Cromwell
Le nom de Cromwell a signifié jusqu’lçi ambition, astuce, usurpation, férocité, ty-* rannie; nous croyons que sa véritable signification est fanatisme L’histoire est comme la Sibylle : elle ne livre ses secrets au temps que feuille" à feuille. Elle n’avait pas livré jusqu’ici le secret du caractère et des actes de cet homme énigmatique. On l’avait pris
pour un grand politique, co n’était qu’un grand sectaire. Des historiens à vue pénétrante et h profonde investigation, Hume, Lingard, Bossuet, Voltaire, s’y étaient trompés : ce n’était pas leur faute, c’était celle du temps. Les vrais documents n’avaient pas été exhumés encore, le portrait de Cromwell n’avait été peint que par ses ennemis. Sa mémoire avait été traînée sur la claie comme son cadavre par la restauration de Charles 11, par les royalistes des deux branches, par les catholiques et par les protestants, par les whigs et par les tories, également intéressés à défigurer l’image de ce protecteur républicain.
Mais l’erreur n’a qu’un temps, et la vérité a des siècles. Son tour devait venir, un hasard l’avança*.
Un de ces hommes de recherche qn! sont à l’histoire ce que les faiseurs de fouilles sont aux monuments, Thomas Carlyle, écrivain écossais, réunissant en lui l’enthousiasme qui exalte et la patience qui s’obstine mécontent de ces Cromwell de convention et de superficie peints jusqu’à présent par l’histoire, résolut de découvrir et de restituer le véritable Cromwell. Les contradictions évidentes dont les historiens de son pays et de tous les pays avaient construit jusqu’alorsl’image d’un tyran de fantaisie et d’un hypocrite de mélodrame, faisaient justement conjecturer à M. Carlyle que, sous une figure historique aussi contradictoire avec elle-même, et dont aucun des mobiles qu’on lui attribue ne motivait logiquement les actes, il devait y avoir un autre Cromwell,
un Cromwell de la nature, complètement différent de ce Cromwell d’imagination. Guidé par cet instinct de la logique et de la vérité, qui est le génie des découvertes dans l’érudition, M. Cariyle, esprit sectaire luimôme et qui se complaît à marcher seul, entreprit d’exhumer et de compulser toutes les correspondances enfouies au fond des archives privées ou publiques, dans lesquelles, dans toutes les dates de sa vie obscure et de sa vie militaire ou politique, Cromwell, sans songer alors à se peindre, s’est peint en effet pour la postérité. Muni
de ces trésors de vérité et de révélation,
M. Cariyle s’enferma un certain nombre d’années dans une solitude champêtre et studieuse pour qu’aucune distraction ne vînt détacher un moment ses yeux de son travail. Puis, après avoir amassé, classé, étudié, commenté, reproduit ces volumineuses lettres de son héros, et après en avoir fait ressortir enfin, comme d une tombe fermée, l’esprit de l’homme et du siècle, il a
livré cette correspondance inédite à l’Europe, en disant avec plus de motifs que Jean- Jacques Rousseau : « Prenez et lisez, voilà le vrai Cromwell ! « C’est sur ces nouveaux et incontestables documents que nous allons nous-meme écrire la vie du dictateur.
Cromwell, que la plupart des historiens, échoîT des pamphlétaires de son temps, donnent pour fils d’un brasseur de bière ou d’un boucher, était né d’une fam ille nob le, illustrée môme par les premiers titres de l’Angleterre. Son grand-oncle, Thomas Cromwell, créé comte d’Essex par Henri VIII et décapité ensuite par un des retours de caractère et de férocité de ce prince, avaitété un des spoliateurs les plus ardents des biens de l’Église romaine et des monastères après l’établissement du protestantisme par son
maître. Le grand tragique anglais Shakspeare met prophétiquement en scène ce Thomas Cromwell, comte d’Essex, dans une de ses tragédies. C’est à lui que le cardinal Wolsey, conduit au cachot et à la mort par l’inconstance de Henri VIII, dit en marchant au supplice : « Cromwell ! Cromwell ! prends garde à l’ambition 1 Si j’avais employé à servir mon Dieu la moitié du zèle que j’ai employé à servir mon roi, je ne serais pas ici dépouillé et saignant sous la main de mes ennemis ! »
Ce Cromwell, comte d’Essex, un moment premier ministre de Henri VIII, employa un de ses neveux, Richard Cromwell, à la persécution contre les catholiques, et l’enrichit des dépouilles des églises et des couvents.
Richard Cromwell fut le bisaïeul du protecteur Olivier Cromwell.
L’aïeul d’Olivier, connu dans sa province sous le nom du Chevalier d'or, par allusion aux richesses dont sa famille s’était investie dans la spoliation des couvents, se nommait Henri Cromwell. Il vivait dans le comté de Lincoln; il habitait le domaine d’IIinschinbrook, ancien monastère de religieuses expulsées, transformé par les Cromwell en manoir seigneurial. Il fit épouser à son fils aîné, Richard » Cromwell, une fille de la famille de Stuart établie . dans le môme oomté. Cette ÉLisabeth Stuart fut la tante d’Olivier Cromwell, qui devait plus tard immoler Charles PL Ainsi la destinée semblait se complaire à mêler dans les mêmes veines le sans? de la victime et du meurtrier,.
Le roi Jacques I er d’Écosse, en passant par le comté de Lincoln pour venir régner en Angleterre , honora de sa présence la demeure des Cromwell , à cause de cette parenté avec Élisabeth Stuart, mère du futur protecteur. L’enfant, né en 1599, avait alors quatre ans; il put se souvenir plus tard, quand il régnait lui-même dans le palais des Stuarts à White-Hall, d’avoir vu sous son toit et à la table de sa propre famille ce roi, père du roi qu’il allait détrôner et décapiter !
s Cette famille ne tarda pas à déchoir de sa richesse. L’aîné des fils vendit à bas prix le manoir seigneurial d’Hinschinbrook. Il se retira dans un petit domaine qu’il possédait parmi les marais d’Huntingdon. Son frère cadet, Robert Cromwell, père du futur sou-
verain de l’Angleterre, élevait pauvrement sa nombreuse famille dans un autre domaine
voisin, sur les bords delà rivière o Ouse, nommé Ély. La nature indigente, Apre et morose, de cette contrée aquatique, l’horizon monotone, la rivière fangeuse, le ciel néhuleux, les arbres grêles, leschaumières rares, les mœurs rudes des habitants, étaient de nature à concentrer et à assombrir le caractère de l’enfant. L’Ame des sites semble passer dans l’Ame des hommes, les grands fanatismes sortent généralement des contrées ingrates et tristes : Mahomet, des vallées brûlées de l’Arabie; Luther, des montagnes froides de la basse Allemagne ; Calvin, des plaines inanimées de la Picardie ; Cromwell, des marécages stagnants de l’Ouse. Tel lieu, tel homme. L’Ame est un miroir avant d’être un foyer.
Olivier Cromw ell , celui dont nous écrivons l’histoire, était le cinquième enfant de son père. 11 perdit ce père avant l’âge. Envoyé à l’universitéde Cambridge, ville voisine de la maison paternelle, il y üt ses études libérales et en revint à Pâge de dix-huit ans, après la mort de son père, pour servir d’appui à sa mère et de second père àses sœurs. Il avait six sœurs, qu’il parut aimer toutes tendrement.
Il gouverna sous les yeux de sa mère et avec une raison prématurée le domaine et la maison paternelle. A vingt et un ans il épousa Élisabeth Bourchier, jeune et belle héritière de la province, dont les portraits révèlent, sous une chaste et calme ûgure du Nord, une âme capable d’enthousiasme, de piété et de contemplation. Ce fut le premier et le seul amour de son mari.
Cromwell s’établit avec sa jeune épouse
dans la maison de sa mère et de sa sœur, à Iluntingdon : il y vécut dix ans dans les délices d’une union pieuse, dans les soins domestiques d'une fortune étroite, dans les occupations rurales d’un gentilhomme fermier qui cultive lui-même son domaine, et dans les pensées religieuses de réforme qui agitaient en ce temps-là jusqu’à la démence l’Écosse, l’Angleterre et l’Europe. •
Sa famille, ses amis, ses voisins, le peuple de son voisinage étaient fanatiquement attachés à la cause. nouvelle du protestantisme et du puritanisme, cause encore contestée
en Angleterre par les restes de l’ancienne Église vaincue, toujours prêts à revivre. Le fameux patriote Hampden, qui devait donner le signal d’une révolution sur le trône par le refus légal d’un impôt de vingt schellings à, la couronne, était cousin du jeune Cromwell et puritain comme lui. Cette famille, révolutionnaire en religion et en politique, devait s’échauffer mutuellement dans la solitude par la passion du temps concentrée
on un petit nombre de fidèles. Cette passion, dans la nature ardente et sombre du jeune Cromwell , s’exaltait souvent "jusqu’à la maladie d’imagination ; il craignait pour son salut éternel; il avait quelque scrupule de ne pas faire assez pour sa foi ; il se reprochait comme une lâcheté la tolérance de quelques symboles catholiques, tels que la croix au. sommet des édifices et quelques ornements religieux que le protestantisme récent laissait subsister encore dans l’église d’IIuntîngdon. Il se sentait menacé d’une mort prochaine et redoutait les jugements de Dieu. .Warwick, un de ses contemporains, raconte que Cromwell, saisi de ses accès de mélancolie religieuse, envoyait féquemment chercher pendant la nuit le médecin de la ville voisine de sa demeure et s’entretenait avec lui de ses scrupules et de ses terreurs sur la foi. Il assistait assidûment aux prédications des ministres puritains ambulants qui venaient réchauffer l’ardeur des polémiques et des haines ; il cherchait la solitude,
il méditait les textes sacrés aux bords de la
rivière oui traversait ses champs. La malais
die du temps, l’interprétation de la Bible, qui s’était emparée alors de touteb les imaginations pieuses, travaillait douloureusement la sienne. Il écoutait en lui les inspirations intérieures sur le sens religieux et politique des textes sacrés, il admettait, comme les puritains ses frères, cette révélation individuelle et perpétuelle par les pages et les versets d’un livre infaillible et divin, mais dont aucune autre autorité que l’esprit de Dieu soufflant et parlant en nous ne pouvait donner une interprétation obligatoire. Le
puritanisme de Cromwell était l’obéissance absolue àl’Écriture sainte et la liberté absolue dans l’interprétation de cette Écriture : dogme contradictoire mais séduisant de cette secte, qui commande d’un côté sur parole de croire à la divinité d’un livre, et qui abandonne d’un .«.utre côté à l’imagination de chacun le sens du livre imposé 1
De cette foi dans l’inspiration propre et continue du fidèle à l'hallucination et à la prophétie de chaque fidèle , il n’y avait qu’un pas. Les fervents puritains, et Cromwell lui-même s’y laissaient naturellement glisser à chaque instant. Chacun était à la fois son inspirateur et son inspiré, son séide et son prophète. Cette religion qui s’écoutait sans cesse parler elle-même dans l’âme du croyant, était surtout la religion des imaginations malades : plus on était fanatique, plus on était pieux. Cromwell s’enivrait dans sa retraite de ces miasmes de son époque, concentrés et exaltés en lui par la jeunesse, par l’énergie et par l’isolement de ses pensées.
Les seules distractions qu’il eût dans sa retraite étaient l’accroissement de sa famille,
la culture de ses champs, la multiplication e* la vente de ses troupeaux. Il allait luimême, comme un fermier économe, acheter aux foires du voisinage les jeunes animaux pour les engraisser dans ses prairies et les revendre avec un médiocre bénéfice après le pâturage. H avait vendu deux mille guinées une partie des terres de son héritage, pour aquérir un domaine plus rapproché de l’eau et plus abondant en prairies, près de la petite ville de Saint-Yves, à quelques milles d Huntingdon. II s’y établit avec sa famille déjà nombreuse , consistant en deux fils et quatre filles, dans un petit manoir enfoui sous les saules au bord des prairies, appelé le Manoir du Sommeil ( Sfeep-Hall ) : il avait alors trente-six ans. Sa correspondance à cette époque n’est pleine que des affections de famille, des louanges de sa femme , des satisfactions de ses enfants, des détails domestiques de ménage et des sollicitudes de son âme pour les missionnaires puritains dont il propage les prédications et dont il soutient
charitablement le zèle par des cotisations volontaires. Sa vie exemplaire, la bonne administration de sa maison , sa réputation d’habile et économe cultivateur, son intervention assidue et intelligente dans les intérêts généraux de la province, lui avaient conquis cette popularité rurale qui désigne un homme modeste à l'estime et à la confiance du peuple pour représenter convenablement les intérêts en souffrance et les opinions en majorité dans les conseils délibérants de son pays. Cromwell, qui se sentait dépourvu d’éloquence naturelle , et dont l’ambition alors ne dépassait pas le cercle de sa fécilité domestique, de sa fortune restreinte et de ses champs bornés, ne briguait pas les suffrages des électeurs d’Huntingdon et de Sains-Yves; mais, dans l’intérêt de la religion, qui était toute sa politique, il crut sa conscience engagée à les accepter. Il fut élu, le 17 mars 1627, membre du parlement dans son comté. Sa vie publique commençait avec les orages parlementaires de la
Grande-Bretagne, qui allait jeter un roi sur l’échafaud et élever un fermier de campagne plus haut que le trône. >
Pour bien comprendre Cromwell et la place que lui faisait à son insu la destinée, jetons un regard sur l’Angleterre au moment où Cromwell entre inconnu et silencieux sur la scène.
Henri VIII, ce Caligula breton, dans un accès de colère contre Rome, avait changé la religion de son royaume : c’est le plus grand acte de souveraineté qui ait jamais été accompli par un homme sur une nation.
Le caprice d’un roi était devenu la conscience d’un peuple, l’autorité civile avait subjugué les âmes. Le vieux patholicisme, répudié par le prince est livré en dérision et en dépouille à la cupidité des grands et du peuple, s’était
écroulé avec ses dogmes, sa hiérarchie, son clergé, ses moines, ses monastères, ses possessions sacrées, ses territoires inféodés, ses richesses , ses temples. La foi catholique était devenue un crime d’État, son nom un scandale et une accusation contre ses fidèles. L’apostasie nationale avait ôté aussi soudaine et aussi écrasante qu’un coup de foudre; la nation catholique avait disparu sous la nation anglicane. Henri VIII et ses conseillers avaient voulu néanmoins conserver de l’antique religion d’État ce qu’elle avait de favorable au prince, d’utile au clergé, de prestigieux pour le peuple, c’eskà-dire le principe d’autorité s’imposant par le prince, chef de la religion auxàmes; la hiérarchie, leshonneurs, les richesses aux évêques; enfin la liturgie et la splendeur des cérémonies au peuple. Prenant un milieu politique entre l’Église de Luther et l’Église de Rome,. l’Angleterre avait constitué sa propre Église. Cette Église était rebelle à Rome, qu’elle imitait en la combattant, soumise à Luther, qu’elle restreignait
en lui ressemblant ; c’était un établissement plutôt civil que religieux, qui donnait plus de corps que d’âme ot plus d’appareil que de réalité, à la piété officielle du peuple.
Le peuple néanmoins, par fierté d’avoir secoué le joug de Rome, par antipathie contre la suprématie antique qui avait si longtemps plié et possédé ces îles, et par horreur contre le papisme , mot dans lequel on avait résumé pour lui toutes les superstitions et toutes les servitudes étrangères ; le peuple s’était assez facilement attaché à sa nouvelle Église. Il voyait en elle un symbole de son indépendance, un palladium contre Rome, un gage de sa nationalité. Les souverains, depuis Henri VIII, quelles que fussent leurs croyances personnelles, avaient été obligés de protéger ou de défendre le culte anglican. La déclaration de foi catholique eût été pour eux égale à une abdication ; le peuple ne se serait pas fié, pour son indépendance civile à des princes qui auraient professé leur dépendance spirituelle envers Rome.
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Cependant la liberté avait pénétré naturellement avec la révolte dans les consciences en Angleterre. Après s’être insurgée, à la voix de son prince, contre l’autorité antique et sacrée de l’Église romaine, il était absurde de penser que la conscience nationale s’astreindrait sans murmurer à l’unité de la nouvelle institution. Les fondements qui en avaient été jetés sous ses yeux dans la débauche et dans le sang du tyran de l’Angleterre étaient trop récents pour lui paraître divins. Chaque conscience avait voulu profiter de sa liberté. Les sectes étaient nées
de l’anarchie religieuse : elles étaient innombrables comme les pensées de l’homme livré à son propre sens, ferventes comme la nouveauté dans la foi. Les décrire toutes dépasserait nos limites. La plus nombreuse
était celle des puritains, sorte de jansénistes de la Réforme. Les puritains, parti logique et extrême du protestantisme, étaient les radicaux et les républicains de la Réforme.
Une fois entrés dans la région des croyances libres et individuelles, ils no voyaient pas de raison pour transiger avec ce qu’ils ap-, pelaient les superstitions, les idolâtries, les abominations, les symboles, les cérémonies de l’Église romaine. Ils n’attribuaient d’autoritc absolue qu’à la Bible. Us ne reconnaissaient pour souveraineté qu’un texte ; mais ce texte môme, ils n’en recevaient l’explication et l’application que de ce qu’ils appelaient l 'esprit, c’est-à-dire l'inspiration arbitraire qui montait de leurs propres pensées à leur entendement. Ils portaient l’oracle en eux, et ils consultaient perpétuellement l’oracle. Afin de l’évoqm r avec plus de puissance, ils tenaient des assemblées pieuses, et ils formaient des cénarl -s et des églises où chacun prenait la parole quand il
étranges divagations des ûdèîes passaient pour la parole de Dieu.
Telle était la secte qui, depuis Henri VIII, luttait à la fois contre l’Église anglicane dominante et contre les restes du catholicisme proscrit.
Trois règnes avaient été agités par ces dissensions du culte : celui de la reine Marie, fille catholique de Henri VIII, qui avait favorisé le retour de ses sujets à sa propre foi, et dont les puritains abhorraient la mémoire comme d’une Jézabel papiste; celui de la grande reine Élisabeth, fille protestanxe du môme roi, mais d’une autre mère, qui avait persécuté les catholiques,, immolé. Marie Stuart d’Écosse et prescrit l’amende, les cachots et la mort môme contre ceux de ses sujets qui ne faisaient pas, au. moins
une fois tous les six mois, acte du culte anglican ; celui de Jacques I er , fils de Marie Stuart, mais élevé dans l’Église protestante par les puritains d’Écosse, prince appelé au trône d’Angleterre par déslié rance de la. maison de Tudor à la mort d’Élisabeth, homme doux, philosophe, tolérant, qui avait voulu ménager les deux cultes et faire vivre en paix sous ses lois les sectes rivales et frémissantes de cette trêve forcée.
Charles I er , son fils venait de lui succéder
à vingt-six ans. C’était un prince doué par la nature, par le caractère et par l’éducation, de tous les dons propres au gouvernement d’une nation puissante' et éclairée dans un temps ordinaire ; beau de< visage, brave de cœur, loyal d’esprit, éloquent de parole, honnête et ferme de conscience, ambitieux
de l’amour do son peuple, soigneux de la gloire de son pays, incapable d’attenter aux lois et aux libertés de la constitution, V mais jaloux seulement de conserver par devoir à ses successeurs la part entière et mal définie d’autorité royale que cette constitution, moins écrite que pratiquée, afiectait aux rois d’Angleterre.
En montant sur le trône, Charles 1 er avait trouvé et conservé par déférence au poste de premier ministre un favori sans mérite de son père, le duc de Buckingham, Le duc de Buckingham, dont la beauté du corps , la grâce des manières et l’insolence d’orgueil étaient les seuls titres , n’était qu’un de ces caprices de la fortune dont la faveur des rois faibles peut faire une puissance, mais dont elle ne fait jamais un homme d’Etat. Pluspropre au rôle de mignon qu’à celui de ministre, Buckingham, après avoir payé d’ingratitude les folles faveurs du père et avoir cabalé sourdement dans le parlement contre Jacques, prétendait continuer
à régner par habitude sous le nom du fils.
La modestie de Charles lui laissa* 1 quelques années agiter l’Angleterre et brouiller l’État. Il fit tour à tour, selon l’intérôt de sa propre influence, avancer et reculer son jeune maître dans les rapports de la couronne avec le parlement au delà et en deçà des limites que le droit et les traditions attribuent à ces deux pouvoirs. Il créa ainsi l’esprit de résistance et d’empiétement parlementaires, en opposition avec l’esprit d’entreprise et de prépotence royales. Buckingham affectait le pouvoir absolu du cardinal de Richelieu, sans en avoir le génie et le caractère. Le poignard d’un fanatique, qui le frappa à Plymouth pour se venger d’une injustice que Buckingham lui avait faite en le destituant d’un grade dans 1 armée, en délivra enfin Cl r<rles 1 er .
De ce jour, le roi voulut, comme Louis XIV en France, gouverner lui-même sans premier minis' re. Mais l’infortuné Charles I" n’avait eu ni un Richelieu pour abattre de-
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vant son règne les résistances, ni un Mazarin pour les corrompre. De plus, la France, au moment où Louis XIV arrivait au trône, était à la fin de ses agitations et de ses guerres civiles, et l’Angleterre était au commencement. On ne peut donc pas raisonnablement attribuer à l’infériorité personnelle de Charles 1 er des malheurs qui étaient bien moins ses fautes que les fautes du temps.
En peu d’années, les luttes entre le jeune roi et son parlement, luttes envenimées par les factions religieuses plus encore que par les factions politiques, jetèrent l’Angleterre, l’Écosse et l’Irlande dans une fermentation qui était le prélude de guerres civiles et de catastrophes dans l’État. Le parlement, plusieurs fois dissous par impatience de ses révoltes, toujours rappelé par la nécessité de
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ses subsides, devint le foyer et le centre actif et populaire de tous les partis opposés au roi. L’Angleterre tout entière se rangea derrière ses orateurs. Le roi fut l’ennemi commun de toutes les sectes religieuses, de tontes les libertés patriotiques, de toutes les ambitions avides de conquérir sur sa prérogative royale un lambeau de sa couronne. Charles I er la défendit vainement avec énergie pendant quelque temps, tantôt avec un ministère, tantôt avec un autre. L’esprit d’opposition était tellement universel, que tout ee qui entrait dans le conseil du roi était à l’instant frappé de suspicion, d’impuissance et de discrédit par l’esprit publie.
Ün ministre plus habile et plus hardi que ses prédécesseurs, Thomas Went wor th, comte de Strafibrd, homme qui avait conquis une
haute renommée dans l’opposition par son éloquence et que cette renommée avait désigné au roi, lui dévoua enfin sa popularité et ses talents.
Strafford parut un moment relever, à force d’éloquence, de sagesse et de fermeté intrépide, le trône chancelant. Le parlement décréta le ministre d’accusation. Le roi, qui l’aimait, ne put le défendre. Strafford, menacé de la peine capitale pour ses services plus que pour ses crimes imaginaires, comparut, après une longue captivité, devant une commission de juges composée de ses ennemis par le parlement. Le roi ne put obtenir d’autre faveur que celle d’assister caché dans une tribune grillée au procès de son ministre. Il reçut de là au cœur tous les coups portés par la haine du parlement à son conseiller. Jamais la parole d’un accusé ne répondit mieux à la majesté de l’innocence que dans le dernier discours prononcé par Strafford devant ses ennemis et devant son roi. Athènes et Rome n’ont rien de plus
tragique et de plus pathétique dans leurs annales.
« 'Ne pouvant trouver dans ma conduite, dit StralforJ à ses juges, aucun acte auquel puisse s’appliquer le mot et la peine de la trahison, on invente à défaut de loi, je ne sais quelle évidence constructive et ciccumuhtoirc , au moyen de laquelle chacun de mes actes, innocent ou louable en soi, produirait une trahison collective. Où donc, dans nos lois antiques, cette nature invisible et impalpable de crime s’est-elle tenue si longtemps enfouie ? Il vaudrait bien mieux être sans loi que de nous figurer qu’il y a des lois sur lesquelles nous devons régler^nos actes, et de trouver à la fin qu’il n’y a de loi que l’inimitié et l’arbitraire de nos accusateurs. Si, faisant voile sur la Tamise, je
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brise mon vaisseau sur une ancre, et s’il n’y a point sur l’eau de bouée pour signaler l’ancre qui me brise, la patrie me tiendra compte du dommage ; mais, si l’écueil est bien signalé , ma perte ne sera imputée qu’à moi... Où est ici la marque attachée au crime? A quel signe ai-je pu reconnaître que j’étais criminel ? Il est demeuré caché sous l’eau; toute la prudence, toute l’innocence humaine ne pouvaient me préserver de la ruine dont je me vois menacé.
» Il n’y a pas moins de deux cent quarante ans que toutes les natures de trahison ont été définies, et pendant un si long espace de temps, je suis le premier, je suis lo seul pour qui la définition de ce crime ait été élargie à ce point, afin de m’envelopper dans ses réseaux. Milords, nous avons vécu, heureusement pour nous mêmes, dans l’intérieur de notre patrie, nous avons vécu glorieusement en dehors pour le monde. Contentonsnous de ce que nos pères nous ont laissé; que l’ambition ne nous fasse pas souhaiter
d’être plus, consommés qu’eux dans ccs arts ruineux et perfidead’incriminer l’innocence ! Vous serez, sages, milords ; vous aurez ainsi pourvu à votre propre sûreté, à celle de vos descendants, à celle .du royaume entier. Si vous jetez au feu ces sanglants et mystérieux répertoires des trahisons constructives, comme les premiers chrétiens y jetèrent leurs livres d’art dangereux, pour vous attacher à la simple lettre de la loi en vigueur, qui vous dit ce qui est crime, où est le crime, et comment, en vous abstenant du crime, vous n’encourrez pas la peine du crime?...
» Gardez-vous de réveiller ces lions endormis pour notre propre destruction!... A toutes mes afflictions, milords, n’en joignez pas une quo je regarderais comme la plus funeste : ce serait pour mes autres péchés comme homme, et non pour ma trahison comme ministre, que j’aurais le malheur d’introduire un pareil précédent, un pareil ‘exemple de procédure si attentatoire aux lois et aux libertés de mon pays !...
» Milords , j’ai fatigué beaucoup plus longtemps votre attention que je n’aurais dû et voulu le faire. Ah! continua-t-il en abaissant ses regards sur ses enfants en bas âge, qui assistaient en deuil, comme des suppliants, au procès de leur père; ah ! si ce n’étaient l’intérêt de ces chers gages , qu’une sainte, mantenant heureuse dans le ciel, m’a laissés, je ne serais pas capable... »
(Ici ses larmes lui coupèrent la voix ; il se calma et reprit) :
« Ce que j’ai à perdre pour moi-môme n’est rien; mais j’avoue que, si mon silence ou mon indiscrétion était funeste à ces orphelins, la blessure dans mon cœur serait profonde. Votre bonté vous fera pardonner ma faiblesse... J’aurais encorequelque chose à ajouter, mais je vois que je n’en suis pas capable, et je laisse ce que j’avais à dire de plus.
» A présent donc , milords, grâce à la bonté du ciel, je me vois assez instruit de toute la vanité des grandeurs d’ici-bas ,
comparées à l’importance de notre éternelle durée ailleurs ; et dans cet état, ‘milords, je me soumets avec autant de tranquillité d'esprit que d’humilité, hautement et librement, à votre sentence. Que votre équitable arrêt soit pour la vie ou pour la mort, je me reposerai également plein de gratitude et de confiance dans le sein du souverain auteur démon être I... Te Demi laudamus ! »
Un arrêt de mort répondit à cette éloquence et à cette vertu.
L’arrêt ne pouvait être légal sans être revêtu de la sanction du roi. L’accorder, pour Charles, c’était mentir à la conviction, à la reconnaissance, à l’amitié, à la dignité ; la refuser, c’était jeter le défi au parlement et au peuple, et appeler sur la couronne ellemême les foudres populaires que la mort du
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ministre détournait. Charles tenta tous les moyens dilatoires pour échapper h cette honte ou. à ce danger ; il parut en suppliant plus qu’en roi devant son parlement, il conjura les juges de lui épargner ce supplice.
Pressé par Ta reine , qui n’aimait pas Stralïord et qui ne mettait pas en balance dans son cœur la mort de son mari et celle d’un ministre, Charlesavoua au parlement qu’il necmy ait pas Strafford innocent de quelques irrégularités et de quelques dilapidations du trésor publie ; il ajoutaque, si le parlement bornait l’arrêt au crime de dilapidation , il donnerait sa sanction en conscience à la peine, mais que, pour le crime de haute trahison, sa conviction et son honneur lui interdisaient de sanct ionner par la mort une calomnie et une iniquité
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Le parlement fut inflexible, la reine pleura, l’Angleterre fermenta, Charles, prêt à céder, hésitait encore. La reine, Henriette de France, fille d’Henri IV, princesse d’une beauté accomplie, pour laquelle le roi conserva jusqu’à la mort la fidélité d’un mari et la passion d’un amant, se présenta devant lui en habits de deuil avec ses petits enfants. Elle conjura à genoux son mari de céder au peuple la vengeance qu’il ne pouvait lui arracher désormais sans tourner contre ces chers gages de leur amour cette mort qu’il détournait en vain d’une tête condamnée.
« Choisissez, lui dit-elle, entre votre vie, la mienne, celle de nos enfants, et la vie de ce ministre odieux à la nation 1 »
Charles, ému d’horreur à l’idée de sacrifier une épouse adorée et des fils au berceau,
seul espoir de la monarchie, répondit que, s’il ne s’agissait que de sa propre tête, il la donnerait en échange de celle de soi? ministre innocent, mais que le sacrifice d’Henriette et de ses enfants dépassait son devoir et ses forces. Il ajournait néanmoins la signature de l’arrêt.
StrafTord, cédant vraisemblablement aux sollicitations secrètes de la reine, écrivit luimôme à son malheureux maître pour décharger la conscience et l’all'ection du roi de sa propre mort.
« Sire, lui disait-il dans cette lettre, sublime effort d’une vertu qui triomphe de l’intérêt delà vie pour enlever le remords même à ses meurtriers, sire, n’hésitez plus à me sacrifier à la malignité des temps et à la passion publique qui a soif de ma mort. Mon
consentement volontaire à la sanction de mon supplice, que l’on sollicite de vous, vous déchargera plus devant Dieu que tout le monde ensemble. On ne fait pas d’injustice au malheureux en consentant à ce qu’il désire et à ce qu’il demande lui-même. Puisque la grâce du ciel me rend capable de pardonner à tout le monde avec une tranquillité et une résignation qui jettent un confentementinüni dans monâmeprêteàchanger de demeure, je puis, sire, vous résigner cette vie terrestre avec toute la liberté et toutes la joie possibles, par un juste sentiment de reconnaissance pour toutes les faveurs dont, vous avez comblé mon existence 1 »
Cette lettre vainquit les derniers scrupules du roi ; il crut que le consentement de la victime avait le droit d’innocenter le meurtre,
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et que Dieu lui pardonnerait ce que le mourant lui pardonnait. Il accepta le sacrifice de cette * x ie qu’on lui offrait en échange de celle de ses fils, de sa femme, de la sienne peutêtre, et du salut de la monarchie. La passion pour sa femme et pour ses enfants, l’espoir de prévenir la guerre civil®,, de ramener le parlement à la raison, à la justice, à la reconnaissance par ce sacrifice, épaissirent le bandeau sur ses yeux. Il crut enlever quelque chose à l’horreur et à l’ingratitude de cette lâcheté en ne la commettant pas directement de sa propre main et en plaçant un intermé- •diaire entre lui et le crime. Il nomma une commission de trois membres de son. conseil, et il leur délégua le pouvoir de sanctionner en son nom l’arrêt du parlement contre Strafford. Les commissaires ratifièrent la sentence. Le roi s’enferma pour pleurer et pour ne pas voir la lumière du jour qui allait éclairer le supplice de son serviteur innocent. Il crut qu’en oubliant lui- même de ebïüpter ce jour dans sa vie, ce jour ne lui
serait pas compté dans le ciel et sur la terre. Il le passa tout entier dans les ténèbres, dans la prière pour le mourant, et dans les larmes. Mais ce jour se leva pour éclairer Fini-
quité du roi, la trahison de l’ami, la gran-
deur d’âme de la victime.
« J’ai péché contre ma conscience, écrivit quelques années après le roi à la reine, en se reprochant à lui-même cette signature arrachée à sa tendresse de père et d’époux ; ma conscience m’a averti, elle m’a saisi le cœur au moment même où je signais cette basse et criminelle concession.
— Dieu veuille, s’écria l’archevêque, son conseiller ecclésiastique, en lui voyant rejeter la plume après avoir signé la nomination des commissaires, Dieu veuille que Votre Majesté n’ait pas sa conscience blessée à mort par cet acte T
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— Ah ! Strafford est plus heureux que moi, répondit le prince en cachant ses yeux dans ses mains; dites-lui bien que, s’il ne s’agissait pas du royaume, j’aurais offert ma vie pour la sienne !
L’ennemi personnel et acharné de Strafford, le féroce Pym, ce démagogue anglais qui jetait des colères feintes au parlement et des innocents au peuple pour nourrir de victimes son ambitieuse popularité, se félicita tout haut, comme d’un triomphe de cette lâcheté du roi, dont il n’osait pas espérer tant de faiblesse.
« Ah ! dit-il, il nous donne la tète de Strafford ! il ne nous refusera plus rien, pas môme la sienne! »
Cependant le rof se flattait encore que la chambre des communes, satisfaite de son
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humiliation et de sa déférence, n’exigerait pas le sang de son ami, et accorderait une commutation de supplice. Il ne connaissait pas les partis, plus implacables que les tyrans, parce que les partis n’ont que des passions d’esprit et point de cœur, et qu’on n’attendrit pas un système. Les hommes de parti votent à. l’unanimité, par crainte les uns des autres, ce que chacun d’eux, pris isolément, répugnerait même à penser. Les hommes en masse ne sont plus des hommes, mais un élément. Pour émouvoir cet élément sourd et cruel de la chambre des communes, Charles employa ce qui pouvait le plus flatter l’orgueil et toucher la sensibilité de ces tribuns du peuple. Il écrivit aux communes une lettre pathétique arrosée de ses larmes; il fit porter cette lettre au parlement pour la rendre plus irrésistible, par la main d’un enfant, son fils, le prince de Galles, dont rage, la beauté, l’innocence, devaient interdire tout refus à des sujets sollicités par un tel suppliant.
CROMWKLL
Le roi, dans cette lettre, ouvrait son âme aine communes, dénudait les plaies de son cœur, avouait les angoisses qu’il avait eues à surmonter en immolant son honneur de roi, ses sentiments d’ami à la voLonté de ses sujets ; il exaltait la grandeur de la satisfaction qu’ü avait enfin donnée aux communes, ne demandait, en retour de tant d’abnégatieu, qu’une prison perpétuelle au lieu de la mort pour son ancien ministre. Enfin, comme s’il eût douté lui-même du succès de sa supplique, il conjurait, dans un pos/h-seriptum,. les communes, d’accorder au moins jusqu’au samedi suivant, un sursis au condamné pour se préparer à la mort.
Tout fut sourd àlavôix du père et% ; l’intercession de l’enfant : les tribuns du parlement n’accordèrent ni un adoucissement au sup-
plice ni une heure à la vie du condamné, Leur popularité imposait à leur ambition l’inexora-
bilité et la promptitude devant le peuple qu’eux-mêmes ils imposaient au roi. La belle comtesse de Carliste, sorte de Cléopâtre anglaise, dont Strafford avait été l’amant préféré pendant sa grandeur, tentades efforts généreux de séduction pour obtenir la vie de celui dont l’amour.avait fait son orgueil. La comtesse de Carlisle échoua contre ces cœurs endurcis. Comme s’il eut été dans la destinée de Strafford d’être abandonné à la fois par l’amitié et par l’amour, cette beauté versa- f tile, amoureuse ;de la puissance plus que de la personne de ses adorateurs, passa ensuite eomme une dépouille de, Strafford à Pym,et devint la maîtresse .du, meurtrier . après avoir été «elle de la victime. Pyro, dit Ihistoire anglaise,. si profondément compulsée par M. Chasles, était, un ambitieux qui jouait le fanatisme sans l’éprouver : Homo ex luto et mgüla epiewea foetus, selon l’énergique expression de HaKet : Homme pétri, de boue et
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d’argile sensuelle , tel qu’il s’en rencontre dans les partis populaires comme dans les partis monarchiques, servant et flattant les partis / qui, à leur tour, assouvissent leurs serviteurs en relevant la satiété des voluptés par le goût du sang.
Strafîord était préparé à tout après ces deux défections de ce qu’il avait le mieux servi et le plus aimé sur la terre. Cependant, quand on vint lui annoncer que le roi avait signé le bill de sa condamnation, la nature eut un retour en lui sur la résignation, et il lui échappa un reproche dans un gémissement:
« N otite fidere principibus et filiis horainum ! s’écria-t-il en levant avec un geste d’étonnement ses mains vers la voûte de son cachot:
quia non est salus in illis! Gardez-vous de placer votre confiance dans les princes et
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dans les enfants des hommes, car il n’y a pas d’espoir de salut en eux! »
Il demanda à s’entretenir un moment avec l’archevêque de Londres, Laud, emprisonné à la tour pour la même cause que lui. Laud était un prélat d’une haute piété et d’une âme supérieure à son siècle. Cet entretien, dans lequel les deux royalistes espéraient se fortifier l’un l’autre pour la vie ou pour la mort, leur fut refusé.
« Eh bien, dit Strafford au gouverneur de la tour, dites du moins à l’archevêque de se placer demain à sa fenêtre à l’heure où je marcherai au supplice pour recevoir mon dernier adieu !»
Le lendemaïnon pressa Strafford de demander une voiture pour aller à l’échafaud, dans
la crainte que la fureur du peuple n’anticipât
CRÜWWEÏÆ
sur le bourreau en 'déchirant de ; ses propres mains celui que Pymct les orateurs des communes lui avaient travesti en ennemi public.
« Non, répondit Straftord, je sais regarder la mort et le peupte en face Mque jje meure par la mam du boiîrreau ou par la furie die la populace, si cèla peut leur plaire, ipeu m’importe H>
En passant sous la fenêtre die l’archevêque, dans la cour de laprkon ,'Strafîord se souvint du rendez^ousi donné. la veille à son ami :al leva les yeux vers tes barreaux <de fer <de la fenêtre qui lui disputaient la vuedeLaud.
On ne voyait que les deux mains tremblante»
et décharnées du vieillard tendues à travers les barreaux et cherchant à tâtons à bénir le mourant. Strafford s’agenouilla dans la poussière et inclina la "tête.
« Monseigneur, dit-il à l’archevêque, votre bénédiction' et (vos prières !..-r»
Lenteur du vieillard » ne put supporter te coup de cette voix ?et de cette , émotion ; il
OttOMWfifeL
«’etanouit, en bénissant, dans tes bras de -ses geôliers. *
« Adieu, monseigneur 1 .lui criaStraiferd»
-que Dieu protège votre innocence I, »
Et il marcha d’un pas ferme, malgré •douleurs de la- maladie et l’affaiblissewoot ■de ses forces, à la tete des soldats qui #e*nblaient moins l’escorter que le suivre^'
Selon la coutume si humaine de l’Angleterre et de Roraa*qui laisse . le. oendampé, quel qu’il soit, f rwaraher k son , .supplice ,au milieu du cortège de.igeg ipapen,ts et, de, ses amis .pour l’enomwager ,qu dernier pas , Stralford avait. son frère, jdeurantÀ.côté.dP lui. ,»
• « Frère, lui ditùlj, pourquoi Pleurer ainsi? Voyez-vous rien dans j»a vie, ou dans, ma mort qui puisse vous rendre honteux de
moi ? Est-ce que j’ai l’air tremblant comme un criminel, ou fanfaron comme un athée ?
Supposez, pour vous raffermir l’àme, que o’est ici mon troisième mariage, et que vous êtes mon garçon de noces ; ce billot, ajouta-t-il . en lui montrant le bloc de bois où il allait placer sa tête, sera mon oreiller, et j’y reposerai bien, sans peine, sans douleur et sans crainte l »
Monté sur l’échafaud avec son frère et ses amis, il se mit à genoux un moment, comme pour saluer l’autel de son sacrifice; il se réleva bientôt, et, regardant le peuple innombrable et muet qui couvrait la colline et la tour de Londres dite de l’Échafaud, il éleva la voix avec autant de vibration et de gravité qu’à la chambre des communes, théâtre de sa majestueuse éloquence.
« Peuple rassemblé ici pour me voir mourir, dit-il, soyez témoin! Je. souhaite, en mourant, à ce royaume toutes les prospérités que Dieu peut donner à ceux qui vivent sur la terre l Vivant, j’ai toujours fait ce qui était en moi pour assurer le bonheur du peuple anglais ; mourant, c’est encore mon seul vœu. Mais je supplie chacun de ceux qui m’écoutent d’examiner sérieusement, et la main sur le cœur, si le début d’une réforme salutaire doit être écrit en caractères de sang?... Pensez-y bien en rentrant chez vous!... A Dieu ne plaise que la moindre goutte de mon sang retombe sur aucune de vos têtes! Je crains cependant que vous ne vous avanciez dans une voie fatale I »
Après ces paroles, jetées du haut de son échafaud en sollicitude et en avertissement à
sa patrie, "Strafford s’agenouitiadei nouveau, et pria avec tous le9 -signes d’i vm humble #, ardente ferveur pendant plus d’un quart d’heure. Le fanatisme révolutionnaire des Anglais ne disputait -pas au moins les ;der*nières minutes aux 'moucants. < /Cependant Strafford entendant «un sourd murmure,; fieit de pitié, soit d’impatienoe, dans la foule,; &e releva, et, s’adressant /à eeux^ui rd’entw-r raient :
« J’ai presque fini,: dit4l. < U<& sevd «CQgPrW rendre ma femme veuve,- mes chers enfanis orphelins, mesipauvres serviteurssansi maître! Que !) Dîeu soit «avea-eu» fet>avec vous! Grâce au soutien intérieur /que ce Dieu W prête, ajouta-t-il en dépouiüajut lui-mêflW .son habit et en relevant ses cheveux pour qu’aucun vêtement n’amortît le tranchant de la hache sur sqn cou, j’ôte mon habit, le cœur aussi tranquille que je l’ai jamais quitté chaque soir de ma vie pour m’endormir ! i)
Il fit signe alors’ au bourreau d’approcher,
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loi pardonna cbaritablement le sang qu’il allait répandre,' couchai lui-raêmersa tête sur le billot en i (dirigeant, encore un regard et une prière vers Je ciel. .Sa tète .roula aux pieds de ses amis.
« Dieu sauve le froiî. s’ écria, l’éxècuteur en ramassant lai tôt» ,et en. l’élevant dans ses mains pour la montrer au peuple. Le peuple muet et compatissant .jusque là, poussa uu cri de joie, de vengeance et de salut, qui attestait la frénésie du temps. » :Le. peuple se réjouit comme un insensé .d’avoir arraché de «on sein son plus grand citoyen, et se répandit dans îles ; rues de Londres pour ordonnes des. illuminations publiques.
Le roi, pendant son sacrifice, «'était tenu renfermé dans son palais, demandant . son ■pardon àDieu pour-le sang qu’on arrachait
à sa faiblesse. L’ecclésiastique qui avait accompagné Strafford à l’échafaud fut seul admis dans l’appartement de Charles pour lui rendre compte des derniers moments de son ministre.
« Rien n’égala jamais, dit l’ecclésiastique au roi, le calme et la majesté de cette mort. J’en ai vu beaucoup mourir; jamais âme aussi blanche et aussi purifiée ne retourna à son créateur. »
A ces mots, le roi détourna la tête pour pleurer. Le repentir de sa concession et le pressentiment de l’impuissance de cette concession pour racheter son propre salut et la paix du royaume, se confondirent en une immense et sombre douleur dans son âme.
Il vit clairement qu’il s’était frappé luimême du coup dont il avait laissé frapper son serviteur et son ami, et que le supplice de Strafford n’était que la répétition de son propre supplice. Cœur vaincu , mais conscience droite, Charles ne se défendit pas par le sophisme contre le remords. Il ne
s’excusa ni devant lui-même ni devant la politique, ni devant Dieu. Il s’accusa avec autant de sévérité que l’histoire devait l’accuser un jour ; il s’humilia dans sa faute et dans sa douleur ; il jura que ce serait sa première et sa dernière transaction avec l’iniquité de ses ennemis, et il puisa dans l’amertume de ses regrets la force de vivre, de combattre et de mourir pour son droit, pour le droit de sa couronne et pour le droit du dernier de ses sujets.
Le parlement en effet ne vit dans la mort de Strafford qu’une victoire sur la puissance royale et sur le cœur de Charles. Les conflits entre là couronne et les communes se reproduisirent à l’instant sous d’autres prétextes et sous d’autres exigences. Le roi prit en vain des ministres dans le sein du parle-
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ment il ne retrouva pas un Strati'orçb la nature
n’en avaitpas fait deux. Charles n’avaità choi.
sir qu’entre des fidélités médiocres ou des ennemis implacables et encore ces ennemis, appelés par le roi dans sotn conseil pour leur livrer le gouvernement, refusaient d’y entrer. L’esprit de faction était si universel et si irréconciliable en Angleterre contre la couronne, que les membres populaires, .du parlement, se sentaient plus forts en restant les chefs de factions dans les communes qu’en devenant les ministres d’un prince suspect et condamné.
Le parti puritain dans les communes tenait alors Charles I er , en Angleterre, dans le môme isolement crû le -parti des Girondins tint Louis XVI, en 1791, en France : assiégeant le ministère et refusant d’être ministres, afin d’avoir le droit d’attaquer toujours le pouvoir royal , qu’on leur livrait en vain, ou ne consentant à le prendre que pour le trahir en le livrant par adulation au peuple et par complicité aux républicains.
Telle était la situation réciproque du roi et
du parlement pendant les premières années où Cromwell était membre des communes.
Les luttes parlementaires n’étaient pas le domaine de Cromwell, et ces agitations purement politiques l’agitaient peu lui-même. Il n’était pas factieux de sa nature, il était sectaire. Il ne tenait que par l’esprit de sa secte au triomphe du parti puritain, non sur la couronne, mais sur l’Église anglicane et sur l’Église de Rome, que la couronne était suspecte dé favoriser. Toutautre intérêt était étranger à son âme austère.; Bon imagination froide pour tout ce f , qui ne touchait pas à, la religion, son esprit juste mais peu étendu, son élocution .sans abondance, * sains couleur « t sans tlarté, son ambition bornée au cès de ses coreligionnaires, mais n’aspirant à. rien de personnel, si ce n’est.au salut de
son âme et au service de sa cause , l’éloignaient des discussions. Muet pendant des sessions entières sur son banc , il n’était signalé dans les chambres des communes que pourson abnégation de toute importance personnelle, pour son dédain des applaudissements populaires, et pour la ferveur de son zèle à préserver la liberté de conscience de ses frères en piété.
Rien, du reste, ni dans son extérieur ni dans son génie, n’était de nature à appeler sur lui l’attention d’une chambre agitée par l’éloquence de Strafford ou de Pym. Sa figure, sans distinction dans les traits, tenait à la fois du paysan, du soldat et du prêtre : on y voyait la vulgarité du campagnard, la résolution du militaire, la ferveur de l’homme de prières, mais aucun de ces caractères n’y prédominait assez pour faire éclater au
dehors une vocation oratoire et pour donner aux regards le pressentiment d’un dominateur futur. Sa taille était moyenne, son buste carré, ses membres robustes, sa démarche pesante et mal assurée, son front large et bombé, ses yeux bleus, son nez proéminent, partageant inégalement son visage, incliné irrégulièrement à gauche, gros et coloré, vers les narines, de ces rougeurs suspectes qu’on reproche aux buveurs, mais qui ne révélaient chez Cromwell que l’âcreté d’un sang échauffé par le fanatisme. Ses lèvres trop fendues, trop épaisses et grossièrement modelées, n’indiquaient ni la finesse d’intelligence, ni la délicatesse de sentiment, ni la volubilité de parole nécessaire à l’éloquence; son visage était rond plutôt qu’ovale ; son menton solide et avancé en portait fermement le poids. Ces traits reproduits dans ses portraits et dans ses masques par les artistes les plus consommés de l’Italie, chargés de le fixer pour leurs cours, n’indiqueraient qu’un homme vulgaire, si le nom de Crom-
well ne les relevait; en les étudiant avec impartialité, il est impossible d’y discerner les traces et les organes du génie. Ou y sent l’homme fait grand par le choix de son parti et par la combinaison des circonstances, plutôt que l’homme fait grand par la nature.
On peut môme conclure de ce visage qu’une intelligence plus haute et plus développée aurait nui à la grandeur de la destinée de cet homme; car, avec plus d’esprit, Cromwell aurait été moins sectaire, et, s’il eût été moins sectaire, son parti se serait moins personnifié dans un chef qui n’aurait pas partagé ses passions et ses crédulités. La grandeur d’un homme populaire est bien moins dans son génie que dans les proportions de son gén ? e avec les préjugés et môme avec les stupidités de son temps. Les fanatiques d’une époque ne choisissent pas pour chef le plus capable, mais le plus fanatique. Les jacobins de France l’ont montré dans Robespierre, comme les puritains d’Angleterre dans Cromwell.
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CROMWLLL
Les seules traces que la présence de Cromwell au parlement ait laissées dans les annales parlementaires pendant ces dix années de silence, sont quelques mots prononcés à de longs intervalles par lui pour protéger ses frères les missionnaires puritains et pour dénoncer les ministres de l’Église anglicane dominants, et les catholiques qui aspiraient à dominer de nouveau. On voit seulement, aux égards de ses collègues à la chambre des communes en écoutant ces mots échappés au zcle religieux du représentant d’IIuntington, que ce gentilhomme-férmier, aussi sobre de popularité que de discours, jouissait à la chambre de celte considération qui S’attache dans les assemblées délibérantes aux hommes modestes, sensés, silencieux, désintéressés d’applaudissements, mais fidèles à leur cause.
Juge de paix de son canton, Cromwell revenait, après chaque session ou chaque dissolution du parlement, se retremper dans ' les passions religieuses du peuple puritain de son voisinage, dans les entretiens avec les missionnaires de sa foi, dans les sermons, les méditations et les prières, seul délassement de sa vie agricole. La douceur, la piété, la ferveur de sa femme, adonnée comme lui aux soins domestiques et aux travaux champêtres, l’éducation de ses fils, la tendresse pour ses filles, écartaient alors de son âme toute autre ambition que celle de son progrès spirituel dans la vertu et du progrès de sa secte dans les consciences* Dans toute sa correspondance intime pendant ces longues années de retraite et de domesticité, il n’y a pas un mot qui révèle
en lui une autre passion que celle de sa croyance, une autre aspiration que celle du ciel. De quoi pouvait servir à un homme qu’on ne regardait pas alors cette hypocrisie dont les historiens ont fait le fond et le mobile de son caractère? Quand personne ne connaissait le visage, à quoi bon le masque?
Non, Cromwell ne se masquait pas si longtemps d’avance devant sa femme, devant sa sœur, devant ses filles et devant Dieu ; il ne parait si bien masqué à l’histoire que parce qu’il vivait et pensait à visage découvert.
Détachons quelques passages des lettres familières qui jalonnent cette époque ignorée de sa vie :
« Mon très-cher bon ami, écrit-il de Saint-
Yves, le ii janvier 1635, à un des confidents de ses œuvres pieuses, bâtir des temples matériels et des hôpitaux pour soulager. les
corps et rassembler les fidèles doit être considéré sans doute comme une œuvre de piété ; mais ceux qui bâtissent des temples spirituels, qui procurent la nourriture aux âmes, ceux-là, mon ami, sont les hommes vraiment pieux. G’ est l’œuvre que vous avez faite en fondant une chaire de sermons dans laquelle vous avez placé le docteur Wells,
homme de sainteté et de capacité, égal à tout ce que je connais de meilleur. Je suis convaincu que, depuis son arrivée ici, le Seigneur a fait beaucoup de bien parmi nous. 11 faut maintenant que celui qui vous a inspiré de faire cette fondation vous pousse à la maintenir et à l’achever. Élevez à lui vos cœurs ! Vous qui vivez dans une cité renommée par les lumières resplendissantes de l’Évangile, Londres, vous savez que supprimer le traitement du prédicateur, c’est faire tomber la chaire. Car, qui va guerroyer à
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ses dépens ? Je vous en supplie donc par les entrailles de Jésus-Christ, mettez la chose en bon train, faites donner la solde à ne digne ministre : les âmes des enfants de Dieu vous béniront pour cela. Et ainsi ferai-je moi-même. Et je demeure à jamais votre affectionné ami dans le Seigneur.
» Olivier Cromwell.)»
Ce n’était pas seulement de «es paroles, c’était de sa modique. fortune, fruit d’un travail rural : ingrat et -obstiné, que Cromwell soutenait la cause de sa. foi. Qn lif, trois ans après, ces lignes dans une lettre confidentielle à un des. sectateurs.de sa communion, M. Hand :
« Remettez quarante schellings .(somme importante alors ) pour un , pauvre fermier gui nourrit péniblement sa famille croissante, afin de rémunérer las médecins de Benson. Si nos amis ne veulent pas allouer
cette somme au moment où nous réglerons les comptes de notre comité, gardez ce billet, et je vous payerai de ma bourse personnelle.
» Votre ami,
» Olivier Cromwell. »
« Je demeure , écrit-il quelques années après à sa cousine, femme du procureur général Saint-John, et toujours dans le même esprit de componction, je demeure dans Cédât , mot qui signifie ténèbre et noirceur . Cependant le Seigneur ne m’abandonne pas ; il finira par me conduire, je l’espère, à son lieu de repos, à son tabernacle. Mon cœur repose dans l’espérance avec les compagnons du premier-né; et si je puis rendre gloire au Seigneur, soit par action, soit par souffrance, je serai grandement consolé ! Véritablement, aucune créature n’a plus de mo-
tifs que moi de se jeter en avant pour la cause de son Dieu. J’ai reçu d’avance des grâces choisies, et je suis sûr que je n’acquit-
terai jamais assez le prix (le ses dons. Que le seigneur m’accepte donc dans son fils Jésus-Christ, et qu’il nous donne de marcher dans la lumière, car il est la lumière ! Je ne puis pas dire qu’il détourne tout à fait sa face de moi ; il m’accorde de voir la lumière au moins en lui. Un seul rayon dans un lieu obscur porte avec soi beaucoup de rafraîchissements. Béni soit son nom de briller dans un lieu aussi sombre que mon cime!...
Hélas I vous savez quelle a été ma vie ! J’aimais les ténèbres, j’y vivais, je haïssais la lumière! J’étais le chef des pécheurs; cependant Dieu a eu miséricorde de moi! Oh!
les trésors delà miséricorde de Dieu!...Louezle pour moi , priez pour moi ; que celui qui a commencé un si grand changement dans mon âme daigne l’achever en Jésus-Christ !... Et que le Seigneur soit avec vous!... Ainsi le demande votre affectionné cousin.
» Or.tviER Cromwell. »
* lu
Tout ce que l’on retrouve de la main de Cromwell pendant ce long recueillement de &a vie de vingt à quarante et un ans, porte la même empreinte de mysticisme, d’exaltation et de sincérité : une sombre mélancolie, échiirée cependant par l’illumination éblouissante d’une foi active, forme le fond de son caractère. Cette mélancolie devait être nourrie encore par la monotonie de ses occupations rurales et par la tristesse du ciel et du site où ha iortune confinait sa vie. Sa maison, que l'on montre encore de nos jours aux voyageurs dans .les bas-fonds qui entourent la petite bourgade de Saint-Yves, a quelque chose d’un cloître abandonné. Les rideaux d’arbres qu’il avait plantés en haie sur les lisières de ses champs, dans ses marécages, en interceptent tout horizon étendu ou riant aux fenêtres.
Un ciel. bas et terne pèse sur l’imagination
CROTIlWJEIiL
comme sur le toit. La tradition désigne encore un oratoire surbaissé, bâti en briques par le gentilhomme puritain derrière sa maison et attenant à la salle de famille où Cromwell convoquait les paysans des alentours pour entendre la parole de/Dieu. de ,1a bouche des missionnaires de sa. secte, et pour prêcher et prier souvent lui-même quand l’inspiration débordait e«i lui., Be longues et profondes lignes d'arbres séculaires, peuplés de i»rneilies,slnistreç, bornent de tous .côtés La vue. Ces arbroSfempAchent de voir, même le cours .de la rivièneid’Ouse, ! dont les eaux noirâièreset enoaisséesdans des bords fangeux ressemblent, à l’immense. >égoût d’une usine; ilsme baissent voir , au-r dessus de leurs fêtes que les filmées xle charbon de la petite ville de iSamt-Yves qui salissent le ciel de cette mllée. Un rtel séjour devait enfermer lfârne de ses Jxabitants dans les vulgaires pensées de trafic, d’industrie, de pâturage;, ou les forcer, à JS’étanjQer pins haut que la .terre , dans les extases de la contemplation .
C’est là que Cromwell et sa jeune femme, modelée en tout sur la simplicité et sur la piété de son mari, élevaient pauvrement et dans le silence les sept enfants que l’amour et la fidélité conjugale leur donnaient. Ils ne cherchaient pas le vent du monde, ce fut le vent du monde qui vint les chercher.
On voit, aux vestiges de la vie de Cromwell pendant cette époque, comment le bruit des controverses religieuses en Angleterre, en Irlande, en Écosse, et comment les pamphlets politiques qui commençaient à se multiplier avec la passion publique, préoccupent sa solitude et sont lus par lui avec avidité ; mais il ne s’attachait jamais qu’aux arguments religieux de ces écrits.
Le nom immortel du grand poôte anglais Milton, ce Dante britannique apparait pour
la première fois sur un de ces pamphlets républicains. Milton revenait d’Italie, où il avait respiré”dans les débris de Rome ancienne rôdeur de la liberté antique, et où le spectacle de la corruption de la Rome moderne l’avait rejeté dans l’indépendance en matière de culte. Milton donnait, comme Chateaubriand et madame de Staël en 1814, l’accent immortel aux passions passagères du temps.
Les indépendants en matière de gouvernement commençaient, par une logique forcée, à naître de ce besoin d’indépendance en matière de foi. Les deux libertés se tiennent.
Comment croire librement dans la servitude qui empêche de dire ce qu’on veut et de pratiquer ce qu’on croit? Ce besoin absolu do professer et de répandre librement sa croyance inclinait Cromwell vers la répu-
blique. Hampden, son parent, popularisé jusqu’au délire par sa résistance à l’autorité royale, voulut fortifier le parti républicain par l’accession d’un homme aussi convaincu et aussi irréprochable de mœurs que Cromwell ; ; il .de ht nommer député au parlement par la ville de Cambridge, où Hampden avait une souveraine influence.
CettB nouvelle nomination de Cromwell par un comté plus illustre et dans un instant plus politique ne distrait pas sa pensée de l’unique but de sa vie.
« Envoyez-moi, écrit-il à son ami Willingham à Londres, les arguments des Écossais pour .soutenir l’uniformité dans la religion exprimée dans leur proclamation. Je désire la relire avant que nous entamions dans les Communes ce débat qui s’ouvrira bientôt. »
Un intérêt populaire se mêla un moment pour lui au grand intérêt religieux. Il embrassa cet intérêt par sentiment de la justice de la cause sans doute, mais certainement aussi pour ranger le peuple du côté des in-
dépendants et des républicains par l’appui que le b<m droit populaire trouvait dans les hommes de ce parti contre la couronne. Il s’agissait du droit de clore des terrains com* munaux en les enclavant ainsi dans leurs fiefs, que jadis des rois d’Angleterre avaient accordé indûment à des favoris et que le peuple contestait avec raison.
« Cromwell, dit ministre du roi dans ses mémoires, que je n’avais jamais entendu parler aux Communes, fut élu membre du comité du parlement chargé de s’entendra avec les ministres sur ce sujet. Cromwell s’emporta contre moi dans la discussion. 11 me reprocha d’intimider les témoins. Il perla avec tant d’indccence 1 et de grossièreté, ses procédés furent si apres et son attitude si insolente, que je fus forcé d’ajourner le comité. Cromwell ne me pardonna jamais. »
La popularité que ladéfense de cette cause valut à Cromwell et à son parti l’encouragea à en rechercher une autre dans la défense des pamphlétaires acharnés contre la ccuir
ronne et l’Église, et dont les écrits étaient livrés de temps en temps au bourreau de Londres par le roi et les évêques. Il présenta au parlement la pétition d’un de ces martyrs. L’indignation de sa conscience blessée lui ouvrit les lèvres pour la première fois.
« C’était en novembre 4640, dit un spectateur royaliste dans ses souvenirs. Moi qui étais aussi membre du parlement, j’avais la vanité de me croire un modèle d’élégance et de noblesse; car, nous autres jeunes courtisans, nous nous vantions de notre costume.
Je vis, en entrant dans la salle, un orateur qui parlait. Je ne le connaissais pas ; il était vêtu d’une manière fort commune, en habit de drap sans broderie, qui semblait avoir été coupé par quelque tailleur de campagne.
Son linge était grossier et sale. Je me rappelle qu’il y avait une ou deux taches de sang sur le col rabattu de sa chemise, qui ne dépassait qu’à peine le collet de son hahit.
Son chapeau était sans ganse. Il était d’une assez belle stature. Son épée était collée sur
sa cuisse. Son visage était rond et gonflé, sa voix était stridente, peu harmonieuse et peu flexible ; mais il s’exprimait avec une éloquence pénétrée de ferveur. Sa cause ne permettait guère le bon sens; il parlait pour un libelliste supplicié par le bourreau. Je déclare que l’attention prêtée par l’assemblée à ce gentilhomme diminua de beaucoup ma considération pour les communes. »
XXXYII
Tous les moyens de résistance et toutes les concessions du roi Charles I er envers son parlement étant épuisés, le pressentiment d’une guerre civile inévitable pesait sur toutes les âmes. On s’y préparait plus ou moins ouvertement des deux côtés. Cromwell profita d’un de ces moments de calme qui précèdent les grandes tempêtes politiques pour aller réconforter sa mère et sa femme et em-
CROMWELt
brasser ses enfants à Saint-Yves, avant de se précipiter dans la mêlée. Il anima de son feu mystique le peuple de son voisinage. De ses sectaires il fît des soldats. Il dépensa toutes ses économies de père de famille et de cultivateur à envoyer des armes à Cambridge. Il osa même s’emparer, en qualité de* membre du parlement, du château de Cambridge, et confisquer pour solder les milices du peuple l’argenterie de l’université royale déposé dans le trésor du château. Ces milices le reconnurent pour chef, à titre de député de Cambridge et du plus résolu des citoyens. Il souleva, également par le seul appel au sentiment commun, les milices des campagnes entre Cambridge et Huntingdon, et fît arrêter les royalistes qui allaient se ranger sous le drapeau du roi; il. désarma partout les partisans de la couronne.
« Je ne vous ferai point de mal, réponditil, à cette époque de trouble, à un gentilhomme de son voisinage qui réclamait contre les violations de son foyer; je viens, au
contraire, pour empêcher le royaume de se déchirer davantage. Agissez avec intégrité, et ne craignez rien; mais, si vous agissez mal, pardonnez-moi alors les rigueurs que m’imposeront mes devoirs envers le peuple ! »
Il n’épargna pas cette visite au manoir de son oncle Cromwell d’Hinschinbrook, gentilhomme royaliste ruiné, qui habitait un donjon dans les marais.
« Le siècle présent est batailleur, écrit- il à un autre gentilhomme. La pire des colères est, à mon avis, celle qui prend sa source dans la différence d’opinions. Blesser les hommes dans leur personne, dans leur maison ou dans leurs biens, ne peut être un bon remède à cette colère. Protégez les légitimes droits de ce peuple. »
Les associations pour la défense de l’indépendance et de la religion 'contre l’Église et la cour couvrirent l’Angleterre , mais ne tardèrent pas à se dissoudre, faute d’une âme commune et d’un chef actif. II ne resta
debout que cette association des Sept-Comtés de l’Ouest dont Cromwell fut l’âme et le bras. Son nom se répandit de là sur le pays et commença à présager un chef à la guerre sainte. On l’appelait dans les assemblées puritaines le Machabée de l’Église de Dieu.
« Continuez, écrit néanmoins Cromwell au ministre de l’Église anglicane, allez lire les Écritures au peuple, prêchez dans votre cathédrale, là où vous avez l’habitude de le faire, et même plus souvent. »
Ainsi Cromwell, qui se lève pour conquérir la liberté de la foi pour lui et les siens, la protège dans les autres.
« Vous renvoyez de vos troupes un officier anabaptiste, écrit-il à un de ses lieutenants. Vous êtes certainement mal conseillé en cela. Je ne saurais comprendre qu’un incrédule déplorable, connu par son irréligion, ges jurements, ses débauches, vous paraisse plus digne de confiance que celui qui craint la débauche, les jurements, le péché î Soyez
tolérant envers ceux qui ont une foi autre que la vôtre. L’État, monsieur, en choisissant des serviteurs , ne s’inquiète pas de leurs opinions, mais de leurs services et do leur fidélité ! »
On voit aux premiers actes de Cromwell, actes précurseurs pour lui de la guerre civile et de l’empire, poindre cet esprit de gouvernement qui rallie des partisans à sa cause au lieu de livrer des victimes à ses partisans. Cette association des Sep t-Comtés, soumis ainsi à l’influence d’un patriote actif et d’un religionnaire zélé, fut le noyau de la popularité future de Cromwell. Elle fut bientôt pour le long-parlement le levier de la guerre civile.
Nous avons vu qu’elle devenait de jutfreft jour plus inévitable. L’Écosse, plus fanatisée
encore que l’Angleterre par ses chefs puritains, hommes d’une foi ardente et d’un génie sanguinaire, en donna le signal. Ce royaume, quoique indépendant par ses lois et son parlement distinct, faisait partie de la couronne du roi Charles. L’esprit de révolte, masqué encore, comme en Angleterre, sous , l’esprit d’indépendance et d’opposition, fit avancer une armée écossaise sur le territoire anglais, sous prétexte de défendre, de concert avec les puritains et avec le parlement, de Londres, les droits des deux peuples menacés par la même cour.
Forts de cet appui, les orateurs de l’opposition dans le parlement de Londres et les zélateurs du puritanisme, ne connurent plus de bornes à leur audace et à leurs empiétements sur la royauté. Les tribuns les moins infatués de zèle pour la foi nouvelle, tels que Pym, ïïampden, Yane, en prirent les apparences. Ils devinrent aux yeux des républicains, les Caton, les Brutus, les Cassius de , l’Angleterre ; aux yeux des purilains, ils en de-
vinrent les martyrs. L'ombrageuse .susceptibilité du parti puritain s’indigna de voir quelques^- rêtres catholiques amenés de France par la reine Henriette pour diriger sa conscience, habiter la cour et y exercer dans Londres leur culte. Ils affectèrent de voir une conspiration terrible contre le protestantisme dans cette inoffensive fidélité d’une jeune et eharmante reine aux convictions de sa conscience et aux rites de sa jeunesse. Ils accusèrent le roi de faiblesse ou de complicité avec l’épouse qu’il adorait. Le roi, dans un esprit de paix, cédait à toutes ces exigences. On le somma de sanctionner un bill qui autorisait le parlement à se rassembler de fait si le roi laissait écouler un intervalle de trois ans sans le convoquer. Jusque-là la convocation annuelle ou triennale des parlements avait été un usage plutôt qu’un droit de la liberté anglaise. Charles, en consentant ù cette sommation, reconnaissait la souveraineté représentative en face de la sienne. Le parlement, dont l’ambition se nourrissait de toutes
les concessions du roi, établit encore avec son consentement la permanence de son contrôle et de son pouvoir par un comité toujours subsistant à Londres pendant l’intervalle des sessions. Il en établit un autre, chargé de suivre la personne du roi dans le voyage de pacification que ce prince fit en Écosse. Enfin il poussa l’audace et l’usurpation jusqu’à demander la nomination d’un protecteur du royaume, sorte de tribun national ou de vice-roi du parlement, élevé en face du roi lui-même. C’est ce titre, rêvé dès cette époque par le délire de l’esprit parlementaire, qui devint naturellement le titre de Cromwell quand la guerre civile en eut fait l’arbitre de son pays. 11 ne l’inventa pas, comme on l’a cru à son usage; il le trouva tout fait, à l’usage des factions qui détrônaient le roi.
Pendant le voyage du roi en Écosse, l’Irlande, abandonné à elle-même par le rappel des troupes qui y maintenaient la paix au nom de ce prince, s’agita jusqu’à la révolte contre l’autorité royale. Son parlement, distinct aussi, répondit ' par ces turbulences et par ses empiétements aux exemples du parlement d’Angleterre. La nation irlandaise, divisée en deux races et en deux religions acharnées de tout temps l’une contre l’autre, se confédéra d’abord unanimement pour s’affranchir du joug de la couronne. Bientôt les catholiques et les vieux Irlandais des provinces les plus éloignées du centre rompirent la ligue. Ils profitèrent des troubles de la capitale et de la faiblesse de l’autorité
du roi qui les contenait, égorgèrent dans ces
nouvellles Vêpres siciliennes, plus sanglantes
que celles de Sicile, tous les colons anglais établis depuis des siècles dans les memes villages, et avec lesquels la cohabitation, les liens de parenté, les mariages, les avaient confondus en un même peuple et presque en un même sang. Les massacres de la Saint- Barthélemy, les journées de septembre, les proscriptions de Rome sous Marius ou de la France sous la Terreur, m’égalent pas les barbaries dont les Irlandais de ces provinces souillèrent le caractère do leur race et flétrirent les annales de leur patrie. Les chefs de cette conspiration de la province d’Ulster frémirent eux-mêmes des férocités du peuple haineux, fanatique, inexorable, qu’ils avaient déchaîné. Les fêtes par lesquelles ce peuple vainqueur -par l’assassinat célébra sa victoire, furent les supplice les plus lents etles plus cruels que jamais l’imagination des cannibales ait inventés. Il prolongea les martyres et les agonies des deux sexes pour prolonger ses infernales jouissances. Ilflt couler le sang goutte à goutte et la vie souffle à
souffle pour entretenir sa propre fureur.
Ces massacres s’étendirent de proche .en proche à toutes les autres provinces de l’Ir- • lande, excepté à Dublin, .sa capitale, où un faible noyau de troupes royales conservait la paix. Plus de- cent mille victimes innocentes, hommes, femmes, enfants, vieillards, infirmes, * jonchèrent de leurs cadavres le seuil qu’ils habitaient, les champs qu’ils cultivaient en commun avec ses frères dénaturés.
La flamme de leurs villages ne s’éteignit que dans leur sang. Tous ceux qui échappèrent par la fuite à leurs assassins, en emportant dans leurs bras leurs enfants jusqu’aux sommets des montagnes, succombèrent d’inanition et de froid dans les neiges de l’hiver.
L’Irlande parut s’entr’ouvrir pour être le tombeau de là moitié des fils qu’elle avait portés. On ne peut lire dans les historiens les plm> impartiaux , les récits de ce long crime- national sans exécration pour ses instigateurs et pour ses bourreaux. On comprendras longues .malédictions du ciel sur
rirlande. On ne justifie jamais la tyrannie ; mais une nation qui a de tels égorgements à expier dans son histoire ne peut accuser les sévices de ses oppresseurs sans réveiller le souvenir de ses propres forfaits. Le malheur des peuples n’est pas toujours le crime de leurs conquérants, il est quelquefois la vengeance de leurs propres crimes. Ce mallieurlà est le plus irrémédiable ; car il n’enlève pas seulement l’indépendance, il enlève jusqu’à la pitié.
Le parlement accusa le roi de ces calamités, le roi a r msa avec plus de justice le parlement de e/m impuissance. Le parti républi-
cain prit < ,e nouvelles forces dans /e pays par ce corJiit acharné et stérile entre la couronne et les parlementaires qui laissaient décomposer le royaume et massacrer leurs
coreligionnaires par les catholiques. Les exaltés firent aisément voterpar le parlement, sous le nom de remontrance, un appel au peuple de la Grande-Bretagne : véritable et sanglante accusation contre le gouvernement du roi. On y résumait en un seul groupe d’incriminations tous les torts et tous les malheurs du règne. On rejetait sur le roi seul les fautes et les crimes de tous les partis. On déversait sur sa tête le sang même des Anglais massacrés par les catholiques en Irlande. On y concluait ou l’on y faisait conclure tacitement que le seul salut de l’Angleterre était désormais dans la restriction du pouvoir royal et dans l’accroissement illimité du pouvoir parlementaire.
Le roi, poussé aux dernières limites de ses concessions, répondit à cette accusation par une justification touchante, mais sans force. L’insolence de quelques membres de -la chambre éclata contre lui dans des attentats si évidents contre sa prorogative et sa dignité qu’il n’eut plus que le choix entre une hon-
teuse dégradation do son titre de roi ou une
» revendication énergique de son droit. Il se •rendit lui-même à la chambre des communes pour y faire arrêter les membres coupables de lèse-majesté. 11 somma le président de Ici» iüi désigner.
n Sire, lui répondit le président à genoux, dans la place que j’occupe, jhi des yeux pour voir, une langue pour parler sous l'inspiration seule de la chambre dont je suis le serviteur. Je demande humblement pardon à Votre Majesté de lui désobéir! »
Charles, humilié, se retira avec sa garde et se rendit à l’hôtel de ville de Londres pour conjurer le conseil de la cité de refuser asile aux coupables. Le peuple de la cité ne lui répondit à son retour que par des cris de Vive le parlement ! Les habitons de Londres s’armèrent aux cris bibliques d'Israël, à vos tentes /-et passèrent fièrement en revue par terre et par eau sous les fenêtres du palais de White-Hall, séjour du roi. Le roi, impuissant, menacé et insulté par ces émeutes, *se
•jretira dans le château royal d’Hampton- Court, résidence de campagne solitaire, imposante et fortifiée à quelques heures de . Londres.
La reine,* tremblante pour son mari et pour ses enfants, conjura le roi d’apaiser l’émotion du peuple à force de condescendance. Tout fut vain. Les pétitions les plus incendiaires assiégaient leparlement, devenu l’idole du peuple et sa sauvegarde depuis la retraite du rdi. Le parlement, sous prétexte de prémunir le peuple contre le retour de l’armée royale, s’empara du pouvoir militaire et nomma lui-même les gouverneurs de places fortes et les généraux des troupes. Charles, réduit à un petit nombre de partisans et de défenseurs à Hamptou-Gourt, se décida à la guerre ; mais, avant de la décla-
rer, il conduisit la reine au bord de la mer et la contraignit à s’embarquer pour le continent, afin de soustraire du moins à la malignité de sa fortune ce qu’il avait de plus cher au monde.
La séparation fut déchirante comme le pressentiment d’un éternel adieu. L’infortuné prince adorait cette compagne de sa jeunesse, il la plaçait au-dessus de toutes les femmes, et il ne lui avait fait partager que ses humiliations et ses revers. Il voulait l’abriter au moins contre le supplice qu’il- entrevoyait de loin au fond de sa destinée.
Henriette, transportée évanouit sur le vaisseau, ne reprit ses sens que pour adresser du haut des vagues qui l’emportaient ses reproches à l’Angleterre et ses vœux au ciel pour le plus tendre des époux.
Le roi, déchiré dans son amour, mais fortifié dans son courage par ce départ, s’éloigna d’Hampton-Court, et s’établit dans la ville plus fidèle d’York, au milieu d’un peuple et d’une armée royalistes. Il emmena avec lui ses enfants.
Le parlement présentant au peuple cet éloignement comme une déclaration de danger public, leva une armée contre celle du roi et en donna le commandement au comte d’Essex. La nation se leva à la voix des communes, et chaque ville envoya de nombreux volontaires à l’armée du peuple.
Charles, plus grand dans l’adversité que sur le trône, retrouva dans une situation décidée la résolution et la lumière qui lui avaient quelquefois manqué dans les ambiguïtés de sa lutte avec un parlement qu’il ne
savait ni combattre ni subir. La noblesse et la bourgeoisie, moins fanatisées que les classes populaires par les prédications puritaines, et moins accessibles aux séductions des tribuns du parlement se rangèrent en majorité dans le parti du roi. On les appela les cavaliers . Les grandes villes et la capitale, foyers d’agitations et de force populaire, se dévouèrent au parlement. Le comte d'Essex, général accrédité, mais temporisateur, .et
plus fait pour la guerre régulière que pour * »
la guerre civile, s’avança à la tête de quinze mille hommes contre le roi qui n’en comptait que dix mille dans son camp.