ACTE IV, SCÈNE II
Qu'il est heureux, ce fou ! — Jusque dans White-Hall, Il crée autour de lui tout un monde idéal.
Il n*a point de sujets, point de trône; il est libre. Il n'a pas dans le cœur de douloureuse fibre! Il ne porte jamais, sur ce cœur innocent, De cuirasse d'acier : — qui voudrait de son sang? Qu'a-t-il besoin de cour? de cortège? de garde? Il chante, il rit, il passe, et nul ne le regarde. Que lui fait l'avenir? il aura bien toujours, L'hiver, pour se vêtir, un lambeau de velours, Un gîte, un peu de pain mendié par des rires. Sans disputer sa vie aux embûches des sbires, Il dort toutes ses nuits, n'a point de songe affreux, Se réveille, et ne pense à rien... — Qu'il est heureux ! Sa parole est du bruit; son existence, un rêve. Et quand il atteindra le terme où tout s'achève, Cette faux de la mort, dont nul ne se défend, Ne sera qu'un hochet pour ce vieillard enfant! En attendant, sa voix, s'il faut pleurer ou rire, Donne le son qu'on veut, fait le rri qu'on désire; Discourt à tout hasard, et chante à tout propos. Son agitation couvre un profond repos.
Vivant jouet d'autrui, tête creuse et sonore. Parlant, ainsi que l'eau murmure et s'évapore. Il vibre au moindre choc, à s'émouvoir plus prompt Que ces grelots d'argent qui tremblent sur son front. Jamais ce fou ne prit cette peine insensée D'enfermer, comme moi, le monde en sa pensée; Jamais des mots profonds, des soupirs éloquents Ne sortent de son cœur, comme un feu des volcans ! Sonâme, — a-t-il une âme? — incessamment sommeille. Il ne sait point le jour ce qu'il a fait la veille. Il n'a point de mémoire; hélas ! qu'il est heureux t Jamais, troublé la nuit de pensers ténébreux. Il n'a, pressant le pas sous quelque voiHe sombre, Craint de tourner la tète et d'entrevoir une ombre ! Il ne souhaite pas qu'on puisse l'oublier, Et que Tan n'eût jamais eu do trente janvier! Ah ! malheureux Crom well ! ton fou te fait envie. Te voilà tout-puissant : — qu'as-tu fait de ta vie?
278 CROMVVËLL.
Utie pai^e. \
Tu règnes, tu prévaux sur le monde effrayé. — Que tout ce grand éclat est chèrement payé 1 Les partis t'ont laissé, le peuple te renie; Ta famille toujours lutte avec ton génie, Et, de ses volontés te faisant une loi, Te tiraille en tout sens par ton manteau de roi! Ton fils lui-même... — Ah! Dieu! toutmchait, toutm*accable! J'ai des ennemiS) pleins d'une haine implacable, Partout sur cette terre, — et même encore ailleurs : — Jusqu'au fond du sépulcre 1... — Âllonsl desjoursmeilleurs Peut-être reviendront?. .-«Des jours meilleurs! quedis-je? Mon sort depuis quinze ans marche coomie un prodige. Quel souhait ai-je fait qui ne soit accompli? Les peuples sous mon joug enfin ont pris leur pli. Pour être roi demain je n'ai qu'un mot à dire. — Qu'avais-je donc rêvé de plus dans mon délire? Juge, réformateur, conquérant, potentat, N'ai-je pas mon bonheur? — Oui, le beau résultat, De faire ici l'archer qui veille et que Ton paie 1 — Quelle pompe au dehors! au dedans quelle plaie!
N<ȉveUe pause.
Cette nuit est glacée!... il est bientôt minuit; L'heure où de son cercueil chaque spectre s'enfuit, Montrant au meurtrier sa main de sang rougie. Sa blessure incurable, et toujours élargie, Et quelque tache horrible empreinte à son linceul...
— Mais que vais-je rêver? Ce que c'est d'être seul î Suis-je donc un enfant? — Oh! que je voudrais l'être I
— Avec ces visions qu'il a fait reparaître, Ce juif damné me laisse un souvenir d'effroi.
Il m'a bouleversé : je tremble... — il fait si froid! ^ Si, pour neutraliser ses discours sacrilèges, Je disais le verset contre les sortilèges ?
Le beffroi commence à sonner lentement minuit. Tressaillant.
Mais quel bruit?... Le beffroi ! c'est Tinstant attendu !
Il écoute, •«-Jamais je ne l!avais à cette heure entendu ^