ACTE V, SCÈNE XIV
CARR
Non. Pas encore.
Sois maudit au couchant î sois maudit à l'aurore î Sois maudit dans ton char ! maudit dans ton coursier ! Dans tes armes de bois ! dans tes armes d'acier î
CR03IYVELL.
Est-ce là tout?
CARR
Dans Pair que le zéphyr t'apporte !
Dans le ciel de ton lit ! dans le seuil de ta porte ! Sois maudit !
Est-ce tout enfin?
Non. Sois maudit!
CR03IWELL.
Vous vous déchirerez les poumons: — tout est dit?— Écoutez-moi : frappé dîme ancienne disgrâce, Vous êtes en prison. Frère, je vous fais grâce, Allez! je romps vos fers.
CARR
Et de quel droit, tyran? — Commets-tu pas assez d'iniquités par an? De tes forfaits encor veux-tu grossir la liste ? Pourquoi viens-tu frapper ma tour de ta baliste ? M'arracher aux cachots où mes jours sont plongés! Mais pour rompre mes fers, dis, les as-tu forgés? Tu m'accordes ma grâce ! — Ah ! despote implacable ! Comme ta rage, il faut que ta clémence accable! Par le Long Parlement je fus mis en prison. Je l'avais mérité par une trahison.
J'avais du joug sacré repoussé les entraves; J'avais marqué deux parts dans le butin des braves. Je suis puni : je vis dans le fond d'une tour Où des barreaux croisés emprisonnent le jour, L'araignée à mon lit suspend sa toile frêle
Où la chauve-souris embarrasse son aile;
Du sépulcre la nuit j'entends sourdre le ver;
J'ai faim, j'ai soif; l'été, j'ai chaud ; j'ai froid, l'hiver.
C'est bien fait. Je me courbe, et je donne l'exemple.
Mais toi, Noll, de quel droit viens-tu toucher au temple3
En dois-tu seulement déranger un pilier?
Ce qu'ont lié les saints, le peux-tu délier?
D'ailleurs, efface-t-on les traces de la foudre?
Les saints m'ont condamné, nul n'a droit de m' absoudre ;
Et dans ce peuple vil je marche avec fierté,
Seul vestige vivant de leur autorité.
Pin foudroyé, j'étale au fond du précipice
De mon front abattu l'auguste cicatrice.
Tu veux briser mes fers de force ! — Anglais , voyez
Quel effréné tyran vous foule sous ses pieds !
Va, je préfère encor, moi Carr, moi qui te brave,
Le carcan du captif au collier de l'esclave.
Que dis-je? J'aime mieux mon sort que ton destin,
Ma tour, que ton palais encombré de butin ;
Je ne donnerais pas ma peine pour ton crime,
Pour ton sceptre usurpé ma chaîne légitime !
Car, tous deux criminels, Dieu, quand nous serons morts,
Comptera tes forfaits, pèsera mes remords. —
Rouvre-moi ma prison! — Où si tu me veux libre,
— Absolument,— remets l'État en équilibre,
Rends-nous le Parlement. Ensuite, nous verrons.—
Tu viendras avec moi : tous deux courbant nos fronts,
Tous deux ceints d'une corde, et nous souillant la face,
Nous irons à sa barre implorer notre grâce.
Cromwell, en attendant ce jour tant souhaité,
Rends-moi mes fers ; respecte au moins ma liberté.
Eclats de rire dans l'auditoire.
—Fais donc taire ta meute!— en mon cachot, peut-être, Je suis le seul Anglais dont tu ne sois pas maître ; Oui, le seul libre ! — Là, je te maudis, Cromwell, Là, tous deux je nous offre en holocauste au ciel.