SCÈNE PREMIÈRE
LORD ORMOjSD, déguisé en tête-ronde, cheveux cou pés très-courts, chapeau à haute forme et à larges bords, habit de drap noir, haut-de-chausses de serge noire, grandes bottes. LORD BROGHILL, costume de cavalier élégant et négligé, chapeau à plumes, haut-de-chausses et pourpoint de satina taillades, bottines.
LORD BROGHILL.
Il entre par la porte du fond , qui reste entr'ouverte et qui laisse apercevoir la place et les vieilles maisons éclairées par le petit jour. Il tient un billet ouvert à la main et le lit attentivement. Lord Ormond est assis à une table dans un coin obscur.
« Demain, vingt-cinq juin mil six cent cinquante-sept, » Quelqu'un, que lord Broghill autrefois chérissait, » Attend de grand matin ledit lord aux Trois-Grues, » Près de la halle au vin, à l'angle des deux rues. »
11 regarde autour de lui.
— Voilà bien la taverne ; — et c'est le même lieu Que Charte, à Worcester abandonné de Dieu, Seul disputant sa tête après son diadème,
Avait, pour fuir Cromwell, choisi dans Londres même.
Il reporte ses yeux sur la lettre.
— Mais ce billet qu'hier j'ai reçu, d'où vient-il ? L'écriture...
lord ormond, se levant.
Que Dieu conserve lord Broghill!
lord broghill, V examinant d'un air dédaigneux, de
la tête aux pieds.
Quoi! c'est donc toi, l'ami! qui me fais à cette heure Pour ce bouge enfumé déserter ma demeure ! Dis ton nQm. D'où viens-tu? pourquoi? de quelle part? Que me veux-tu ? — J'ai vu cet homme quelque part.
LORD ORMOND
Réponds donc ! Les marauds de ta sorte Sont faits pour amuser nos gens à notre porte. Et c'est là tout l'honneur, pour les traiter fort bien, Que ceux de notre rang doivent à ceux du tien. Je te trouve hardi !
LORD ORMOND
Mylord, sans vous déplaire, Sont-ce là les discours d'un seigneur populaire ? D'un ami de Cromwell ?
LORD BROGHILL.
Cromwell, vieux puritain, Si tu le réveillais par hasard si matin, Te ferait, pour changer le cours de tes idées, Pendre à quelque gibet, haut de trente coudées !
lord ormond, à part.
Plutôt que l'éveiller, j'espère l'endormir !
LORD BROGHILL.
Cromwell, qui sur le trône enfin va s'affermir, Saura bien châtier la canaille insolente...
LORD ORMOND
Son trône est un billot, et sa pourpre est sanglante. Transfuge serviteur des Stuarts, je le vois, Vous l'avez oublié !
LORD BROGHILL.
Ce regard... cette voix!