec quelle douce satisfaction tu reviendras me contempler, moi la croix de ton Dieu, ta force et ton soutien ! Alors, tu comprends que cette journée, qui te semblait si terrible, ne la pas été autant que tu le croyais. Un regard sur moi te fera connaître qu'elle est marquée au livre de vie, et content, tu reposeras sans remords tes membres fatigués." Animé, encouragé et fortifie par.ces paroles douces et suaves comme un parfum, l'enfant de la croix partira.
Une sainte résolution est formée dans son cœur; c'est en union des souffrances de son divin maître qu'il va souffrir. La pensée des paroles ce-
lestes que lui a adressées la croix ne sortira pas un instant de son esprit.
Bientôt ou la chaleur étouffante d'un soleil brûlant fait tomber de son front des torrents de sueurs qui doivent rendre moins ingrate cette terre dont il doit arracher sa subsistance, ou le froid rigoureux vient glacer ses membres fatigués, ou la tempête, la neige et lapoudrerie embarrassent sa marche.
Au milieu de ces peines, je vois Satan, l'esprit de malice, rôder autour du malheureux. Je le vois épier le moment d'une grande fatigue ou d'un grand embarras, et s'approcher de son oreille pour lai inspirer une pensée de colère ou de murmure : Vois com- " bien tues malheureux ! . . . N'est- " ce pas assez de ton travail et des " fatigues qui en sont inséparables, u sans que la pluie, le vent, les ardeurs "' du soleil, le froid, la neige, la u poudrerie se liguent contre toi pour u te tourmenter tour à tour ;" A cette pensée, le sang du malheureux a bouillonné dans ses veines. Mais bientôt le souvenir de la croix du Dieu mort sans proférer une plainte vient
calmer cette tempête, et le généreux ami de cette croix répond au tentateur : Retire-toi, Satan ! Trop souvent, par le passé, j'ai écouté ta voix . . . C'est pour avoir suivi tes funestes conseils, que j'ai perdu la plus grande partie de mes peines. Encore une fois, retire-toi, maudit !
Tu ne gagneras plus rien avec moi.
J'ai déposé, ce matin, toutes mes peines au pied de la croix de mon Dieu, et je ne les retirerai pas, par mes murmures, pour te les donner."
Ainsi le cultivateur chrétien remplira sans murmures et sans emportements ses devoirs les plus pénibles : il triomphera de Satan. Du haut du ciel, l'œil de Dieu verra le combat et son cœur se réjouira de la victoire. Sa main paternelle bénira le généreux vainqueur, et il commandera à ses anges d'ajouter une pierre précieuse à la conronne qui l'attend dans le séjour des bienheureux.
Voilà comme le souvenir de la croix fait passer une journée de misère et de peines pour le cultivateur vraiement
chrétien. Oh !.. . Ayez la croix dans vos demeures, bons et honnêtes habitants de nos campagnes ; aimez-la, vénérez-la, cette divine croix. Elle sera la paix de vos maison, la fécondité de vos champs, la vertu de vos épouses et l'innocence de vos enfants.
Placez-la dans l'endroit le plus apparent de votre maison, afin qu'en revenant de vos champs; cette croix bénite soit le premier objet qui frappe vos regards. Avec quelle satisfaction ne reverrez-vous pas chaque soir, en revenant de votre travail, cette divine conseillère au pied de laquelle vous aviez déposé, le matin, votre travail et vos peines de chaque jour ? Que votre premier salut soit une inclination respectueuse vers cet instrument divin dont vous vous serez si souvent rappelé la pensée au milieu de vos travaux.
Avant de prendre votre repos, allez dire adieu à votre croix, et dormez en paix, convaincus que votre journée est écrite au livre de vie.
Passons à l'ouvrier, à l'homme con-
damné, comme le cultivateur, à gagner son pain à la sueur de son front.
§ VI. Lacroix etVouvrier.
'A vous, ouvriers, hommes de métier, journaliers, et à vous tous, hommes condamnés à gagner votre vie et celle de vos familles par un dur et pénible travail, à vous la croix du sauveur est offerte comme un consolateur que vous chercheriez vainement dans les choses humaines.
C'est sur vous surtout que tombe pesamment cette parole du châtiment prononcée par le souverain Maître contre nos premiers parents : u Tu ga- " gneras ton pain à la sueur de ton " front, jusqu'à ce que tu retournes " dans la teire d'où tu as été tiré."- II y a ici bas peu de jouissances terrestres pour vous. Aussi, êtes-vous par excellence les enfants et les amis de la croix de celui qui, comme vous, a supporté contre l'homme coupable, en gagnant lui-même sa vie par le travail de ses mains.
C'est a vous surtout qu'il appartient
d'aimer la croix de Jésus, le divin fils du charpantier, et de profiler des exemples de patience et de résignation qu'elle vous donne au milieu des fatigues et souvent des privations qui résultent de votre position sociale.
Vous vous tromperiez cruellement, si jamais vous cherchiez ailleurs que dans la croix ce courage chrétien, cette force d'âme qui fait trouver le plaisir, ou du moins la résignation et le calme de l'esprit et du cœur qui rendent une vie pénible si précieuse aux yeux de Dieu.
C'est vous surtout, ouvriers canadiens, que les mauvaises passions du malheureux siècle où nous vivons cherchent à soulever contre l'ordre social. On voudrait vous faire maudire votre sort et vous pousser à tout bouleverser pour le rendre moins pénible. Défiez-vous. Ceux qui vous parlent ainsi ne sont pas vos amis. Ils vous trompent, comme leurs semblables ont trompé les ouvriers des autres pays. Croyez-moi, ce n'est pas votre bien-â-tre qu'ils ont en vue, mais bien plutôt leur propre avantage.
N'oubliez jamais que qui sème durent recueille des tempêtes. Ecoutez les enseignements salutaires de la croix de votre Sauveur: ceux-ci ne sauraient vous tromper.
En contemplant la. croix, le sort de ceux qui sont placés au-dessus de vous et qui vivent dans l'abondance sans presque travailler, ne sera jamais pour vous un sujet d'envie, parcequ 'alors votre sort vous paraîtra préférable au leur. Vous éloigne-rez votre pensée des vains désirs que le bonheur extérieur dont ils semblent jouir pourrait exciter en vous. Pour cela, il suffira de vous rappeler les leçons du Dieu qui, comme vous, a vécu du travail de ses mains, après avoir dit par le saint roi David : " II vous est avanta- " geux, c'est un bonheur pour vous " de vous nourrir du fruit du travail " de vos mains."
Ecoutez la croix, le lit de douleur et l'autel sanglant où souffrit et mourut celui qui n'eut pas sur cette terre, formée de ses mains, un lieu où reposer sa tête. Encore une fois, écoutez le langage de la croix qu'on vous a don-
née en témoignage et comme récompense du beau et généreux sacrifice que vous avez fait à Dieu, à votre religion, à votre patrie et à vos familles : " Prends courage, mon ami, vous 44 dit la croix. Souviens-toi que celui 44 que j'ai tenu entre mes bras a sancti- 44 lié ce travail, devenu le moyen de 44 gagner ta vie de la terre et celle du 44 ciel. En t'inspirant de mes leçons^ 44 ne crains pas pour le sort de ta fa- Cl mille. Aie confiance et travaille " en vrai chrétien. Celui qui nourrit 44 les oiseaux du ciel et couvre des 44 plus riches couleurs le lis des 44 champs, aura pitié de toi et de tes 4t enfants. 11 vous aime plus que le 44 lis et les oiseaux. S'il a donné sa 44 vie pour vous conduire au ciel, 44 vous refusera-t-il les moyens de 44 passer cette vie qui y conduit. 44 Pauvre ouvrier, sois résigné seule- 44 ment, patient et content. Car la u mauvaise humeur, les plaintes, Pim- 44 patience te feraient perdre ici-bas 44 ton repos, et après cette vie la ré- 44 compense éternelle. Oui, Dieu re- 44 cueille ici-bas les sueurs qui tom-
Û beat de ton front ; elles lormeront " ta couronne dans l'immortalité des " joies de l'autre vie. Travaille donc " consciencieusement, honnêtement, " constament, et tes jours auront " leur paix et ton sommeil ne sera u jamais troublé par les remords." O croix sainte ! que tes enseignements, sont puissants ! Quel état, quelle condition de cette misérable vie n'y trouverait pas une lumière, un support, une suprême consolation ?
§ VII. La croix et la mère de famille.
Si les travaux et les fatigues du cultivateur et de l'ouvrier sont durs et pénibles, les soins et les misères de la mère de famille ne le sont pas moins.
Souvent elle se voit triplement chargée et des soins d'une nombreuse famille en bas âge, et de tous les travaux intérieurs de la maison et d'une partie des travaux de son mari. N'ai-je pas vu bien souvent la mère canadienne emmener sa petite famille dans les champs, et déposer sur une javelle le jeune enfant qu'elle nourrissait encore, pour prendre la faucille et couper
le grain qui devait servir de nourriture au reste de ses enfants ! Après cette journée de fatigues passée dans les champs, il faudra reprendre, à son retour à la maison, ces mille petits travaux qu'elle n'a pu faire pendant le jour. Ces travaux, il faut nécessairement les terminer avant qu'il lui soit permis de prendre un peu de repos. Mais, le repos ! Est il bien facile à la mère de famille de prendre du repos ? Hélas ! bien souvent, après une journée d'un travail accablant, et pendant que son mari pourra reposer ses membres fatigués, la pauvre mère ne pourra fermer ses paupières appesanties parle manque de sommeil.
Un jeune enfant cruel^ comme on dit, fera, pendant toute la nuit, retentir à ses oreilles des cris déchirants. Elle sera obligée de se lever vingt fois, et, si l'accablement et l'excès de la fatigue ferment ses yeux malgré elle, un cri perçant la remet aussitôt sur pieds et l'avertit qu'elle ne peut dormir.
Cependant quelque grandes que soient ses fatigues, elles ne sont pas les peines les plus sensibles au cœur
maternel. Il est d'autres afflictions, d'autres fatigues qui en font souvent une mère de douleurs. Voilà son enfant attaqué d'une maladie dangereuse ; une fièvre brûlante consume ses membres tendres et délicats. Alors il n'y a plus de repos pour elle, plus de bonheur, plus de joies possibles pour la pauvre mère. Ses yeux baignés de larmes et constamment fixés sur cette enfant chéri, cette femme de douleurs prendra l'appétit et le sommeil pour lecevoir dans son cœur, semblable au trait perçant d'un dard empoisonné, chaque soupir qui sortira de la poitrine défaillante de cet enfant, qu'elle aime plus que sa propre vie.
Pauvre mère f quelle pesante et sensible croix ! Comment n'en serez-vous pas accablée, si vous n'avez près de vous, exposé à vos regards, quelque autre objet capable d'adoucir une si grande affliction ? . . .
Quel sera cet objet ? La société de tempérance vous le présente dans la croix qu'elle s'honore d'avoir pour étendard. La croix, comme objet de consolation pour les peines d'une mère
de famille, entrait dans la pensée de ceux qui l'ont présentée aux hommes comme symbole de tempérance. Avec la croix, votre cœur ne sera jamais accablé par une douleur excessive.
Car cet instrument des souffrances d'un Dieu renferme de si ineffables consolations pour le cœur d'une mère !
il offre un modèle accompli d'une si étonnante résignation ! Pourriez-vous le regarder^ mère affligée, sans vous sentir fortifiée et consolée ?
Venez donc, chaque matin, vous agenouiller près de la croix du Seigneur Jésus, et rappelant vos souvenirs chrétiens, considérez Marie, la plus tendre des mères, se tenant près de la croix pendant que son fils bienaimé expirait, après avoir épuisé dans sa chair et son âme tous les genres de souffrances. Regardez la plus aimante de toutes les mères le cœur navré de douleur et le visage inondé de larmes à la vue du sacrifice sanglant et ignominieux de la croix. 0 mère affligée, contemplez Marie, la mère des douleurs, et voyez-la résignée et unissant sa douleur aux douleurs de son fils
divin. D'où lui vient cette force et cette résignation ? C'est qu'elle est au pied de la croix, près de Jésus, le Dieu de toute consolation. Regardez donc la croix du Dieu souffrant, l'asile des âmes affligées, venez vous réfugier sous son ombre, et rendez votre âme attentive à ses paroles : " Ah ! ma fille, dira votre Sauveur humilié et expirant d'amour pour vous, refuseras-tu de boire cette goutte du calice d'amertume dont j'ai été abreuvé jusqu'à la lie pour l'amour de toi ? Peux-tu oublier qu'il te faut, comme moi, passer par le chemin des douleurs pour arriver à la gloire?
pourquoi te plaindre ? pourquoi te laisser aller au murmure, au découragement ? Ne vois-tu pas que ces plaintes aggravent la douleur et ne te laissent aucun mérite [ Prends courage, ma fille, et dépose ici avec confiance, au pied de ma croix, cette peine, cette souffrance, qui t'accable sans moi. Ignores-tu que ma croix a reçu le privilège de rendre légères toutes les autres croix?
c'est la mienne qui a été la plus pé-
" santé et moins méritée. Résigne- " toi ; je vois ce que tu souffres. Rien cc ne sera perdu de tes peines. Je les " compte, et je te prépare, en retour, " dans mon royaume, des joies et des " délices sans fin.
A ces tendres paroles^ refuserezvous de vous résigner sous la main de Dieu, pauvre et malheureuse mère !
Non, sans doute. Oh ! dites donc de tout votre cœur à ce divin consolateur : u O Jésus crucifié, ô mon maître et u mon Dieu ; oui, je veux souffrir " avec vous et comme vous ; daignez " accepter toutes les peines de cette " journée, et permettez-moi de les " unir aux vôtres."
Alors, levez-vous, et commencez votre journée. Vous venez déplacer à gros intérêts, entre les mains de Dieu, tout ce que vous allez faire ou souffrir pendant cette journée. Ce Dieu, si riche en miséricordes, va tout voir et tout compter. Travaillez, agissez, donnez-vous à vos devoirs ; prenez soin de vos enfants, de votre ménage ; soyez toute bonne et complaisante envers votre époux. Aucun soin, H
aucun détail ne sera indigne de l'œil de Dieu, si vous vous en acquittez avec son esprit et pour sa gloire. Aucune peine surtout ne sera laissée sans récompense, si, au moment de cette peine, vous élevez vos regards vers la croix et votre cœur vers le Dieu souffrant. Voilà, ô mère accablée de travail et de soucis, voilà le grand moyen de rendre vos jours précieux et vos peines supportables.
Oh ! s'il vous était donné de voir ce livre de vie où Dieu tient compte de nos actions et qu'elle récompense il a marquée à chacune des vôtres, vous seriez transportée de joie et de consolation, et vous auriez hâte que le soleil se levât de nouveau pour recommencer les mêmes travaux, afin de multiplier vos mérites et d'enrichir la couronne qni vous attend au ciel.
Si parfois il se présente pour vous, de ces nuits de fatigues et d'insomnie, telle qu'une mère en rencontre bien souvent pendant sa laborieuse et pénible carrière, que ferez-vous, ayant la croix de Jésus dans votre maison?
Vons irez, le soir, vous jeter à ses
pieds pour ranimer votre courage et y déposer le sacrifice de cette nuit pénible et tout le poids de vos douleurs maternelles. " Il est si consolant, de- " vez-vous vous dire, en regardant " amoureusement la croix, il est si " doux de souffrir pour l'amour d'un " Dieu, d'un fils crucifié sous les yeux " de sa mère ! Pourquoi ne sancti- " fierais-je pas cette nuit de peines et " de tribulations, en Pacceptant^avec u résignation ! Par votre croix, ô mon " Dieu ! soyez donc ma force et mon " secours ; daignez recevoir et sanctiu fier toutes les fatigues et les souf- " frances de cette nuit. Votre croix cc est l'arbre de la vie et de la consola- " tion. 11 distille un baume qui adou- " cit toutes les douleurs qui l'appro- " chent. Oh ! je me jette à ses pieds, a je me couvre de son ombre et je n'en a sortirai que fortifiée et consolée."
En effet, après cette humble et tendre prière, la pauvre mère est forte et résignée. Pas un murmure n'échappera de ces lèvres, pas une impatience ne viendra lui ravir un instant de peine. Et voilà ce que fait la vue de
la croix sur le cœur chrétien de la mère de famille. Mais quelle ne sera pas encore l'influence de la croix sur le cœur maternel pour lui rappeler ses devoirs envers ses enfants !
Voyons par conséquent les rapports de la croix et de l'enfance, rapports enseignés et expliqués par la voix et le cœur de la mère chrétienne.
§ VIII. La croix et V enfance.
Si, comme on vient de le voir, la croix fait la consolation d'une mère de famille, elle est encore de stinée à sanctifier ses enfants. Pour eux surtout la croix de la société de la tempérance est de la plus haute importance, puisqu'elle les attire vers Dieu par une force invisible mais puissante et efficace. A leur égard, il semble que celte parole de Jésus-Christ se vérifie particulièrement : " Quand je serai " élevé de la terre (sur la croix) j'attirerai tout à moi :" et cette autre : " Je vous rends grâce, ô mon Pèr
" parceque voas avez caché ces choses " (les mystères de loi et surtout " ceux de la croix) aux sages et aux
OD
" prudents, et que vous les avez ré- " vélées aux petits enfants." Ajoutez que depuis le jour où Jésus a fait approcher les petits enfants de sa personne adorable et qu'il les a bénis de sa main divine, il a comme déposé dans la nature des jeunes enfants quelque chose qui les attire vers la croix et les prépare à recevoir avec docilité toutes les leçons qu'elle enseigne.
Ainsi, quelle impression salutaire et durable ne feront pas sur le cœur de leurs enfants, les mères qui sauront leur faire comprendre tout ce que dit la croix ! La crainte de Dieu, l'horreur du péché, l'amour du prochain, la patience dans les peines, le courage dans l'adversité, la soumission et l'obéissance aux parents, la soumission aux autorités légitimes, le mépris de soi-même, le détachement des choses de ce monde, et, pour tout renfermer en un mot, toutes les vertus chrétiennes, puisqu'elles sortent naturellement de la croix comme les fruits sortent de l'arbre qui les produit.
C'est donc au pied de la croix, pères et mères, qu'il faut instruire vos en-
fants dans la science de la religion et les former aux vertus qu'ils doivent pratiquer, puisqu'ils sont chrétiens, c'est-à-dire, enfants et disciples d'un Dieu mort sur la croix. Rien n'est plus nécessaire, plus obligatoire pour vous, si vous vouiez le salut éternel de ceux que Dieu vous a chargé de conduire au ciel. Quand vous considérerez surtout que Dieu vous impose cette charge au milieu d'un siècle de révolutions, d'insurbordination, d'orgueil, de luxe, d'irréligion, de passions désordonnées pour les plaisirs, les joies et le bien-être terrrestres ; vous comprendrez que la croix apparaît avec un nouvel éclat dans votre patrie comme l'unique remède, peut-être, à tous ces désordres qu'aucune voix humaine ne saurait arrêter.
Car déjà l'influence salutaire de la croix s'est fait sentir dans un grand nombre de familles canadiennes. Je ne saurais dire combien de mères de famille m'ont fait connaître le changement opéré sur leurs enfants depuis que la croix est placée sous leurs yeux. " Je ne reconnais plus mes
" enfants, me disait un jour une mère " qui avait versé déjà bien des larmes " sur leur indocilité. La croix leur " a touché le cœur Ils sont d'une " obéissance et d'une docilité admi- " râbles."
Mais pour parvenir à cet heureux résultat, il faut que les parents sachent expliquer et faire comprendre à leurs petits enfants les divines instructions que leur donne la croix ; et rien ne sera plus facile, s'ils ont eux-mêmes de l'instruction religieuse et surtout une foi vive, puisque toutes les vertus sont écrites en gros caractères sur l'arbre divin de la croix.
C'est surtout à la mère chrétienne qu'il appartient de raconter à sa jeune famille, réunie auprès de la croix, l'amour infini de Jésus-Christ pour les hommes, en leur faisant l'histoire de ses souffrances et de sa mort sur la croix. Quelle profonde impression ne lera-t-elle pas sur le cœur de ses enfants, lorsqu'elle leur dira la détestable perfidie de Judas qui vend le fils de Dieu pour trente deniers, l'injure faite au cœur de Jésus par le renonce-
ment de St. Pierre, la cruelle flagellation qui déchire son corps adoiable, la couronne d'épines enfoncée à grands coups dans sa tête, les crachats, les moqueries, les mauvais traitements et tous ces tourments affreux qu'on fait souffrir à celui qui avait passé sa vie à faire du bien aux hommes !
Et puis, rien, selon moi, ne serait plus propre à graver les maximes évangéliques dans le cœur des jeunes enfants, que de les leur répéter en présence de la croix. Quel spectacle ravissant que celui d'une mère chrétienne, réunissant sa famille au pied de la croix et leur faisant connaître ce que Dieu exigera d'eux dans les différentes situations où ils se trouveront pendant le cours de leur vie ! Car la religion a des règles pour tous les états et pour toutes les circonstances de la vie ; elle a des remèdes salutaires pour toutes les maladies et pour tous les besoins du cœur humain.
Ce sera donc au pied de la croix qu'une vertueuse mère expliquera à sa famille les règles de bien vivre que je vais lui tracer aussi brièvement que possible.
lo. Le chrétien doit être doux et humble de cœur ; il doit renoncer à Pamour de lui-même. Jesus-Christ, le Fils du Tout-Puissant, s'est abaissé jusqu'à prendre la nature humaine dégradée et avilie par le péché d'Adam.
11 ne s'est jamais aimé lui-même, quoiqu'il fût le plus beau des enfants des hommes et qu'il possédât toutes les perfections. Il a été d'une si admirable douceur, que les prophètes Pont comparé à un agneau.
2o. Le chrétien doit sanctifier ses intérêts temporels, ses passions, ses répugnances, quand Dieu, la religion, les intérêts du salut le demandent.
Jésus a sacrifié sa réputation, son honneur, sa vie même, à la gloire de Dieu son père et au salut des hommes.
3o. Le chrétien doit accepter, avec résignation et malgré les révoltes de la nature, les peines et les afflictions qui lui arrivent. Jésus-Christ a accepté toutes les douleurs et a bu le calice d'amertume jusqu'à la lie, malgré les répugnances qu'il éprouvait, comme il est prouvé par ces paroles à son Père ; u Mon Père, s'il est
" possible, éloignez de moi ce caliee " amer; cependant que votre volonté " soit faite, et non pas la mienne."
4o. Le chrétien doit endurer, avec patience et sans murmure, les affronts et les railleries qu'on se permet à son égard. Jésus-Christ a reçu sur sa face adorable, des soufflets et des crachats ; on l'a traité de fou, de possédé du démon, de séducteur, et il n'a pas ouvert la bouche pour se plaindre.
5o. Le chrétien doit endurer la médisance, les calomnies et les jugements injustes qu'on porte contre lui.
Jésus a été diffamé, accusé et condamné injustement à la mort ignominieuse de la croix, sans dire un mot pour faire connaître son innocence et l'injustice de la sentence qui le condamnait à mourir du supplice des plus criminels.
60. Le chrétien doit prier pour ceux qui le persécutent, qui le calomnient, ou dont il reçoit de mauvais traitements. Jésus-Christ a prié pour ses accusateurs et pour ses bourreaux, lorsqu'il a dit à son Père, pendant qu'il était attaché à la croix ; " Mon
Père, pardonnez-leur." Il va même jusqu'à excuser le crime horrible qu'ils commettaient, lorsqu'il ajoute : u Mon Père, pardonnez-leur, car ils ne savent ce quHls font."
7o. Le chrétien doit aimer ses ennemis et leur donner des marques de son amour en leur faisant du bien.
Jésus a appelé du doux nom d'ami V infâme Judas^ au moment même où celui-ci l'embrassait pour le désigner à ses ennemis ; il a donné son sang pour délivrer de l'enfer ceux-là même qui l'avaient condamné à mourir sur la croix. •
80. Le chrétien doit supporter patiemment les imperfections et les défauts de ceux avec lesquels il vit.
Jésus-Christ a enduré sans se plaindre les imperfections, l'ignorance et la grossièreté de ses apôtres et de tous ceux avec qui il a passé sa vie, et, avant de quitter la terre, il vous a dit : <c Aimez-vous, supportez-vous les uns les autres."
60. Le chrétien doit être soumis et obéissant à ceux qui lui tiennent icibas la place de Dieu, comme, son
père et sa mère, son pasteur, son confesseur, &c, &c. Jésus-Christ, quoique fils de Dieu et par conséquent infiniment audessus de la Sainte Vierge et de St. Joseph, les a cependant toujours respectés et leur a obéi en toutes choses.
lOo. Le chrétien doit être soumis aux lois, aux magistrats et à l'autorité civile dans les choses qui sont de leur ressort. Jésus-Christ a payé le tribut à César, parceque la loi du pays où il vivait en faisait un devoir. Il s'est soumis à l'humiliante cérémonie de la circoncision que prescrivait la loi de Moïse. Il observait fidèlement le Sabbat, se rendait au temple aux jours marqués. Il enseignait aux peuples à écouter les Scribes et les Pharisiens, comme interprètes de la loi de Moïse.
11 s'est enfin soumis à la semence injuste portée contre lui par PïJate, parcequ'il reconnaissait dans ce juge J 'autorité que Dieu avait mise entre ses mains. " Vous n'auriez pas de pou- " voir sur moi, a-t-il dit alors à ce " juge inique, si vous n'en aviez reçu " l'autorité d'en haut.
1 lo. Le chrétien doit aimer son prochain, c'est-à-dire, tous les hommes, et saisir avec joie les occasions de les obliger et de leur rendre service, lors même qu'il n'en attend que de l\ingratidude. Jésus-Christ a tellement aimé les hommes, qu'il a donné sa vie pour leur amour, quoiqu'il sût trèsbien que le plus grand nombre d'entre eux ne lui tiendraient aucun compte de son amour, et que même ils le crucifieraient de nouveau, dans leur cœur, en commettant le péché.
12. Le chrétien ne doit jamais murmurer ni se livrer au chagrin, s'il est pauvre ou condamné à vivre dans un état de gène et de privations. Jésus- Christ a sanctifié la pauvreté et appelé les pauvres bienheureux ; lui-même est né pauvre dans une étable, a vécu sans avoir un lieu où reposer sa tête et est mort dépouillé de ses vêtements.
13o. Le chrétien ne doit jamais rechercher les honneurs, les distinctions, la gloire et les vaines louanges des hommes. Jésus-Christ s'est enfui quand on a voulu le faire roi ; il a défendu à ceux qu'il guérissait de publier
le miracle qu'il avait fait en leur faveur ; il enseignait même de laisser ignorera la main gauche le bien que fait la main droite. Il ne veut point d'ostentation ni d'éclat en rien. Il a dit de se renfermer dans sa chambre pour prier, et il a déclaré que tous ceux qui cherchent l'estime des hommes par leurs bonnes œuvres, en avaient reçu la récompense, et que Dieu ne leur en tiendrait pas compte.
14. Le chrétien ne doit pas attacher son cœur aux besoins que la providence peut lui mettre en mains. Il ne doit pas aimer à s'enrichir. Jésus- Christ a maudit les riches et en a fait si peu de cas que, maître absolu de tous les biens et pouvant les posséder tous, il a préféré vivre dans la pauvreté et les privations de toute espèce. Il nous a dit de ne pas nous inquiéter pour la nourriture de nos corps et pour notre vêtement, mais qu'il fallait chercher avant tout le royaume (ie Dieu et la sanctification de n~os âmes, et que le reste nous serait donné par surcroît.
15o. Le chrétien ne doit jamais faire
de son corps une idole de vanité ou de soins assidus qui en éloignent même les moindres souffrances ou les plus légères privations. Jésus a souffert le froid, Ja faim et toutes les incommodités de la vie dont il pouvait plus que tout autre se garantir. Il a jeûné, il a couché sur la dure, il a livré son corps pour être déchiré avec des verges, sa tête pour être couronnée d'épines, son visage pour être couvert de crachats, ses pieds et ses mains pour être percés de clous. Les prophètes l'ont appelé V homme des douleurs,
16o. Le chrétien ne doit pas aimer le monde, les folles joies, les vains plaisirs, les réjouissances insensées du monde. Jésus-Christ a maudit le monde et ceux qui se livreraient à ses joies criminelles. Il n'a pas même voulu prier pour le monde dont la morale corruptrice et les fausses doctrines perdent les âmes. Il a béatifié ceux qui pleurent, et a déclaré que ceux qui se livraient aux fausses joies de ce monde, pleureraient dans l'autre.
17o. Le chrétien doit faire une pro-
GG
fession ouverte d'être à Jésus-Christ, de le servir en pratiquant fidèlement les préceptes de son Evangile. Il ne doit jamais rougir de la pratique Ae ses devoirs de religion, ni manquer à sa eoncience par la crainte de s'attirer le mépris du monde ou les railleries des mauvais chrétiens. Jésus- Christ a prêché hautement la doctrine que son Père l'envoyait annoncer aux hommes, malgré les persécutions des Pharisiens ; il n'a pas craint de déclarer qu'il était le Fils unique de Dieu, quoiqu'il sût bien qu'à cause de cet aveu les Juifs le feraient mourir. Il nous enseigne de ne pas craindre ceux qui ne peuvent nuire qu'au corps et n'ont aucun pouvoir sur les âmes, mais de craindre celui qui peut jeter l'âme et le corps dans l'abîme éternel. 11 a déclaré, à ceux qui rougiraient devant les hommes de lui ou de sa doctrine, que le fils de l'homme rougirait d'eux, quand il viendra dans toute sa majesté pour juger l'univers.
Voilà quelques unes des maximes et des enseignements divins qu'une mère chrétienne doit s'efforcer de dé-
velopper et de graver profondément dans le cœur de ses enfants, et quel moyen plus propre de les leur faire goûter et pratiquer, que celui de les donner à la vue de la croix ?
C'est aussi au pied de la croix que les parents doivent reprendre et corriger leurs enfants. Trop souvent des pères et des mères rendent incurables les vices de leur larnille par des paroles de colère et des châtiments infligés sans discernement et sans charité. Il n^en sera jamais ainsi, quand la croix deviendra le moyen si puissant de faire concevoir tout-à la fois aux enfants et la malice d'une mauvaise action et le repentir de l'avoir commise.
Que les parents comprennent donc que par des coups répétés, des réprimandes perpétuelles, des paroles d'emportement, ils peuvent bien empêcher un petit enfant de commettre extérieurement, une mauvaise action ; mais ils ne viendront jamais à bout, par de tels moyens, de lui faire comprendre et combattre le penchant déréglé de son cœur qui la lui fait commettre.
N'est il pas vrai que, pour empêcher J
GS
une mauvaise plante de pousser, il ne suffit pas toujours d'en couper la tige, mais qu'il faut encore en ôter la racine ? De même pour rendre un enfant chrétien, il ne s'agit pas seulement de l'empêcher de faire le mal extérieurement, mais il faut ôter de son cœur la racine funeste du mal qui, tôt au tard, en grandissant, l'entraînera dans le vice. Or, ce qui détruit le mal jusque dans sa racine, qui est le cœur humain, c'est la connaissance de sa faute et le repentir qui la suit : et, pour donner cette connaissance et ce repentir, savez-vous quelque chose de plus efficace que la croix du Dieu mort pour détruire le règne du péché ? Servez-vous donc de la croix pour corriger vos petits enfants.
Ainsi, lorsqu'un de vos enfants aura commis une faute, gardez-vous de vous fâcher ou de l'en reprendre avec des paroles décolère ; mais possédez- vous, et prenant le petit coupable par la main, conduisez-le au pied de la croix. Montrez-la lui d'abord et faites-lui ensuite remarquer qu'il vient, par sa mauvaise action, de faire de la peine
au cœur du bon Jésus et de faire saigner les plaies que les clous ont faites à ses pieds et à ses mains.
Parlez-lui, en continuant à fixer ses regards sur la croix, parlez-lui de la patience et de la douceur de Jésus- Christ, de sa miséricorde ou de quelqu'autre vertu opposée à la faute que votre enfant vient de commettre. Puis, examinez quelle impression font sur son cœur les paroles que vous lui adressez, continuant votre exhortation jusqu'à ce que vous le voyiez contrit et repentant. Alors, faites-le mettre à genoux au pied de la croix et demander pardon au divin Jésus.
Vous pourriez lui faire répéter ces paroles, ou quelques autres que vous lui suggérerez.
" O bon Jésus, mort sur la croix u pour mon amour, je vous ai con- " triste parla faute que je viens de " commettre. Daignez me le par- " donner et oublier la douleur que je u vous ai causée Je ne commettrai " plus cette faute, avec votre secours."
S'il retombait dans la même faute, témoignez-lui d'abord le chagrin que
vous ressentez de cette nouvelle chute qui éiargit la plaie que la première avaii faite au cœur de Jésus, et menezle de nouveau au pied de la croix ; et là, après lui avoir parlé de son ingratitude envers Jésus-Christ qui lui avait déjà pardonné sa première faute, faites-lui comprendre la peine qu'il a de nouveau causée au bon Dieu, et mettez-vous cette fois à genoux avec votre pauvre petit pécheur : demandez vousmême, à haute voix, pardon pour votre enfant, faites-le demander miséricorde et renouveler la résolution de ne plus commettre la même faute.
Une autre prat:que excellente serait de prévenir les fautes de vos enfants, en leur montrant la croix, du moment que vous les verrez sur le point d'en commettre. La vue de la croix, accompagnée d'une réflexion chrétienne^ empêchera presque toujours vos enfants de se laisser aller à leurs mauvais penchants.
Voilà ce que la croix enseigne à l'enfance, ou plutôt aux parents qui doivent être ses interprètes auprès de l'enfance. Ce paragraphe termine
aussi les enseignements de la croix aux classes diverses de la société.
Voyons, dans les chapitres suivants, quelques-unes des situations de la vie où le chrétien a le plus besoin des leçons de la croix.