ACTE V, SCÈNE XIV
Le pêcheur, apprêtant sa barque de roseaux, Croyait entendre au loin mugir les grandes eaux. Tout jetait des éclairs autour du roi superbe. Ses cavales volaient et du pied broyaient l'herbe. Il passait, dominant de son front étoile, Son char pyramidal, d'éléphants attelé, Et sur ses pas couraient drapeaux, flammes, bannières, Pareils aux astres d*or qui tratnent des crinières. Mais le ciel eut pitié de vingt peuples tremblants. Dieu souffla sur cet astre aux crins étincelants, Et soudain s'éteignit l'effrayante merveille, Comme une lampe aux mains d'une veuve qui veille. Te crois-tu donc plus grand, sycophante fatal. Que ces grands rois, soleils du monde oriental ? Peux-tu fondre à ton gré, comme l'aigle qui plane. Sur Damas, Charcamis, Samarie ou Calane?
As-tu, comme le sable envahit le bazar, Détruit Socholb-Benoth etTheglath-Phalazar?
Tes chevaux et les chars, bruyante multitude. Ont-ils du vieux Liban troublé la solitude?
Non. Rien de tout cela. — Maître des potentats, Ton bras a déplacé la borne des États.
La foule à ton aspect recule et se resserre.
Tu tiens comme une proie un monde dans ta serre. Voilà tout. Dans ta n arche et dans tes grands combats, Dieu te soutint d'en haut et le peuple d'en bas. Tu n'es rien par toi-même. Instrument de colère. Tu n'es que le fléau qui bat le blé dans Taire. — Où sont les dieux d'Émath? Où sont les dieux d'Ava ? Que petit Sépharvaïm touché par Jehova ?
Ces idoles régnaient : tu passeras comme elles, Comme un grelot qui pend au long cou des chamelles. Bientôt dans leur manteau les saints feront un pli. Gad, Zabulon, Azer, Benjamin, Nephthah', Se tiendront sur le mont Hébal pour te maudire. Les femmes, les enfants te suivront de leur rire. Pour tes pas, pour tes yeux, qu'aveuglera l'enfer, Le ciel sera de bronze et la terre de fer.
Un lit de pourpre endort tes superbes paupières; Mais Dieu t'écrasera la tôte entre deux pierres.
Et nous verrons un jour les peuples enfin grands
Avec tes os blanchis lapider les tyrans.
Car on a vu, Gromwell, sur plus d'un trône impie,
Pharaons de Memphis, sultans d'Ethiopie ,
Papes, ducs, empereurs, despotes empourprés,
Se faire un jeu sanglant des peuples torturés.
Mais dans tous ces fléaux dont le Seigneur nous frappe,
Gromwell, un homme, unmage,unroonarque,un satrape.
Autant que toi hardi, cruel, astucieux,
C'est ce qu'on n'a pas vu sous le soleil des cieux !
— Sois maudit 1
GROMWELL.
Avez-vous fini?
GARR
Non, pas encore.
Sois maudit au couchant! sois maudit à l'aurore ! Sois maudit dans ton charl maudit dans ton coursier ! Dans tes armes de bois, dans tes armes d'acier !
GROMWELL.
Est-ce là tout?
GARR
Dans l'air que le zéphyr t'apporte ! Dans le ciel de ton lit! dans le seuil de ta porte! Sois maudit I
GROMWELL.
Est-ce tout enfin?
GARR
Non. Sois maudit!
GROMWELL.
Vous vous déchirerez les poumons ! — Tout est dit? — Écoutez-moi : frappé d'une ancienne disgrâce, Vous êtes en prison. Frère, je vous fais grâce. Allez î Je romps vos fers.
' GARR
Et de quel droit, tyran ? — Commets-tu pas assez d'iniquités par an?
De tes forfaits encor veux-tu grossir la liste? Pourquoi viens-tu frapper ma tour de ta baliste? M'arracher aux cachots où mes jours sont plongés ! Mais pour rompre mes fers, dis, les as-tu forgés?
ACTK V, SCÈNE XIV. 405
Tu m'accordes ma grâce ! — Âh! despote implacable!
Comme ta rage^ il faut que ta clémence accable I
Par le Long Parlement je fus mis en prison.
Je Tavais mérité par une trahison.
J'avais du joug sacré repoussé les entraves;
J'avais marqué deux parts dans le butin des braves.
Je suis puni : je vis dans le fond d'une tour
Où des barreaux croisés emprisonnent le jour ;
L'araignée à mon lit suspend sa toile frôle,
Où la chauve-souris embarrasse son aile ;
Du sépulcre, la nuit, j'entends sourdre le ver ;
J'ai faim, j'ai soif; l'été j'ai chaud, j'ai froid l'hiver.
C'est bien fait. Je me courbe, et je donne l'exemple.
Mai toi, Noll, de quel droit viens-tu toucher au temple ?
En doii^tu seulement déranger un pilier?
Ce qu'ont lié les saints, le peux-tu délier?
D'ailleurs efface-tron les traces de la foudre?
Les saints m'ont condamné, nul n'a droit de m'absoudre;
Et dans ce peuple vil je marche avec fierté.
Seul vestige vivant de leur autorité.
Pin foudroyé, j'étale au fond du précipice
De mon front abattu l'auguste cicatrice.
Tu veux briser mes fers de force ! — Anglais, voyez
Quel effréné tyran vous foule sous ses pieds I
Va, je préfère encor, moi Carr, moi qui te brave,
Le carcan du captif au collier de l'esclave ;
Que dis-je? j'aime mieux mon sort que ton destin,
Ma tour, que ton palais encombré de butin ;
Je ne donnerais pas ma peine pour ton crime,
Pour ton sceptre usurpé ma chaîne légitime !
Car tous deux criminels, Dieu, quand nous serons morts,
Comptera tes forfaits, pèsera mes remords. —
Rouvre-moi ma prison! — Ou, si tu me veux libre
— Absolument, ^ remets l'État en équilibre,
Rends-nous le Parlement. — Ensuite nous verrons. —
Tu viendras avec moi : tous deux courbant nos fronts.
Tous deux ceints d'une corde et nous souillant la face,
Nous irons à sa barre implorer notre grâce.
Cromwell , en attendant ce jour tant souhaité,
Rends-moi mes fers; respecte au moins ma liberté.
406 GROMWELL.
Éclats de rire dam Vaudiiùin.
— Fais donc taire ta meute! — En mon cachot peut-être, Je suis le seul Anglais dont tu ne sois pas maître j Oui, le seul libre 1 Là, je te maudis, Cromwell,
Là, tous deux je nous offre en holocauste au Cief. Ma prison ! à l'enfreindre en vain tu me condamnes ; Ma prison 1 Et sll faut citer des lois profanes Et des textes mondains à vos cœurs corrompus, J'y retourne en vertu de Vhabeas corpus,
A votre aise ! — Il invoque un bill que rien n'abroge.
TRiCK, dans la tribune des fous.
Sa prison î il se trompe, i! veut dire sa loge.
Carr sort fièrement au milieu des huées du peuple, SYNDEBCOMB, bas à Garlaud.
Carr est le seul de nous qui soit homme.
VOIX DANS LA FOULS
Hosannahl Gloire aux saintsl Gloireau Christ! Gloire $iu Dieu du Sioal
— Longs jours au Protecteur.
Syndercomb, exaspéré par les imprécations de Carr et les acclamaiions du peuple, tire son poignard et s'ékmce vers l'estrade,
STNDBRCOMB, agitant son poignard.
Mort au roi de Sodome 1 LOBD CARLISLE, €MX halkbardiers.
Arrêtez l'assassin 1
GROMWELLj écartant la garde du geste.
Faites place à cet homme.
A Syndercomb.
Que voulez-voqs ?
STNDERCOMB.
Ta mort.
Allez en liberté, Allez en paix.