‹ CromwellChapitre 282 sur 302 · IX. — p. xxxiv · texte numérisé non relu

IX. — p. xxxiv

Les deux tvpes, ainsi isolés et livrés à eux-mêmes, s'en iront chacun de leur coté, laissant entre eux le réeî, l'un à sa droite, l'autre à sa gauche.

D'où vient que Molière est bien plus vrai que nos tragiques ! Disons plus , d'où vient qu'il est presque toujours vrai? C'est que. tout emprisonné qu'il est par les préjugés de son temps en deçà du pathétique et du terrible, il n'en mêle pas moins à ses grotesques des scènes d'une grande sublimité qui complètent l'humanité dans ses drames, C'est aussi que la comédie est bien plus près de la nature que la tragédie. On conçoit en effet telle action dont les personnages, sans cesser d'être naturels, pourront constamment rire ou exciter le rire; et encore les personnages de Molière pleurentils quelquefois. Mais comment concevoir un événement, si terrible et si borné qu'il soit , où non-seulement les principaux acteurs n'aient jamais un sourire sur les lèvres, fût-ce de sarcasme et d'ironie, mais encore ou il n'y aura, depuis le prince jusqu'au confident, aucun être humain qui ait un accès de rire et de nature humaine? 3Iolière enfin est plus vrai que nos tragiques , parce qu'il exploite le principe neuf, le principe moderne, le principe dramatique : le grotesque, la comédie; tandis qu'ils épuisent, eux, leur force et leur génie à rentrer dans cet ancien cercle épique qui est fermé, moule vieux et usé, dont la vérité propre à nos

temps ne saurait d'ailleurs sortir, parce qu'il n'a pas la forme de la société moderne.

Que le poëte se garde surtout de copier qui que ce soit, pas plus Shakespeare que Molière, pas plus Schiller que Corneille.

Ce n'est pas non plus en accommodant des romans, fussent-ils de Walter Scott, pour la scène, qu'on fera faire à l'art de grands progrès. Cela est bon la première ou la seconde fois, surtout quand les translateurs ont d'autres titres plus solides 5 mais cela au fond ne mène à rien qu'à substituer une imitation à une autre.

Du reste, en disant qu'on ne doit copier ni Shakespeare ni Schiller, nous entendons parler de ces imitateurs maladroits qui, cherchant des règles où ces poètes n'ont mis que du génie, reproduisent leur forme sans leur esprit, leur écorce sans leur sève: et non des traductions habilement faites, que d'autres vrais poètes en pourraient donner. Madame Tastu a admirablement traduit plusieurs scènes de Shakespeare. M. Emile Deschamps reproduit en ce moment pour notre théâtre Roméo et Juliette; et telle est la souplesse puissante de son talent, qu'il fait passer tout Shakespeare dans ses vers comme il y a déjà fait passer tout Horace. Certes, ceci est aussi un travail d'artiste et de poète, un labeur qui n'exclut ni l'originalité, ni la vie, ni la création. C'est de cette façon que les psalmistes ont traduit Job.

Page 1