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oeux qui l'approchaient l’avouaient euxmêmes. Le quaker Fox, un des fondateurs de cette secte pieuse et philosophique qui a réduit toute la théologie à.la charité, s’entretenait quelquefois librement avec Cromwell.
Fox écrivait en ce temps-là à un de ses amis : « J’ai rencontré hier Cromwell dans le parc d’Harapton-Court ; il était à cheval, à la tête de ses gardes. Avant même que je le visse, je sentis comme un esprit de mort qui passait entre lui et moi. Quand je fus en face de lui , je vis sur son visage la pâleur du sépulcre. 11 s’arrêta ; je lui parlai des souffrances des amis (les quakers) ; je lui donnai les avertissements que le Seigneur mit sur mes lèvres. Il me dit : Venez me voir demain. Le lendemain j’allai à Hampton-Court; on
me dit qu’il était indisposé. Je ne le revis plus depuis ce jour. »
Humpton - Court , magnifique résidence féodale d’Henri YIII, était un séjour qui, par sa morne et monacale grandeur , devait plaire à Cromwell. Le château, flanqué de tours larges et surbaissées comme des bastions d’une place forte, est couronné de créneanax sans cesse noircis par des volées de corneilles. Il est bâti au bord de ces profondes forêts, luxe de la terre cher à la race saxonne. Les chênes séculaires de son vaste parc semblent affecter la majesté d’une végétation royale pour s’égaler aux tours gothiques du château. De longues avenues voilées, d’ombre et de brumes n’y ont pour perspective que de verts gazons traversés en silence par des troupeaux de daims apprivoisés. Des portes étroites, basses, cintrées en ogives, semblables à des ouvertures de caverne dans le massif du rocher, donnent accès à des souterrains , à des corps de gairde,;à des salies d’armes voûtées, tapissées
de faisceaux d’armures antiques, d’écussons et de bannières chevaleresques. Tout y respire cette souveraineté ombrageuse qui fait le vide autour des rois par le respect ou par la terreur. Hampton-Court était le séjour de prédilection de Cromwell, mais la douleur l’y retenait en ce moment autant que le délassement.
La Providence avait placé, comme il arrive à beaucoup de grands hommes, la vengeance et l’expiation de ses prospérités autour de lui, dans sa propre famille. Plusieurs filles avaient embelli son foyer. La première était mariée à lord Falconbridge , l’autre à Fleetwood, la troisième à lord Claypole, la quatrième, la plus jeune, lady Frances, était veuve à dix-sept ans de Rich, petit-fils du comte de Warwick, vieux compagnon d’armes du protecteur. La douleur de cette jeune femme bien-aimée de sa mère attristait l’intérieur d’Hampton-Court, Fleetwood, républicain ombrageux, toujours combattu entre l’ascendant de Cromwell, qu’il subis-
sait non sans remords, et les opinions des républicains purs , qui voyaient un tyran dans le
protecteur, reprochait à son beau-père d’avoir ' absorbé la république en la sauvant. Il avait entraîné par fanatisme et par amour sa jeune femme dans ses mécontentements et dans ses murmures. Lady Fleetwood avait à la fois, comme le second Brutus, un invincible attrait et une invincible horreur pour son père, devenu le tyran de son pays. Le sang et l’esprit de secte se combattaient dans son cœur.
Elle empoisonnait la vie de son père de ses reproches. Cromwell, au milieu des soucis du gouvernement, était sans cesse assiégé par les invectives de sa fille républicaine contre les mesures absolues de son gouvernement, et sans cesse il tremblait de découvrir la main de Fleetwood et de sa femme dans quelque entreprise des républicains contre lui.
Le ton suppliant de ses lettres à lady Fleetwood donne la mesure des angoisses de ce % père obligé de s’excuser dans sa maison, quand tout tremblait devant lui en Angle-
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terre et en Europe. Mais cette fille de Cromwell, sans cesse agitée du remords de. la liberté détruite, ne se calmait à la voix de son père que pour un moment. U fallait sans cesse recommencer à la convaincre, de peur d’avoir :à la punir. Elle était la Némésis, de son père.
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Sa bile Élizabeth, lady Glaypole en était la consolation. Cette jeune et séduisante femme possédait en grâces, en esprit et en sentiment tout ce qui justifiait la préférence, et on pourrait dire l’admiration de Cromwell pour elle. L’historien royaliste Hume, qui n’est pas suspect d’adulation ni même de justice pour la maison du meurtrier de .son roi, avoue que lady Claypolo. avait en charmes et en vertu tout ce qu’il fallait pour justifier aussi l’adoration du monde. Une de
cas fatalités crnelles qui semblent des hasards, mais qui sont les châtiments de la ty- Tannie, avait tout récemment brisé le cœur, jusqu’à la mort de cette charmante femme, et élevé entre elle et son père une de ces dissensions tragiques de famille dans lesquelles la natnre, déchirée par deux sentiments contraires, comme Camille, entre sa patrie et son amant, ne peut abjurer l’un sans trahir l’autre. La mort est la seule issue à de telles situations.
Dans une des récentes conspirations royalistes contre le pouvoir du protecteur, un jeune cavalier (nom qu’on donnait aux partisans de Charles II) avait été condamné à mort. Cromwell avait le droit de faire grâce, et il l’aurait exercé si le coupable, pour lequel il connaissait le tendre intérêt de sa fille, avait consenti, par une condescendance quelconque , à donner prétexte à* la clémence. Mais l’intrépide Hewet (c’était le nom du condamné) avait bravé le protecteur devant la justice, comme il avait bravé le
péril dans la conspiration. Cromwell, sourd pour la première fois aux supplications, aux sanglots, au désespoir de sa fille prosternée à ses pieds pour lui arracher la vie de l’homme qui lui était cher, avait ordonné l’exécution. Lady Claypole se sentit frappée à mort du même coup. Cromwell avait tué sa fille à travers le cœur d’un de ses ennemis. Élizabeth, tombée dans une langueur mortelle et retirée à Hampton-Court pour y recevoir les soins de sa mère et de ses sœurs, ne sortait de son abattement que pour reprocher à son père le sang de sa victime. Ses tragiques imprécations, interrompues par des repentirs et par des retours de tendresse pour son père , remplissaient le palais de trouble, de mystère, de remords, de consternation. La vie de lady Claypole se consumait rapidement dans ces alternatives de larmes et de malédictions. Celles de Cromwell luimême s’usait en angoisses, en supplications, en tardifs repentirs. Il se sentait haï à cause de sa cruauté, de l’être qu’il aimait le plus
sur la terre, et, pour comble de remords, c’était lui-même qui s’était frappé dans sa fille. Ainsi la république qu’il avait trompée, d’un côté, la royauté qu’il avait martyrisée, de l’autre, prenaient, l’une le fanatisme, l’autre, le cœur de ses filles pour venger sur son propre cœur, dans sa propre maison, son ambition ou ses inhumanités contre les deux causes. Situation de moderne Atride, qui corrompait toutes ses apparentes prospérités, capable de donner de la pitié à ses plus implacables ennemis !
Lady Claypole mourut dans ses bras à Hampton-Court, à la fin de 1638, en pardonnant à son père. Mais la nature ne lui pardonnait pas. Du jour où il eut enseveli sa fille bien-aimée, il ne fit plus que languir.
Bien qu'il fût, en apparence, robuste de corps, et que sa verte maturité de cinquanteneuf ans, entretenue par la guerre, i’exerjice, la sobriété, la chasteté des mœurs, lui conservât la souplesse et la vigueur d’un
jeune homme, le dégoût de la vie, cette pa-
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ralysie de Pâme, étreignit son cœur mort dans un corps sain. Il sembla ne plus prendre intérêt aux affaires du gouvernement ni aux distractions de sa propre famille. Ses confidents essayèrent de détourner $•* pensées du tombeau de sa fille, en le contraignant à des changements de lieux et à des diversions de pensées propresà changer Fatmosphère morale qui le consumait. Son secrétaire Thurloe et quelques-uns de ses amis les plus écoutés, de concert avec sa femme* lui ménagèrent, à son insu, des revues, des chasses, des courses, des entraînements de devoir ou de plaisir pour diversifier ses pea*sées. Ils le ramenèrent à Londres : la ville lui fut aussi odieuse que ses maisons de campagne. Ils imaginèrent de ranimer sa langueur par des repas champêtres, apportés du palais par ses serviteurs et dressés sur I herbe, à l’ombre des plus beaux arbr«B, dans les sites qu’il aimait le plus. Son pre*mier goût, le goût de la nature rurale et des animaux qui la vivifient, était le dernier qwi
mooirait en Lui. Le gentilhomme cultivateur et Féieveur de bestiaux se retrouvaient sous de maître d empire. La Bible et la vie patriarcale, à laquelle la Bible fait sans cesse allusion, s’asssociaieut dans son imagination à ses souvenirs d'occupations rurales, qu’il regrettait jusque dans ses palais. 11 disait souvent, comme Danton ; « Heureux celui qui vit sous le chaume et qui cultive son champ. «
Un jour queThuirloe et les domestiques de Cromwell lui avaient fait préparer un repas sur l’herbe, au milieu du jour, à l’ombre d’un ■bois de magnifiques chêne» écarté de la ville et plus ténébreux alors qu’aujourd’hui, il se sentît plus rasséréné et plus gai qu’à l’ordinaire, et il voulut passer le reste de la journée dans cette solitude. 11 ordonna à ses énwïyers de lui amener six chevaux Isabelles que les États de Hollande lui avaient envoyés on présent, pour les essayer à la voiture, dans les avenues du parc. Deux pages montaient le cheval de main des deux premiers couples»
Cromwell fit asseoirThurloe dans la voiture, à sa place, et, montant lui-même sur le siège, il prit en main les guides des deux chevaux du timon. Mais les animaux fougueux et encore indomptés , ayant précipité , en se cabrant, les deux pages , s’emportèrent au hasard et brisèrent, contre un arbre la légère voiture de Cromwell renversée sur lui. Sa chute fit partir la détente d’un pistolet qu’il portait sous ses habits. Il fut traîné un moment sur le sable parmi les débris de son équipage. Bien qu’il se relevât sans blessure, cette chute, la détonation de l’arme à feu révélant ses terreurs, par ses précautions, les sarcasmes dont cette aventure ne manquerait pas de nourrir la malignité de ses ennemis, lui parurent un présage et lui causèrent un saisissement mal contenu. Il affecta cependant d’en rire avec Thurloe :
« Il est plus aisé , lui dit-il , quelquefois de conduire un gouvernement qu’un attelage I»
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Il se fît ramener à Hampton-Court, et l’image présente de sa fille chérie dans les salles lui paraissait peupler de douleurs moins cruelles que l’oubli les lieux que sa mort avait laissés vides. Une fièvre lente et intermittente l’y saisit. Il en brava les premiers accès sans que personne autour de lui soupçonnât la gravité du mal. La fièvre devint tierce et plus aiguë. Elle consumait rapidement ses forces. Les médecins appelés de Londres l’attribuèrent à l’air marécageux des bords mal endigués de la Tamise, à l’extrémité des jardins d’Hampton-Court. On le ramena au palais de White-Hall, comme s’il eût ôté dans les décrets de la Providence de le faire mourir devant la môme fenêtre du
même palais ou l’on avait, par sa volonté ,
construit, dix ans auparavant, l’échafaud du roi sa victime.
Cromwell ne devait plus se relever du lit royal où on le coucha à son retour à Londres. On a mille fois travesti ou interprété ses actes et ses paroles pendant sa longue agonie, au gré des partis qui avaient à se venger de sa vie ou à se parer de sa mort.
Un document nouveau, authentique et inappréciable, les notes prises à son insu, heure par heure et soupir par soupir, par l’intendant de sa chambre, qui le servait jour et nuit, font assister à toutes ses pensées et à toutes ses paroles. Les paroles de cette heure suprême sont le secret des pensées. La mort démasque tous les visages, et il n’y a pas d’hypocrisie sous la main levée de Dieu.