CHAPITRE CINQUIEME
La croix et le chrétien mourant.
La présence de la croix qui anime l'homme à persévérer dans la tempérance, qui l'encourage à se sanctifier dans son état, qui lui enseigne les obligations que cet état impose ; qui lui apprend à profiter de ses fatigues et de ses sueurs pour acquiter ses péchés et acquérir des mérites ; la croix qui adoucit les tribulations et les douleurs de la mère de famille et lui sert à corriger et à sanctifier ses enfants, devient encore la consolation et la protection du chrétien mourant.
A ce moment décisif pour le salut ou la perte d'une âme, le démon, qui sait l'importance de cette dernière situation de l'homme, redouble alors ses artifices, sa malice et sa fureur.
C'est donc alors surtout que le chrétien a besoin d'un puissant secours pour remporter la dernière victoire sur cet ennemi implacable. Or, quel secours plus puissant pouvez-vous désirer que celui qui nous est offert dans l'instrument divin qui nous a renversé l'empire de Satan et qui a réconcilié le créateur avec sa créature, par le supplice du juste ?
Dans cet instant critique, bienheureux l'ami et l'enfant de la croix ! Le démon peut-il approcher du lit du mourant, armé de la croix, dont la vertu est de mettre en fuite tous les légions infernales ? Satan aura-t-il le pouvoir de glisser dans son âme une pensée criminelle, un acte de désespoir ou d'impatience, alors que le chrétien tiendra dans ses mains défaillantes, aura les yeux fixés sur la croix qui, d'un côté, lui peint au vif toute la malice du péché, et, de l'autre, la
patience £t la résignation de son Sauveur mourant par le plus cruel des supplices ! Non ! dans la prière dont s'est servi l'Eglise pour bénir cette croix, elle lui a communiqué la faculté d'être pour Phomme une protection et une sauvegarde contre les traits des esprits de ténèbres. Que pourrait donc craindre, à son lit de mort, le chrétien ayant Parme divine de la croix entre ses bras ? Si Satan osait se présenter, il n'a qu'à lui dire avec l'Eglise :
Voici la croix du Seigneur Jésus retire-toi, Satan.
Saint Grégoire de Nazianze disait :
" Armé de la croix, je ne crains plus " rien, et je dis au démon : Fuis loin " de moi, perfide, si lu ne veux pas " que je te renverse avec cette croix, " devant la quelle tremble tout ton emu pire."
Comment donc Je chrétien, rendant son âme à Dieu, avec la croix serrée amoureusement sur son cœur, comment le chrétien craindra-t-il d'aller se présenter au tribunal de celui qui, par le sacrifice de la croix, a ouvert le ciel et fermé l'enfer? Comment ne
SI
peut-il pas tout espérer, s'il a vécu en méditant, au pied de la croix, les souffrances de son Dieu, conformant sa vie à la sienne et sacrifiant son plaisir, ses répugnances à la volonté de Dieu ?
La croix, bénite pour servir de protection au chrétien au milieu des tentations et des dangers de la vie présente, vient ainsi recevoir et sanctifier son dernier soupir. Elle vient pour la dernière fois montrer à son âme la route du ciel, en même temps qu'elle va guider sa dépouille mortelle vers sa dernière demeure. Au temple, pendant les prières et les chants funèbres, elle reposera sur son cercueil. Elle ne laissera pas cette dépouille si chère qu'elle ne l'ait mise sous la garde d'une autre croix sanctifiée pour protéger le repos des morts, en attendant que l'archange fasse entendre le son de la trompette qui convoquera tous les hommes au tribunal du souverain juge : et voilà la mission de la croix remplie à l'égard du chrétien. Voilà comme les généreux associés de la tempérance ont le bonheur d'être toujours sous la
protection de la croix, jusqu'au jour décisif et final où apparaîtra dans le firmament cette même croix resplendissante de gloire et environnée de milliers d'esprits célestes. En ce jour terrible, le plus grand qu'il sera donné à Pœil de l'homme de voir, il me semble entendre le cri d'amour et de victoire que feront entendre les amis de la croix, qu'ils salueront de tous leurs vœux, afin de s'en faire alors, comme pendant leur vie, un bouclier et une protection contre la colère du juge des vivants et des morts.
Enfin, à la voix du prêtre qui lui dit de reposer en paix, la tombe se ferme sur la dépouille inanimée de l'ami de la croix. La croix, elle, ne meurt pas, elle ne s'enfouit pas, Elle vivra toujours : elle enseignera, elle exhortera, elle convertira, elle triomphera sur le même théâtre, dans la même famille. Reçue par un membre de la famille, elle ira consoler, par sa présence, ceux qui pleurent un père, une mère, une épouse, un enfant chéri* dont elle rappelle les victoires, les vertus, la sanctification.
Ainsi, l'associé de la tempérance, l'ami du Dieu crucifié, sera toujours sous la garde de la croix, pendant sa vie, après sa mort, au jour de la résurrection générale. Pendant sa vie, la croix l'anime et le soutient dans le combat ; après sa mort, elle protège sa dépouilJe mortelle ; au jour de la résurrection, elle montrera, écrites en lettres d'or, les vertus qu'avait pratiquées et les sacrifices que l'enfant de la croix avait déposés à ses pieds pendant le cours de sa vie.
Replacée dans la famille, la croix, tout en conservant ses significations premières acquiert un nouveau degré d'intérêt aux yeux de cette famille.
Cette croix a appartenu à un pève chéri qui a peut-être fait un grand e; pénible sacrifice en allant la recevoir des mains de l'apôtre de la croix. Ce père a souvent prié pour ses enfantr au pied de cette croix. Il a vaillamment et religieusement combattu pour le ciel, aidé et soutenu par les grands souvenirs que cette croix lui rappelait. Sur son lit de mort, il l'a constamment eue sous ses yeux ; elle a reçu
son dernier soupir ; il est mort entre ses bras. Quelles pensées et quels souvenirs pour sa famille ?
Dans un certain nombre d'années, cette même croix, la vieille croix de la famille aura vu plusieurs générations déposer à ses pieds leurs peines, leurs douleurs, leurs sacrifices ; elle aura sanctifié l'enfance de ces générations ; elle les aura protégées pendant leur pèlerinage de cette vie ; elle le» aura couduites, à mesure que la mort les moissonnait, sous la garde de la croix à la demeure des morts ; elle aura vu disparaître toutes ces générations, et elle sera toujours là, à la même place où l'avait mise le brave chrétien qui, le premier, l'avait reçue en récompense d'un admirable sacrifice !
Que ne dira-t-elle pas alors à ceux qui la recevront à la suite de tant de généreux associés de la tempérance qu'elle aura soutenus dans le combat !
Enfin, cette croix, revenant toujours à la famille après le voyage au cimetière, n'est-elle pas bien capable de donner aux vivant* les leçons les plus
salutaires et les plus efficaces sur les vertus dont le souvenir de la mort fait connaître tout le prix? Elle rappellera surtout à cette famille qu'elle ne doit jamais oublier ses parents décédés. Elle servira ainsi à guérir la désolante plaie de l'ingratitude de ces enfants envers leurs pères et mères. En effet, peut-on supposer qu'ils les oublieront, même un seul jour, dans leurs prières faites au pied d'une croix qu'ils ont reçue comme un dernier adieu, un dernier souvenir sur le bord de leurs fosses ! Cette croix étant comme le legs de la prière et de la foi transmis aux enfants par leurs parents catholiques ; comment se pourrait-il faire qu'ils oubliassent de prier pour eux ?
Je puis donc ta^écrier ici: Bienheureuses les familles honorées de la présensé de la croix de tempérance ! . . . Jamais d'abord, j'en suis assuré, jamais elles ne ragretteroni l<» sacrifice qu*ellesont faiten abandonnant V jsage de ces boissons dégradantes et ruineuses; jamais, sous tout autre rapport, elles auront à se plaindre d'avoir introduit dans leur demeure le signe
adorable du salut qui devient pour elles, pour leur postérité, le remède le plus efficace pour s'affermir dans la foi ; se préserver du péché et pratiquer toutes les vertus qui font les vrais heureux sur cette terre et les élus de la cité de Dieu.