‹ CromwellChapitre 2 sur 10 · XLI1I · texte numérisé non relu

XLI1I

î T ne première rencontre, douteuse dans .ses résultats, entre les deux armées, attesta seulement /a bravoure personnelle du roi.. Il combattit en soldat plus qu’en monarque, h

latôte de ses escadrons le plus engagés.

Cinq mille morts des deux côtés couvrirent le champ de bataille. Londres trembla, puis se rassura en apprenant que le roi, trop affaibli par ,1a lutte, n’avançait pas sur sa capitale.

Cette première bataille, qu’on appelle la bataille d Edge-Hill, quoique glorieuse pour les armes de ce prince, ne décida rien.

Le fanatisme presque universel de la nation recrutait indéfiniment l’armée du parlement. La noblesse et les soldats des troupes réglées recrutaient seuls l’armée de Charles. La cause royale n’avait qu’une armée, celle de la révolte avait un peuple. La guerre, en se prolongeant, devait l’user.

« A nos ennemis le vieil honneur, s’écriait dans les communes le républicain Hampden ; à nous la religion I »

L’ambassadeur de France, auprès de Charles I" pensait ainsi, malgré la partialité de sa cour pour la cause du roi.

«Je suis confondu, écrivait-il au eardi-

nal Mazarin, de voir combien ce roi est prodigue de sa vie , infatigable , laborieux , constant dans les revers ; du matin au soir il marche avec son infanterie, plus souvent à cheval qu’en voiture. Les soldats semblent comprendre toutes les nécessités et toutes les détresses de leur roi; ils se contentent gaiement du peu qu’il peut faire pour eux, et marchent de cœur et sans solde contre des troupes mieux équipées et mieux armées.

Je vois tout cela de près. Ce prince, en qui le malheur révèle un héros de courage, se montre le roi le plus brave, le plus judicieux, le moins troublé devant ces grandes vicissitudes de la politique et de la guerre. Luimême donne tous ses ordres, jusqu’aux plus minutieux; il ne signe pas un papier sans le plus scrupuleux examen ; il descend de cheval à chaque instant, et marche à la tête de son armée. Il désire la paix ; mais , comme il voit que tout le monde la repousse, il est forcé de vouloir la guerre...

Je crois qu’il aura l’avantage au commence-

ment; mais ses ressources sont trop bornées pour que cela dure longtemps... »

Il n’avait pas de pain à donner à ses soldats, qui ne lui demandaient que de les nourrir.

Le journal de ces quatre années de guerre inégale et errante à travers son royaume resssemble plus à la vie romanesque d’un aventurier qu’à la lutte^ majestueuse d’un roi contre les factions au milieu de ses troupes et de son peuple.

« Tantôt, dit le fidèle serviteur qui tient le registre de ses journées, tantôt nous couchons dans le palais d’un évêque, tantôt dans la hutte d’un bûcheron. Aujourd’hui

le roi dîne en plein champ, le lendemain il %

n’apas même un morceau de pain pour nourriture. Dimanche, à Worchester, point de dîner, une journée atroce; nous avons marché sans manger de six heures du matin à minuit.

Un autre jour nous avons marché longtemps à pied dans les montagnes, et le roi n’a eu à manger que deux pommes. Il nous a été impossible de trouver des vivres jusqu’à deux

heures du matin. Nous avons couché sans abri sur la. terre devant ie château de Donnington.» Ailleurs : «Le roi a couché dans son chariot sur la bruyère de Bockonnok, il n’a pas dîné. Le lendemain , il a déjeuné chez une pauvre femme veuve, sur la lisière d’une forêt.»

Cette constance du roi à combattre la for tune et à subir les mêmes privations et les mêmes dangers que le dernier de ses soldats les enchaînait à son son sort par l’admiration. On n’abandonne guère que les rois qui s’abandonnent eux-mêmes. C’était un Henri IV disputant son royaume, mais un Henri IV malheureux. Le spectacle de cette constance et de cette résignation ramenait à sa cause, dans les campagnes qu’il traversait, ses ennemis eux-mêmes.

«L’un d’eux; nommé ïtoswell, déserta

l’armée du parlement pour passer à la petite troupe du roi. Fait prisonnier par les républicains, on l’interroge sur les motifs^de sa défection. — Je passais, répondit Roswell, par une route qui côtoyait la bruyère où le roi Charles, entouré seulement de quelques fidèles sujets, était assis pour rompre un morceau de pain avec eux. Je m’approchai par curiosité, et je fus tellement ému de la gravité, de la douceur, de la patience et de la majesté de ce prince* que l’impression en resta dans mon âme et me prédisposa à me dévouer à sa cause. »

Charles dérobait meme sa sensibilité à ses soldats et à ses serviteurs, de peur de montrer dans le roi les plus légitimes attendrissements de l’homme. Un jour qu’il avait vu lord Litchfield, un de ses plus intrépides et de ses plus affidés compagnons d’armes , tomber à ses pieds, frappé d’une balle mortelle, le roi continua à donner ses ordres et à combattre avec une apparente impassibilité qui trompa tout le monde. Après avoir

assuré la retraite et sauvé l’armée en dirigeant l’arrière-garde, il fit camper les troupes et s’enferma dans sa tente pour disposer ses manœuvres du lendemain. Il passa la nuit à écrire seul; mais, en entrant dans sa tente au lever du jour, ses serviteurs reconnurent à ses yeux encore humides qu’il avait pleuré Litchfield une partie de la nuit»

Pendant que Cromwell, son antagoniste, qui combattait alors dans l’armée d’Essex contre le roi, parlait et agissait toujours avec une telle exaltation mystique qu’on prenait cet enthousiasme de la foi pour l’ivresse du vin, disent les écrivains du temps, Charles, comme il convient aux hommes qui sont aux prises avec le malheur, retrouvait sa majesté dans son imperturbable sérénité.

«Jamais, écrit un des généraux de son

armée, je ne l’ai vu exalté par le succès ou abattu par le revers. Son égalité d’âme semblait défier la fortune, elle était supérieure à tous les événements. »

11 lui arrivait souvent, disent encore les écrivains du • temps, de chevaucher la nuit tout entière et de voir poindre l’aurore. Il galopait alors pour atteindre le sommet de quelque colline d’où il examinait la marche •et la situation de l’armée du parlement.

« Messieurs, dit-il un jour au petit no:£- Lre de cavaliers qui le suivaient, voici le matin, dispersez-vous; vous avez un lit et une famille, il est temps que vous alliez prendre du repos. Moi, je n’ai plus ni toit ni famille. Un cheval frais m’attend ; nous marcherons, lui et moi, tout le jour et toute la nuit. Si Dieu m’a donné assez de maux pour exercer ma patience, il m’a donné assez de patience pour supporter mes misères ! »

. « Ainsi, dit une poésie du temps : il combattait pour combattre et pour maintenir son

droit; il ramait sans avoir de port. »

Ainsi la guerre grandissait ce prmce, non pour le trône, mais pour la postérité.

Les limites de notre sujet ne nous permettent pas de suivre dans ses péripéties cette guerre de quatre ans entre un roi et • son peuple, la plus longue, la plus diverse et la plus dramatique des guerres civiles.

Cromwell, qui commandait au commencement un régiment de cavalerie volontaire, formé de ses confédérés d’Huntingdon, dans l’armée d’Essex, grandit dans les camps de tout l’enthousiasme religieux qui le dévorait et qu’il communiquait à ses soldats.

Moins militaire qu’apôtre, il aspirait autant au martyre du champ de bataille qu’à la victoire. Ni les succès, ni les revers, ni les grades , ni la renommée ne donnèrent la moindre diversion à son âme pen-

dant cette guerre sacrée. Le corate d’Essex, lord Fairfax, Waller, Harapden, Fai* kland, y combattaient, y succombaient ou mouraient, les uns pour leur province, les autres pour leur patrie et pour leur foi; Cromwell seul de tous n’éprouvait jamais de défaite. Élevé par le parlement au grade de général, il fortifiait son corps d’armée en le purifiant. Peu lui importait le nombre, il ne voulait que le fanatisme dans ses rangs. En divinisant ainsi la cause, le but, les moyens de la guerre, il élevait ses soldats au-dessus de l’humanité, il pouvait leur demander l’impossible. Les historiens des deux partis sont unanimes à reconnaître dans ce fanatisme religieux inspiré par Cromwell à ses troupes la transformation d’une armée de factieux en une armée de saints. Des victoires signalèrent toutes ses rencontres avec les armées du roi. Sa correspondance compulsée, comme nous l’avons fait déjà, aux différentes dates de sa vie militaire, atteste partout que cette piété de Cromwell n’était

point un rôle, mais un enthousiasme. Elle révèle l’homme dans le chef de parti, ave * d’autant plus d’évidence que ces lettres sont presques toutes adressées à sa femme, à ses sœurs, à ses filles, à ses plus intimes amis, Parcourons-les encore ; chacune de ces lettres est un coup de pinceau qui achève la physionomie véritable du héros de ce temps.

XLYII

Voici d’abord la peinture de son corps d’armée :

« Les soldats puritains de Cromwell sont armés de toutes pièces, vêtus de toutes couleurs, et souvent de haillons : les piques, les hallebardes, les longues épées droites h côté des mousquets î Tantôt ils font halte pour se prêcher entre eux, tantôt ils chantent des psaumes en faisant l’exercice. On y en-

tend les capitaines crier : En joue , feu ! au nom du Seigneur ! Après l’appel à leur compagnie, les officiers lisent l’Évangile ou la Bible; leurs drapeaux sont couverts de peintures symboliques et de versets des deux Testaments. Ils règlent leurs pas dans les marches en psalmodiant les psaumes de David, tandis que les royalistes marchent à eux aux chants cyniques delà débauche et du vin. La licence de la noblesse des cavaliers et des troupes réglées du roi, ne pouvait lutter, malgré leur bravoure, avec ces martyrs de leur foi.

Les champions qui se croyaient les soldats de Dieu devaient l’emporter tôt ou tard de toute la supériorité d’une cause divine sur unecause humaine. Cromwellle sent le premier, et le tu- dit à sa femme dès les premières bataih s. »

<‘Noss'> '.lui écrit-il le lendemain d’un engagi ni . étaient dans un état d’épuisement et d lassitude tels qu’on n’en vit jamais ; il a , ’• à Dieu de faire pencher la balance en la wur de cette poignée d’hommes.

Malgré le nombre, nous nous heurtâmes cheval contre cheval, et nous travaillâmes de . l’épée et du pistolet un assez joli espace de temps. Nous les rompîmes et nous les poursuivîmes. Je culbutai leur commandant (le jeune lord Cavendish, do vingt-trois ans, la fleur de la cour et de l’armée), jusqu’au bas de la côte dans un marais où sa cavalerie s’embourba, et où mon lieutenant le tua lui-même d’un coup d’épée dans les fausses côtes. L’honneur de cette journée est dû à Dieu plus qu’à toute autre chose. Qu’il vous inspire ce qu’il y a à faire ! »

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