‹ CromwellChapitre 271 sur 302 · ACTE V, SCÈNE XIV · texte numérisé non relu

ACTE V, SCÈNE XIV

Passe un éclair du soir, — sans même avoir tonné. Songe à Sennacherib, qui venait d'Assyrie, Traînant après sa tente une armée aguerrie ; Neuf cent mille soldats, si fiers, si furieux, Que leur souffle eût poussé les nuages des cieux ; D'impurs magiciens ; d'affreux onocentaures ; Des Arabes, heurtant les cymbales sonores ; Des bœufs , des léopards accoutumés au frein ; Des chariots de guerre armés de faux d'airain ; D'ardents chevaux, qu'avaient allaités des tigresses ; Et six cents éléphants, mouvantes forteresses, Qui, dans les légions déchaînant leurs pas lourds, Sur leurs dos monstrueux faisaient bondir des tours. Ce n'était que chameaux, buffles, zèbres, molosses, Mammons, d'un monde éteint prodigieux colosses; Rugissante mêlée, où se croisait encor La roue aux dents d'acier des chars écaillés d'or. La nuit, le camp semblait une plaine enflammée; Et quand se réveillait cette innombrable armée, Le pêcheur, apprêtant sa barque de roseaux, Croyait entendre au loin mugir les grandes eaux. Tout jetait des éclairs autour du roi superbe ; Ses cavales volaient et du pied broyaient l'herbe ; Il passait, dominant de son front étoile, Son char pyramidal, d'éléphants attelé ; Et sur ses pas couraient drapeaux, flammes, bannières ; Pareil aux astres d'or qui traînent des crinières. Mais le ciel eut pitié de vingt peuples tremblants. Dieu souffla sur cet astre aux crins étincelants ; Et soudain s'éteignit l'effrayante merveille, Comme une lampe aux mains d'une veuve qui veille. Te crois-tu donc plus grand, sycophante fatal, Que ces grands rois, soleils du monde oriental? Peux-tu fondre à ton gré, comme l'aigle qui plane. Sur Damas, Charcamis, Samarie, ou Calane ? As-tu, comme le sable envahit le bazar,

Détruit Sochoth-Benoth et Theglath-Phalazar?

Tes chevaux et tes chars, bruyante multitude,

Ont-ils du vieux Liban troublé la solitude ?

Non. Rien de tout cela. — Maître des potentats,

Ton bras a déplacé la borne des États ;

La foule à ton aspect recule et se resserre ;

Tu tiens comme une proie un monde dans ta serre ;

Voilà, tout. Dans ta marche et dans tes grands combats.

Dieu te soutint d'en haut et le peuple d'en bas.

Tu n'es rien par toi-même. Instrument de colère,

Tu n'es que le fléau qui bat le blé dans l'aire. —

Où sont les dieux d'Émath? Où sont les dieux d'Ava ?

Que peut Sépharvaïm touché par Jehovah ?

Ces idoles régnaient : tu passeras comme elles,

Comme un grelot qui pend au long cou des chamelles.

Bientôt dans leur manteau les saints feront un pli.

Gad, Zebulon, Azer, Benjamin, Nephtali

Se tiendront sur le mont Hébal pour te maudire.

Les femmes, les enfants, te suivront de leur rire.

Pour tes pas, pour tes yeux, qu'aveuglera l'enfer.

Le ciel sera de bronze et la terre de fer.

Un lit de pourpre endort tes superbes paupières ;

Mais Dieu t'écrasera la tête entre deux pierres,

Et nous verrons un jour les peuples enfin grands

Avec tes os blanchis lapider les tyrans.

Car on a vu, Cromwell, sur plus d'un trône impie,

Pharaons de Memphis, sultans d'Ethiopie,

Papes, ducs, empereurs, despotes empourprés,

Se faire un jeu sanglant des peuples torturés.

Mais dans tous ces fléaux dont le Seigneur nous frappe,

Cromwell, un homme, un mage, un monarque, un sa-

Autant que toi hardi, cruel, astucieux, [trape,

C'est ce qu'on n'a pas vu sous le soleil des cieux !

— Sois maudit !

Avez-vous fini ?

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