‹ CromwellChapitre 10 sur 10 · LXXXVII · texte numérisé non relu

LXXXVII

Dans les intervalles de ses accès de fièvre, il remplissait ses heures par des lectures des livres saints et par des retours, tantôt déses* pérés, tantôt résignés, sur la mort de sa fille.

« Lisez-moi, dit-il dans un de ces moments à sa femme, l’épître de saint Paul aux habitants de Philippes »

Elle lut ees mots :

« J’ai appris à être satisfait dans quelque tribulation où Dieu me jette; j’ai appris à connaître les deux fortunes, l’excès des abaissements et l’excès des prospérités; je sais braver l’une et l’autre avec la force du Dieu qui me soutient. »,

La lectrice s’arrêta.

« Ce verset, dit Cromwell, m’a sauvé une fois la vie, au moment où la mort de mon

premier né, le petit Olivier, m’entra dans le cœur comme la lame d’un poignard. — Ah !

saint Paul, continua-t-il, vous aviez le droit de parler ainsi, vous! vous aviez correspondu à la grâce ! Mais moi !... »

Puis, se reprenant d’un ton de confiance réfléchie, après un peu de silence :

« Mais celui qui était le Christ de Paul, dit-il, n’est-il pas aussi le mien? »

On priait pour lui dans les trois royaumes :

les puritains, pour leur prophète ; les républicains, pour leur champion ; les patriotes, pour le soutien de leur patrie. Les antichambres retentissaient du murmure sourd et perpétuel des ministres prêcheurs, des chapelains, des inspirés, des amis de sa personne et de sa famille, offrant à Dieu leurs gémissements pour racheter la vie de leur saint. White-Hall ressemblait plus à un sanctuaire qu’à un palais; ce même esprit d’inspiration mystique qui l’avait poussé dans cette demeure au commencement éclatait dans sa fin. 11 ne s’entretenait que do

piété, jamais de politique : tant la pensée du salut l’emportait en lui sur la pensée de pro longer son pouvoir î II avait désigné son fils Richard pour son successeur, dans un papier scellé et égaré le jour même où il avait été nommé protecteur. On aurait voulu, autour de lui, qu’il renouvelât cet acte; mais il témoignait ou de l’indifférence ou de la répugnance à le faire. Enfin, quand on lui demandait devant témoins s’il n’était pas vrai que sa volonté fût que son fils Richard lui succédât :

« Oui, balbutiait-il avec un signe de tête affirmatif. »

Et il changeait aussitôt l’entretien.

Il était évident que cet homme, rompu aux vicissitudes des empires et à la versatilité des peuples, attachait peu de valeur aux testaments d’un dictateur et s’en rapportait à la Providence du sort de sa dictature après lui.

« Dieu gouvernera par l’instrument qu’il lui conviendra de choisir, disait-il ; qui est-ce qui m’a donné à moi-même l’autorité sur son peuple? »

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Ll croyait avoir déposé ce papier à Hampton-Court, on alla l’y chercher, on, ne trouva rien, on n’en reparla plus. Richard, qui vivait toujours à lacampagne danslamaison paternelle de sa femme, arriva à Londres avec ses sœurs et ses heaux-frères pour entourer le lit de mort .du chef de famille. Il ne semblait pas lui-même se faire plus d’illusion que son père sur l’hérédité de son pouvoir. Il n’en avait ni le goût ni ramhition. Toute la famille, laissée par la protecteur dans la vie privée et dans la médiocrité de la vie commune, paraissait prête à y rentrer avec bonheur, comme des acteurs qui sortent de la scène après le drame. Ils n’avaient accumulé sur eux ni haine ni envie par leur insolence qji leur orgueil. Enfants de Sy lia qui pouvaient impunément se mêler à la foule, la tendresse mutuelle de cette famille et ses larmes étaient le seul appareil de cette mort autour du lit du protecteur.

« Ne pleurez pas ainsi, dit-il une fois à sa femme et à ses enfants qui sanglotaient dans,

sa chambre ; n’aimez pas ce vain monde, je vous le dis au bord de ma tombe, n’aimez pas ce monde! »

Il y eut un moment où il parut ressentir cependant quelque faiblesse pour la vie.

« N’y a-t-il personne ici qui puisse me tirer du danger? »

On ne répondit rien.

« Les hommes ne peuvent rien, reprit-il, Dieu peut ce qu’il veut! Eh bien, n’y a-t-il personne qui veuille prier avec moi ? »

Le silence de ses lèvres était interrompu de temps en temps par des aspirations mystiques et par des balbutiements, et l’on entendait l’accent de la prière intérieure :

« Seigneur, vous m’êtes témoin que, si je désire vivre, c’est pour glorifier votre nom et achever vos œuvres ! Il est terrible, il est terrible, il est terrible, murmura-t-il trois fois de suite, de tomber entre les mains du Dieu vivant 1

» Croyez-vous, dît-il à son chapelain, que l’homme puisse jamais perdTe rétatde gTâce

devant Dieu, une fois qu’il y a été élevé?

» — Non, répondit le chapelain; l’état, de grâce ne suppose pas la possibilité de la rechute.

» — Eh bien, répliqua Cromwell, je suis content, car je suis sûr d’avoir été en état de grâce parfait à une certaine période de ma vie. »

Tous ses problèmes étaient de la vie à venir, aucun de la vie présente.

« Je suis le dernier des hommes, continua-t-il un moment après, mais j’ai aimé Dieu, loué Dieu, ou plutôt je suis aimé de Dieu ! »

Il y eut un moment où l’on crut que le ‘ danger de sa maladie était passé, où il le crut lui-méme. White-IIall et les temples retentirent d’actions de grâces. Ce moment fut court, la fièvre redoubla. Il eut des jours et des nuits de tranquille affaiblissement et de vagues délires. Dans la matinée du 30 août, un de ses officiers, regardant par la fenêtre, reconnut le républicain Ludlow, exilé de

Londres, qui passait sur la place. Cromwell, informé de la présence de Ludlow, s’inquiéta du motif qui lui donnait l’audace de se montrer dans la capitale et de passer sous les fenêtres de son palais. Il craignit une explosion républicaine calculée pour éclater à son dernier soupir. Il envoya son fils Richard chez Ludlow pour sonder l’intention secrète des républicains. Ludlow assura Richard qu’il n’était venu à Londres que pour une affaire privée et qu’il ignorait même, en y venant, la maladie du protecteur. Il promit de repartir le même jour.

C’est ce même Ludlow qui, proscrit peu de temps après la mort de Cromwell comme régicide, alla vieillir et mourir impénitent de ce meurtre à Vévay, sur les bords du lac Léman où l’on voit sa tombe.

Cromwell, rassuré sur les intentions des républicains, ne s’occupa plus que de sanctifier sa fin. L’intendant de sa chambre, qui le veillait, l’entendit proférer, par versets décousus, sa dernière prière à haute voix. Il

nota, pour sa propre édification, les paroles à mesure qu’elles s’échappaient des lèvres du protecteur mourant et les transmit longtemps après à rhistoire.

« Seigneur, je suis une misérable créature. Mais je suis dans *ta vérité par la grâce, et j’espère comparaître devant toi pour ce peuple. Tu m*as créé, quoique indigne, pour être l’instrument de quelque bien ici-bas et de quelques services à mes frères. Beaucoup d'entre eu x ont eu de moi une idée trop supérieure de mes forces, tandis que beaucoup d’autres vont se réjouir de ma mort. N’importe, ô mon Dieu! Continue de les combler de tes secours ; donnedeur la constance et la rectitude de sens; rends par eux le nom du Cbrîst de plus en plus glorieux dans l’univers; enseigne à ceux qui se fiaient trop à ton instrument à ne placer la confiance qu’en toi seul ! Excuse ceux qui sont impatients de fouler aux pieds ce ver de terre! et accorde-moi une nuit de paix > si c’est ton bon plaisir ! »

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«Le lendemain, anniversaire des batailes de Dumbar et de Worcester, ses plus grands triomphes, le bruit des fanfares militaires . qui célébraient ces victoires monta jusque •dans ses appartements.

« Je voudrais, s’écria-t-il, vivre tencore assez ipour rendre .de pareils services à ce peuple ; mais ma journée est faite. Que Dieu soit toujours avec ses enfants ! »

Après une :dernière nuit d’insomnie, on lui demanda s’il .voulait boire au dormir?

« Ni bcüreui dormir, maintenant, répondit-il, mais m’en aller vite! mon père, »

Au lever du soleil, il perdit la voix, mais on le voyait prier enoore à voix basse.

L’ouragan -.d’équinoxe, qui soufflait depuis la veille, se changea, à ce moment, en une tempête 9i convulsive (qu’elle ressemblait à un tremblement dB terre. Les voitures qui amenaient à Londres les amis du protecteur, avertis de l'extrémité du péril, ne purent avancer contre le vent et se réfugièrent dans des hôtelleries sur la mute. Les

OROMWELL

maisons hautes de Londres semblaient osciller comme des navires sur les vagues. Des toits furent emportés, des arbres séculaires d’Hyde Park déracinés et balayés sur le sol, avec toutes leurs feuilles, comme des brins de paille. Cromwell expira à deux heures après-midi, au milieu de ce bouleversement de la nature. La tempête l’emporta, comme elle l’avait apporté. La superstition du peuple vit un prodige dans cette coïncidence d’une convulsion atmosphérique avec la dernière convulsion de son Machabée. Il lui sembla qu’il avait fallu un effort suprême des éléments pour déraciner du tronc et de la vie cet homme qui portait le poids des destinées de l’Angleterre et dont la disparition allait creuser un vide qu’il comblait seul de sa dictature. L’obéissance était tellement devenue une habitude, et la terreur survivait tellement au bras, qu’aucune faction n’osa respirer devant son cadavre et que ses ennemis, comme ceux de César, furent obligés de feindre le deuil de ses funérailles.

Il fallut plusieurs mois à l’Angleterre pour se convaincre que son maître n’existait plus et pour tenter quelques mouvements de liberté après une si mémorable servitude.

S’il y avait eu un Antoine à la tête des soldats de l’armée de Londres et un Octave dans Richard Cromwell, le Bas-Empire pouvait commencer par la Grande-Bretagne. Mais Richard abdiqua, après quelques jours d’exercice . du pouvoir. Il avait embrassé avec larmes les genoux de son père, pour le supplier d’épargner la tête du roi Charles I er . L’abdication ne lui coûta pas, car il avait vu de trop près le prix du pouvoir suprême. Il redevint un simple et modeste citoyen de sa patrie, jouissant en paix de son obscurité et de son innocence.

Yoilà le caractère de Cromwell , enlevé au roman et restitué à l’histoire. Ce prétendu comédien de soixante ans redevient un homme. On ne le comprenait pas* onde comprend.

Un grand homme est toujours la personnification de l'esprit' qui souffe à telle ou telle époque sur son temps et sur sa patrie. L’esprit biblique soudait en 1600 sur les trois royaumes. Cromwell, plus pénétré qu’un autre de cet esprit, ne fut ni un politique , ni un ambitieux, ni un Octave, ni un César ;:

ce fut un juge de l’Ancien Testament : sectaire d’autant plus puissant qu’il était plus superstitieux , plus étroit et plus fanatique. S’il avait eu plus de génie que son époque , il aurait été moins puissant sur son siècle.

Sa nature était moins grande que son rôle :

sa sup erstition fut la moitié: de sa fortune. Véritable Calvin, soldatesque, tenant la Bible d’une main , et l’épée de l’autre, il visait au salut plus qu’à l’empîke. Les historiens, mal informés jusqu’iei, ont pris une de ces ambitions pour l’autre.. C’était, celle du temps. Toutes les factions de ee siècle étaient religieuses, comme toute» les factions du nôtre sont politiques. En. Suisse, en Allemagne , dans le Nord, en France, en Écosse , en Irlande, en Angleterre, tous les partis empruntaient leurs principes, leurs divisions, leur férocité, à la Bible : ce livre était devenu l’oracle universel. Interprété diversement par les sectaires opposés , cet oracle donnait à chaque interprétation l’âpreté d’un schisme, à chaque destinée la sainteté d’une révélation , à chaque chef l’autorité d’un prophète,, à chaque vaincu l’héroïsme d’un martyr, à chaque vainqueur la férocité d’un bourreau sacrifiant à Dieu des victimes. Un accès de frénésie mystique avait saisi le monde chrétien ; le plus frénétique devait

l’emporter. Danton a dit qu’en révolution la victoire était au plus scélérat. On peut dire, avec la même justesse, qu’en guerre religieuse la victoire est au plus superstitieux. Lorsque cet homme est en même temps un soldat et qu’il anime de sa mysticité une soldatesque, il n’y a plus de bornes à sa fortune : il assujettit le peuple par l’armée, et l’armée par la superstition populaire. Il est Mahomet s’il a du génie, il est Cromwell s’il n’a que de la politique et du fanatisme.

On ne peut donc refuser à Cromwell la sincérité. Elle motive seule son élévation ; elle n’excuse pas, mais elle explique ses crimes. Cette sincérité, qui fut sa vertu , donna à sa vie la foi, le dévouement, l’enthousiasme, la suite, le patriotisme, la tolérance, l’austérité des mœurs, l’application à

la guerre et aux affaires, le sang-froid , la modestie, la prière, l’abnégation, l’ambition personnelle pour sa famille , tout ce caractère patriarcal et romain de la première république, qui caractérisent sa vie et son interrègne. Elle lui donne aussi cette implacabilité d’un sectaire qui , en, frappant ses ennemis, croit frapper les ennemis de Dieu.

Les massacres de vaincus en Irlande et le meurtre à froid de Charles I er , sont les vertiges de cette fausse conscience. Elle n’était tempérée en lui par aucune de ces clémences du cœur qui font excuser dans César les inhumanités de l’ambition. On y sent le væ victis brutal du sectaire, du démagogue et du soldat dans un même homme.

Ainsi qu’il arrive toujours, ces deux crimes sans pitié tournèrent , l’un contre sa cause, l’autre contre sa mémoire.

Que voulait Cromwell ? ce n’était pas le trône : nous avons vu qu’il Pavait eu dix fois sous la main et qu’il Pavait repoussé pour laisser régner la seule Providence. Il voulait assurer à sa secte des indépendants en matière de foi, la liberté religieuse , et fl voulait que cette liberté religieuse fût garantie par la puissante représentation du peuple et du parlement , avec une direction monarchique à la tête de cette république des saints. Yoilà ce qui ressort nettement de toute sa vie, de tous ses actes , de toutes ses paroles. Or, en épargnant la tête du roi vaincu et en concluant avec lui ou avec ses fils un pacte national , une nouvelle grande

charte garantissant la liberté religieuse et la liberté représentative à l’Angleterre, Gromr well laissait une tête à la république,, un roi aux royalistes, un parlement tout-puissant à la nation, une indépendance victorieuse aux consciences. En tuant lé roi et en massacrant l’Irlande, il donnait un grief sanglant aux royalistes, des martyrs aux cuites persécutés, une réaction longue et certaine au pouvoir absolu, au protestantisme d’État ou au catholicisme romain. Il préparait le règne inévitable dès derniers Stuarts survivants, car les dynasties ne meurent jamais dans le sang, mais dans la fuite. Sa férocité retombait donc tôt ou tard sur sa cause. Mais, de plus, elfe devait retomber éternellement et justement sur sa mémoire. Ce Marins biblique ne pouvait jamais sortir absous de ces proscriptions. Après avoir beaucoup tué, il gouverna patriotiquement ,. c’est vrai'; il fonda sur terre et sur mer la grande puissance de l’Angleterre-. Mais les nations, si souvent ingrates envers les vertus qu’on dé-

ploie pour elles, sont ingrates aussi et plus justement envers les crimes que Ton commet polir leur grandeur. Les nations, quoi qu’en disent les disciples de Machiavel et de la Convention, ont une conscience et des remords qui durent autant que l’histoire.

Cromwell blessa celle de l’Ang eterre autant que son humanité par ses cruautés. Les éclaboussures de ce sang royal et de ce sang d'un peupleront rejailli sur son nom. Sa mémoire est r, restée grande, mais sinistre.

C’est une gloire de l’Angleterre, mais une gloire par réticence. Ses historiens , ses orateurs, ses patriotes n’aiment pas à en parler et n’aiment pas qu’on leur en parle. Ils rougissent de devoir tout à un tel homme. Le patriotisme britannique, qui ne peut méconnaître historiquement la réalité de ses services , jouit des fondements que Cromwell a donnés en Europe à la puissance de sa patrie, mais il les récuse dans sa gloire. Il accepte l’œuvre , il répudie l’homme. Le nom de Cromwell est pour les Anglais comme ces

pierres duidiques sur lesquelles leurs barbares ancêtres faisaient à leurs dieux des sacrifices humains, que l’on a jetées ensuite dans les fondations des édifices d’un autre âge, et qu’on ne peut déterrer et rendre à la lumière sans y voir encore les traces du sang versé par de féroces superstitions.

Vereftttlec. — imprimerie de Crété.

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