‹ CroquignoleChapitre 1 sur 8 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

La fenêtre avait la forme d'un demi-cercle.; il fallait qu'il en fût ainsi à cause de ceux qui la voyaient du dehors, et pour des raisons de façade, pour des raisons d'architecture. Puis elle était divisée en un certain nombre de petits carreaux, non sans fantaisie, comme on se le permet à l'entresol des monuments ; d'ailleurs deux d'entre eux seulement pouvaient s'ouvrir. C'est un bonheur que le nez de l'homme soit en relief, car celui qui, là, voulait passer sa tète, !a sentait contenue aussitôt à la hauteur des

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tempes par les limites mêmes du cadre ; deux carreaux seulement pouvaient s'ouvrir, de la largeur d'un front. Mais, du moins, les deux narines à l'air, à l'air de la vraie rue, en prenaient une part ou bien, comme on disait, une tasse et l'introduisaient jusque dans la poitrine de celui qui respirait. Et l'air entrait complaisamment aux poumons de l'homme, avec des qualités à lui : vaste, large, heureux, semblable à une liqueur. Puis celui-là, avant de s'asseoir, fermait son carreau, car il y avait par derrière une autre atmosphère qu'il ne fallait pas troubler.

C'était un bureau. Voici : on s'asseyait, les chaises étaient de paille, contrairement à la théorie du rond de cuir. Ensuite on ne se contentait pas d'être assis, on approchait la chaise de la table, et celle-ci étant assez haute pour les jambes, l'homme, à l'aise, la poitrine appuyée à son pupitre, le dos non loin du dossier, avec assez d'intervalle cependant pour que pussent s'elTectuer les mouvements de la respiration, l'homme était là, contenu

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dans sa masse, les coudes appuyés, mais les deux bras libres de chaque côté des épaules, car écrire est un travail des bras. A sa droite reposaient trois porte-plumes : la plume du premier écrivait avec de l'encre noire, celle du second avec de Fencre rouge, celle du troisième écrivait avec de l'encre bleue, et les trois porte-plumes étant parallèles, il n'y avait qu'à tendre la main et les prendre sans regarder. Du même côté reposaient en désordre un crayon, un encrier et un grattoir; mais le côté gauche était réservé à la règle, au Inivard et au tabac. On écrivait, poussant le papier de la main gauche, penchant la tête à droite pour mieux voir et dans un mouvement instinctif qui rapprochait le travail des yeux et l'éloignait un peu du cœur.

Lorsqu'on était en train, il n'y avait plus rien à dire.

Le jour entrait ; le jour n'entrait pas comme chez vous, simple et blanc si vous donnez sur la place, mais un jour que l'arc de cercle d'une fenêtre arrêtait dans sa voie, un jour

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sans hasards, un jour borne, un jour soucieux ; il semblait que le jour eût un poids sur la conscience.

Du reste, le jour avait ses rivaux. Pour l'un d'eux, croyez bien qu'il ne le craignait pas, mais les trois autres becs de gaz, placés un peu plus loin de la fenêtre, s'allumaient au premier nuage et, dans le silence, chantaient comme le souffle d'un compagnon.

Quel dommage que le soleil ne chante pas 1 Mais cette chaleur lourde que versent les lumières humaines, cette chaleur qui descend des plafonds tombait par masses lentes et sérieuses et vous recouvrait dans sa chute. L'esprit humain ne pouvait plus s'en défendre. On vivait là entre quatre murs comme dans une chambre où il fait bon; le gaz chantait sa chanson, une autre musique l'accompagnait dans chaque tête. C'était vraiment une chamljre loin du monde.

On arrivait le malin. Il en venait de Belleville avec des yeux clairs, ils aimaient mieux venir à pied; il (!n venait deCharenlon

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par lo bateau, avec lu Seine, le ciel, le temjjs, la lumière et l'eau ; il en venait de Montrouge par les grandes voies di( ites, et qui avaient vu des femmes dès le i.iatin; il en venait du quartier du Marais, qui avaient croisé des ménagères et entendu les marchandes des quatre saisons chanter la vente des fruits; le jour était le jour de huit heures et demie, chaste et lavé, le jour que le ciel a posé sur la Terre pendant la nuit, on le sentait: la ru' était fraîche, la rue n'étaitelle pas une prairie? Chacun arrivait à son tour. Longtemps ils restaient debout, la tête un peu penchée, l'oreille encore tendue et fumant cette première cigarette du matin qui semble un souvenir des pays du tabac, jusqu'à ce que l'un d'eux se mît à dire :

— Ahl tout de même, il va falloir s'y mettre.

Le bureau semblait jeune, alors. L^n bruit de pas personnifiait un camarade, quelqu'un entrait, qui pouvait être l'envoyé du hasard, les deux carreaux ouverts aspiraient l'air du

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monde à la façon des ventilateurs, et par fois, comme une surprise charmante, comme lorsqu'on visite quelqu'un dans l'intimité, les chaises étaient posées sur les tables. Il ne s'était encore rien passé, on avait envie de dire quelque chose, on cherchait, on trouvait un souvenir sur la vie du dehors. On ouvrait un journal, il était arrivé des événements jusqu'en Australie ; en plus du bureau, le monde comprenait toute la Terre, Les pensées se complétaient une à une, la tête humaine était pleine, solide, calme et sans débordement comme il le faut pour accomplir une œuvre, chacun soupesait le globe comme le saurait faire la main de Dieu et en appréciait la valeur et l'usage. On était au matin, une journée commençait, pendant laquelle la vie pouvait être belle.

Mais il fallait peu de temps pour ramener tout à la vérité.

Un coup de timbre sûr et bien stylé retentissait soudain comme un avertissement de l'organe essentiel; on l'entendail ici même,

bien que le bruit s'en produisît à trente mètres de distance, là où les garçons de bureau, assis en rond autour de leur table, attendaient les ordres; l'un d'eux alors se détachait du groupe, on comprenait ce que l'on appelle dans les sciences mécaniques la puissance du génie humain : il avait suffi que le sous-chef de bureau, qui n'était même pas le chef, pressât l'un des boutons placés à sa droite pour qu'un homme marchât, pour qu'un autre fût appelé, pour que le remuement des chaises amplifiât le bruit d'une sonnette et pour que le premier sentiment de l'équilibre et de l'égalité disparût dès neuf heures. Et celui qui n'avait que ses bras pour écrire et ses deux pieds, marchait au signal et, sentant toute la force qui s'était déplacée pour arriver à lui, obéissait naturellement comme un liquide que l'on pompe. Le sous-chef occupait tout un bureau et possédait des carreaux plus grands : il vous tendait des papiers avec la main droite. Qu'eût-ce été s'il avait dit un mot!

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Ensuite, vous regagniez votre place. Plus d'un était appelé chaque matin.

Il y avait par-dessus tout la grande figure de Paulat, le roi des animaux. Paulat était grand, blanc, gros, large, sonore dans ses pas, la tête vêtue jusqu'en bas du front et jusqu'aux deux oreilles, avec deux yeux dont on ne pouvait rien dire, sinon qu'ils regardaient. On l'avait relégué dans un coin, entre la cheminée et un mur, parce que cela pouvait encore passer pour une place. Alors il s'était assis devant une table et, ses deux mains étant posées à plat de chaque côté de son corps : « Il a l'air, disait-on, d'une montagne entre deux vallées. » Pourtant il était là. On avait envie de lui chatouiller le nez avec une paille pour voir ce qui pourrait s'ensuivre.

Parfois, quelqu'un lui demandait :

— A quoi que tu penses, Paulat?

Il répondait :

— Eh bien! et toi, à quoi que tu penses? On lui disait encore :

— Es-tu un bœuf ou un navet?

Il repondait :

— Oui, oui, ma vieille andouille !

11 avait eu pourtant des aventures, dans sa vie. Une fois, il passait place de la Bastille. <( Alors un sergent de ville... Voilà mon sergot qui se met à courir. On se demande : « Où qu'il va! » Moi, je ne sais pas, il y avait peut-être son tramway. Alors, tout d'un coup voilà mon sergot qui s'entrave dans son sabre. C'est rigolo, un sergot, quand ça tombe. »

Il repartait tout aussitôt.

— Et l'histoire des lions, Paulat?

— Ah! oui, mais ça c'est un rêve. Figuretoi que je dormais. Moi, je ne sais pas dans quel pays ça se passait. Je me promenais sur la place. Voilà que tout d'un coup je tombe dans une bande de lions. Tout le monde se sauvait. Je me dis : « Y a pas, faut ([uo je fasse comme eux. » Alors, je me suis

sauvé. Je rentre dans une maison, je tire le verrou, et puis, n'est-ce pas, j'attends que mes lions soient partis. Tout d'un coup, j'entends du bruit dans le trou de la serrure. C'était un lion qui passait sa patte. Il en avait passé pas mal. Je pensais qu'il allait pouvoir tirer le verrou et qu'il entrerait. Tu comprends, j'ai eu peur. Heureusement, je me suis réveillé.

Quelqu'un s'écriait :

— Es-tu un bœuf, un navet ou un gosse? Il riait alors d'un rire sérieux et plein, qui

le prenait dans sa masse, lui passait dans la tête et coulait de ses yeux. 11 en était ébranlé. C'est extraordinaire : il riait surtout avec ses reins.

Qui donc a parlé de la justice? Pour celle de Paulat, elle était scrupuleuse et balancée. On s'amenait le matin :

— Ah ! bonjour, Paulat !

— Ah! bonjour, un tel!

Les jeunes gens aimaient les choses plus accentuées :

— Ah! ça va bien, vieille morue?

— Ah! ça va bien, vieux veau?

Vous lui donniez deux petits coups sur l'épaule, il vous donnait deux petits coups sur l'épaule et les pesait à la mesure de ceux qu'il avait reçus. Vous vous arrêtiez alors, et Paulat, dans l'attente, face à face avec vous, examinait vos gestes, mais avec trop d'équité pour les apprécier ou s'en garer avant que vous ne les eussiez portés à bout. 11 y avait un jeu qui consistait à s'élancer à la façon des panthères et avec cette précision, mais en s'arrêtant tout juste à deux doigts de Paulat.

— Eh bien, vieux veau, je me lance sur toi. Lance-toi sur moi.

— Non, vieille morue. Du moment que tu ne me touches pas.

Il y eut pourtant quelques fois où on le troubla dans sa quiétude. Chacun possédait parmi ses objets usuels des presse-papier en plomb : ils ne pressaient pas grand'chose, mais puisqu'on les avait, il fallait bien qu'on

s'en servît. Paulat était tout à côté. On prenait un plomb, on s'avançait, on en frappait violemment la table de l'homme. Non pas qu'il s'étonnât, mais, s'emparant de son plomb dès le premier appel, debout, exact, •droit, répétant tous les coups, Paulat retentissait au bruit, et puisqu'il sortait une fois de son silence royal, la main lovée, l'œil •élargi, ayant rompu sa justice et lâché son songe, il battait avec force comme le marteau-pilon de l'usine, comme l'aplatisseur, comme le maître de la table et du plomb. Puis, on ne sait quoi se passait. La bête toute fumante s'avançait, comme si elle eût voulu sortir toute sa colère de son corps.

— Oui, et puis je te casserai la figure.

Il ne s'agissait plus de rire, alors. L'adversaire sautait sur la porte et gagnait quelque bureau voisin où il fût à l'abri.

D'ailleurs, cela même n'aboutissait pas.

Bientôt Paulat, vaste, calme, respirant, regagnait son refuge et son mystère et s'y prenait d'un rire qui garnissait sa vie et lui em-

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plissait la tôle ol jlcs reins. On s'écriait :

— Ah ! voilà lo roi des animaux.

Il ne répondait pas; et lorsque l'autre, le dompteur, comme on disait, rentrait dans la cage et s'avançait, la main tendue, en appelant :

— Ami !

— Ami, répondait Paulat.

On découvrit une autre fissure, un jour, (jiielqu'un s'avança :

— Paulat, je te boufferai le nez.

Ce fui immédiat, comme s'il rejetait sa chair et sa forme et devenait un éclair : ,

— Ah ! tu veux me bouffer le nez ! Viens-y me boulier le nez! Je t'aurai cassé la figure, avant que tu m'aies bouffé le nez !

L'interrupteur eut à se féliciter d'avoir la repartie prompte. Il eut le temps de dire :

— Paulat, je ne te boufferai pas le nez. On le connaissait mal. On ne savait jamais

avec lui, si c'est parce que l'on se perdait, ou parce que l'on se retrouvait.

— Qu'est-ce que tu fais le soir chez toi, Paulat? Tu lis?

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— Oh ! ma foi, ma vieille, j'ai voulu lire dans le temps. Non, vois-tu, dans les feuilletons, il y a trop de monde. Je ne comprends rien à ce qu'ils veulent faire. Et puis, tu sais, du moment que ça ne se passe pas devant moi.

— Alors, qu'est-ce que tu fais?

— Non, je m'assois. 11 y a bien deux ou trois clous à planter.

— Tu vas au théâtre ?

— Oh ! j'y suis allé une fois, quand j'étais artilleur. Il y avait trois copains qui m'y avaient emmené. On jouait une pièce. Figuretoi, voilà que tout d'un coup je me réveille. Il n'y avait plus personne dans le théâtre. C'était éteint. On était tout en haut, au poulailler. Les autres s'étaient dit : « Faut lui jouer une bonne farce, on va le laisser dormir. » Je me suis levé, j'ai crié : « Y a-t-il du monde? » Alors, il y a un homme qui est venu avec une lanterne. Je suis sorti comme ça.

On lui demandait encore :

— Est-ce que tu crois au Bon Dieu, Paulat?

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— Non, mais je crois aux curés.

— Comment, aux curés!

— Oui. Tiens, je crois par exemple que les curés ont le pouvoir de faire lever les orages. Une fois, oh ! il y a longtemps , mon père était dans la campagne avec le curé de chez nous. 11 tonnait. Mon père a demandé : « Enfin, monsieur le curé, c'est-y vrai, ce qu'on dit, que les curés ont le pouvoir de faire lever Tes orages? » Le curé a dit : « Tenez, vous voyez ce nuage? Eh bien, il y a trois de mes confrères dedans. » Ça, c'est vrai.

Il arrivait le matin, s'installait en silence, strict et simple, n'interrompant autour de lui un vol de mouche que dans un rayon de vingt-cinq centimètres. Il n'en avait d'ailleurs pas une plainte et savait reconnaître la vie des autres. On lui demandait encore :

— Paulat, montre-moi ton tiroir.

— Non, c'est à moi, mon tiroir. Je n'ai pas à te montrer mon tiroir.

Mais il n'est homme si juste, qu'il ne succombe. Un soir, il oublia ses clés.

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— A la garde! dirent les autres. Paiilat a oublié ses clés !

C'est alors qu'on put savoir ce que valent l'ordre, l'économie et quelques principes. Selon le volume, le rang et les espèces : grattoirs, canifs, crayons, gommes, boîtes de plumes, l'assemblée des fournitures était classée; des règles d'ébène, disposées avec méthode, constituaient une série de petits casiers, et comme on n'additionne pas des pommes avec des poires, chaque série ne pouvait se mêler à celles d'à côté. Quinze années d'épargne avaient constitué ce trésor, l'honnêteté s'y voyait comme aux jours de l'âge d'or et la lettre de la loi. Les fournitures étant les fournitures du bureau, Paulat les y laissait et n'en savait rien distraire pour sa maison.

Quant à l'usage quotidien, Paulat n'était pourtant point avare, son grattoir n'était pas rouillé sur la tranche, ni la gomme, comme on disait, usée jusqu'à l'ongle. Le porteplume était neuf, le crayon bien taillé, une

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Ctisc un peu plus grande réunissait les objets dont il se servait chaque jour, bien placée, l)rès (le la serrure, à portée de la main. Et comme une boite de plumes pleine ressemble extérieurement à une boîte de plumes qui ne l'est pas, Paulat, pour éviter les erreurs, avait collé sur la boîte entamée une étiquette ainsi conçue :

«oiTE DE PLUMES (cu servicc).

Un lui vola toutes sortes de choses, on lui répandit du désordre. Le lendemain, il retrouva ses clés, examina le tiroir, mais ne s'ouvrit à personne, sachant qu'il est de toute justice qu'une faute se paie.

D'ailleurs, il ne fallait pas s'attendre à ce que Paulat fût un bon employé. Les grandes forces naturelles sont inutilisables. La chair (les baleines ne se mange pas.

On lui donnait à faire des copies. Le papier blanc était posé devant ses deux yeux. Il ne se passait rien tout d'abord. Il couvrait les premières lignes d'une écriture solide et un

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peu attentive qui se suivait d'un mot à l'autre et reprenait. Mais bientôt, ayant tourné la feuille à gauche, ayant tourné la feuille h droite, un jeu intérieur étrange et dont, sans doute, il n'eût pas su donner l'explication, le prenait et le portait ailleurs. Il posait ses deux mains de chaque côté de son corps, et calme, simple^ bien gouverné, suivant le travail de ses organes, laissait ses regards aller au-devant de lui. Parfois un rire le saisissait, et Paulat, le roi des animaux, ébranlé dans sa masse, le secouait avec ses reins, sans un bruit, sans un mot d'explication, dans son attitude même, les quatre pieds à plat.

— Tu vois tomber ton sergent de ville, lui disait-on.

On ne sait pas. Il répondait :

— Oui, oui, mon vieux sergent de ville! On l'interrompait encore :

— Hé, roi des animaux!

H avait fini par trouver quelque chose à répondre.

— Hé, toucheur de IxL'ufs!

Et c'était Paulat.

11 y eut quelqu'un qui, un jour, fit cette réflexion :

— Il ressemble à rAdministration.

C'est pourquoi, dans ce livre, il est inutile de parler de celle-ci.

Puis le temps passa, le monde s'en allait dans sa voie. Ici l'on n'avait pas grandchose à dire, mais il est des hommes qui parlent comme ils vivent, autant que leur bouche peut s'ouvrir.

— Bon Dieu ! ils m'ont appelé Aristide Buffières. C'est un nom à tout bouffer.

Ensuite il ne se taisait pas.

— Je vais les voir le matin, dans leur petit lit. Elles ouvrent un œil. Je leur dis : « Ce n'est pas l'œil qu'il faut ouvrir, c'est la bouche. » Alors elles ouvrent la bouche. Leur langue se plie, elle sait bien ce qui l'attend, elle est

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toute creuse pour en contenir davantage. Je m'approche. Je dis : « Et maintenant, c'est la communion. » Je dépose délicatement, entre le pouce et l'index, sur chaque langue, unç petite croquignole.

Alors on l'appela Croquignole.

Il disait encore :

— Mon ami, la viande des petites femmes. . . Tu en prends un morceau, à poignée. Ça y est, tu l'as. Tiens, tu leur prends la main, par exemple. Les ongles, les petits doigts, tu touches, tu pinces. Ne n'épate pas : ça n'est pas fait comme chez toi. Tu regardes, tu embrasses, tu te dis : « Ça, c'est de la femme. » Mon ami, celui qui a inventé les femmes n'a pas perdu son temps. J'en connais une : tu sais, ses cheveux, si tu étais un bœuf, tu les prendrais pour de la paille. Mais ne nous emballons pas. Il y a la peau, mon ami. Tu te rappelles, quand tu étais gosse, ta mère t'envoyait chercher du pain de seigle. Souviens-toi de la croûte : il y avait là-dessus une farine si blanche que tu te disais : « Je

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m'en fous. II y a une calotte à recevoir, mais j'y gagne encore : ça vaut plus d'une calotte. » Alors tu te mettais à lécher la farine, tu la parcourais avec ta langue, tu oubliais des petits coins et ensuite tu revenais dessus. Voilà sa peau, mon ami. Tu la lèches des pieds à la tête, tu as le goût du pain sur ta langue. Je l'appelle Farine. Et ce n'est pas lini. Tu te dis : « Ça c'est de la peau, on en vivrait déjà, mais il y a encore une femme dessous. »

II parlait, et comme parler n'est pas assez, il faisait des mouvements avec deux petites mains courtes.

Croquignole n'était pas un homme comme les autres. Il possédait des yeux, un nez, des joues, une bouche et leur mise en place dans une tête charnue, avec, de plus, une fusion singulière de la chair dans la chair voisine : le nez gros et pris dans le visage, les yeux aux trois quarts entourés par les pommettes et deux joues qui avaient bien mûri. Pour la bouche, elle contenait des dents.

D'ailleurs, ce n'était pas tout Groquignole. II possédait encore une poitrine et deux bras. Il en parlait :

— Regardez, ah ! mais regardez donc comme mes deux bras sont vides!

Ses deux jambes lui servaient à marcher de long en large, son poing aussi était utile. II le tendait vers la fenêtre :

— Vous la voyez, elle est encore fermée. Un de ces jours, je lui casserai la gueule.

Mais c'est par différence que l'on juge les hommes. Une après-midi, quelqu'un qui s'appelait Félicien eut une invention. Il descella quelque chose dans un coin, il y eut toute une part de la fenêtre que l'on put décrocher. L'air eiitra, si inattendu, si pur et si différent de l'air intérieur qu'on eût dit qu'il s'engouffrait en sifflant.

D'ailleurs, la fenêtre n'était pas brisée, on pouvait la raccrocher chaque soir. Félicien dit :

— Ce sont les grandes conquêtes. Maintenant, l'air est bien à nous. Vous voyez, Cro-

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quignole, qu'il y a mieux à faire que de briser.

Groquignolc ri^'pondit :

— Je sais, vous réfléchissez, vous. Mais, bon Dieu ! moi, j'ai de la viande dans le corps. Que voulez-vous que j'en fasse? Je ne peux pourtant pas l'employer à penser.

Ensuite il se tut. Respirer ne lui suffisait pas. Dès qu'il eut une fenêtre, il se pencha sur la rue. Et il disait encore :

— Mais dites-moi donc où elles s'en vont. Ça y est, elles ont pris leurs bottines. Et moi aussi, j'ai les miennes. Pourtant, regardezmoi, je suis assis sur cette chaise. Alors, pourquoi m'avez-vous donné deux pieds? Et en voilà pour jusqu'à six heures. Travaille, Croquignole, l'Administration veut que tu travailles! Tu n'as rien à faire, Ooquignole ? L'Administration veut que tu restes ici à ne rien faire. Bon Dieu, le marchand de boulettes ne passera donc pas ! J'en jetterais aux chefs comme à des chiens. Et il fait beau. Il y a le soleil, il y a le trottoir. Et voilà une

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automobile. Direz-vous que je vis? Je ne sais même pas compter ses chevaux. Ah ! comme il y a donc des femmes dans Paris ! Tenez, il en sort une de chaque porte, j'en vois au moins deux sur chaque pavé. Elles se promènent, elles n'ont qu'à se promener. Seigneur Tout-Puissant, si tu veux faire de Croquignolc une femme, cette femme fait le serment de se livrer h toi. Et vierge, et dans les vingt-quatre heures.

On riait.

— Sacré Croquignole !

Il riait aussi, puis il bâillait. Il reprenait au jjout d'un instant :

— Il y en a des grandes, il y en a des petites, il y en a des moyennes. Paulat, roi des animaux, regarde-moi donc les petites femmes.

Mais Paulat répondait :

— Pourquoi que tu veux que je les regarde, puisque je n'en ai pas envie!

— Comment, l'envie ne t'en vient pas, à les voir!

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— Oh! non, tu sais, mon vieux, quand je n'(Mi ai pas envie, ce n'est pas ce qu'elles me diraient qui pourrait y faire quelque chose.

Et Crocjuiguole levait les bras :

— Il n'a même pas d'imagination. Bon Dieu! dans quelle boite suis-je donc tombé?

Pour lui, il s'en était lire. H avait fini par connaître, dans la rue Monge, tout un appartement dont les chambres « meublées »

étaient louées à des femmes du Quartier Latin. 11 tomba là dedans avec des mots, avec sa vie, avec de petits services. 11 arrivait le matin, comme il le fallait pour que sa destinée s'accomplît et qu'il fût en retard au bureau. La bonne de la logeuse venait ouvrir.

— Le miche y est-il?

— Dame, monsieur, il y est chez madame Blanche et chez madame Marcelle, mais il n'y est pas chez madame Jeanne.

— Ça ne va donc pas, les affaires?

— Ça dépend des jours, monsieur. Hier, le miche y était partout.

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C'était justement ces jours-là qu'on avait besoin de dix sous. On le recevait en ami : une fois elles marchaient, une autre fois elles ne marchaient pas. Il en prenait le goût de la femme pour toute sa journée. Mais il avait surtout un cousin placier en confiserie et qui possédait toutes sortes d'échantillons. 11 appelait cela des croquignoles et les casait dans chaque bouche, de chambre en chambre, selon la justice. On finit par l'aimer comme si Dieu, en vous éveillant, vous tendait un bonbon. Elles avaient une façon en le remerciant de remercier la Providence. Puis, lorsqu'il s'en allait, il pensait au lendemain. Le bureau possédait un téléphone, le cousin ne faisait la place que l'après-midi. Alors, Groquignole :

— Allô, allô, Ernesl ! Envoie croquignoles par les voies les plus rapides.

Dans la rue, il s'en tirait encore. Lorsqu'il avait de l'argent, il le lançait au café de droite avant de le lancer au café de gauche. Lorsqu'il n'en avait plus, il sortait sa belle

humeur, et, puisqu'il faut une cause au rire, il riait d'avoir tout dt'pensé. Etre pauvre devenait un jeu.

Dès ses premiers pas dans le monde, il pratiqua le ressemelage au bitume. On a vu des gens dont les souliers finissent par être troués. Croquignole était un de ceux-là. Parfois il en parlait, avec élévation.

— J'ai lu des livres, au temps de ma jeunesse. Le soulier troué a été mal compris dans la littérature française. Le trou, dit-on, sert à pomper l'eau. Voilà l'erreur. Le trou, assurément, pompe l'eau; mais ce n'est pas l'eau qui, dans le soulier troué, représente l'ennemi. L'eau imbibe le pied, l'eau s'échauffe au contact du pied, l'eau participe de la nature de ton pied, et bientôt tu ne t'aperçois même plus que tu la portes avec toi. L'ennemi, c'est le caillou. Tu marches, tu te dis : Attention à l'eau ! Et tu évites l'eau pour aller au caillou. Le caillou, mon ami, introduit sa pointe sous l'un de tes cinq doigts de pied. S'il est petit, il reste là; s'il est un peu

plus gros, le caillou n'a pas besoin d'entrer : il te laisse son souvenir. Cinquante souvenirs de cailloux et tu as le pied granuleux. J'ai toujours regretté que la plante des pieds ne soit pas de bois.

Le ressemelage au bitume est associé à l'activité de la vie urbaine. Il se pratique surtout dans les voies populeuses et à l'époque même de la réfection du bitume. Le bitume est noir, le bitume est chaud, le bitume coule. C'est alors que vous lui appliquez la semelle de vos bottes. Ne craignez rien, vous vous brûlez un peu, mais ça y est! Ensuite, vous prenez votre couteau, vous coupez à l'entour du soulier la matière qui dépasse, après quoi vous pouvez marcher parmi les hommes, sans crainte des pierres qu'ils ont laissées tomber. Ne dites pas : La couche de bitume est dure, la couche de bitume est raide! Non. La température du pied garde le bitume dans une tiédeur, dans une malléabilité qui est celle même de vos muscles et de vos tendons. Il n'y a pas que

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1(> cuir qui soit élastique! El les semelles en Ititume durent huit jours.

Personne se se demanda jamais ce que, par la suite, pourrait devenir Croquignole. On était heureux qu'il fût là, on le voyait, on riait, on lui disait :

— Il ne faut jamais nous quitter, mou vieux. Dans les antres bureaux, ils n'en ont pas un qui le ressemble.

Un ne perdait pas une de ses paroles, on cessait le travail, on s'installait à sa table, on profilait de ses discours comme on profite d'un repas,

Mais il y eut surtout Félicien qui gagna au voisinage de Croquignole.

Félicien s'appelait Félicien Teyssèdre. Il s'appuyait sur une canne et peinait un peu quand il marchait. Comme il avait été souvent malade, il avait pris l'habitude de la réflexion. 11 avançait à chaque pas, un pied sur les choses, penchant un peu la tète et accompagné par une âme qu'il s'appliquait

à garder auprès de lui. Bien des gens en le voyant ont pensé à 1848 et à la Révolution.

Le jeune ouvrier nourrissait sa mère, il était typographe et avait lu des livres. On l'interrogeait à l'atelier, alors il répondait. Il avait vu ses compagnons, il avait vu les enfants, les femmes, la rue et mangé ce pain de 1848 qui déjà ne suffisait plus. Il avait vu le riche et ne voulait plus être gouverné par lui, connaissant même des choses que le riche ne connaît pas. Il pensait à cela, le premier soir de la Révolution, au pied des barricades. 11 n'était pas ivre, il n'était pas en colère. Son fusil, dans sa main, lui semblait un objet singulier, mais il reistait là et, plus que d'habitude, surveillait ses pensées. Et lorsque l'un des combattants, une tête chaude, partait dans une tirade pour demander la République et l'Egalité, il répondait, dune voix auprès de laquelle chacun faisait silence : K C'est cela, camarade. 11 le faut. »

On imaginait cela en voyant Félicien. On pensait à lui quand il n'était pas là, et si

parfois, un matin, à l'heure de l'arrivée au bureau, il avait un peu de retard, il y avait toujours quelqu'un pour demander : « Est-ce que Félicien ne viendrait pas, aujourd'hui? »

Sa face était très pâle, on le remarquait, et à cause de cela il ne semblait pas fait comme tout le monde. On l'aimait, puisqu'on le possédait aujourd'hui et que, pour demain, l'on ne savait pas. Il avait deux yeux bleus, deux yeux d'Alsace, deux yeux de Germanie, deux yeux du pays de la gravité et de l'attention. Il vous regardait parfois, son regard ne vous faisait pas mal ; vous pensiez : « C'est Félicien qui me regarde. Certes, il y a quelque chose en moi que jusqu'à présent les hommes ont jugé, ont condamné bien à tort; mais, pour lui, il vaut mieux qu'il le voie, parce qu'il saura le comprendre. »

D'ailleurs, on l'appelait la Juste Balance, il en riait d'un rire sain, on lui savait gré d'avoir de belles dents. Il portait toute sa barbe, elle était blonde, elle se rangeait nalurellement en ovale autour de son visage ;

34 CUOQUIGNOLE.

il n'y avait pas besoin d'être une femme pour aimer le malade, pour aimer la bonté, pour avoir envie de lui passer les deux mains sur les joues. 11 était à côté de toi, tu le contemplais, tu pensais à toi-mOme : il avait toutes les qualités que tu ne possédais pas. Et pour qu'il différât encore de ceux qui l'entouraient, ])0ur qu'il eût tout à l'ait l'air d'un saye, à trente-deux ans il était chauve.

Il parlait. Tantôt il disait : Oui, tantôt il disait : Non. 11 disait cela parce que c'était cela qu'il fallait dire, et chaque mot participait prafondément de la justesse de ses pensées. Parfois on était occupé lorsqu'il parlait, on ne l'avait pas entendu; on le laissait conlinuer pour ne pas le dérang^er, puis, lorsqu'il avait fini, on s'interrompait dans ses occupations pour lui demander : « Qu'est-ce que vous disiez, Félicien? »

Il faisait bon le connaître, il était toujours arrivé quelque chose à ceux qui vivaient auprès de lui, el lorsqu'il vous on |)arlai(, ce qui leur était arrivé différait un

CUOULir.NOLE. 3.>

peu de ce que vous eussiez pu croire. Il rayonnait, il s'étendait jusque chez ses voisins. Groquignole disait :

— Vous avez au moins trois mètres cairt'*s de plus que tout le monde.

Voici, par exemple, pour Groquignole, ce qui se passa. Le mécanisme en somme est simple : Félicien avait des amis. Comme il avait un cœur capable de comprendre les homuH's, les hommes s'approchaient de Ini. Il eut un ami qui avait connu Groquignole. Ce sont toujours les mêmes qui ont un ami qui les renseigne. Il avait coutume de répondre lorsqu'on le complimentait :

— G'est parce que je ne fais rien. Je suis un faible. Je sais seulement ce que font les autres.

On eût pu le définir : l'homme dans l'entourage duquel chacun a elTectué sa meilleure action.

Pour Groquignole, l'aventure est un peu compliquée, mais Félicien en fut si heureux, qu'il la faut conter. La voici :

Groquignole avait eu seize ans dix ans plus tôt, et en ce temps-là il était au collège, où il jouait surtout des pieds et des mains. Son père habitait la campagne et exerçait la profession de médecin. Un jour, pendant les vacances, le père qui allait faire une visite emmena le fils dans sa voiture. La voiture allait au pas, heurtait un caillou et les promenait l'un et l'autre. Le père dit :

— Tu vois, Aristide, je ne suis plus comme autrefois. La tête est encore solide, mais il y a mon cœur et mes jambes. Tu n'es pas sérieux, Aristide. Je t'ai mis au collège, va. je ne vous laisserai pas de fortune. Le dernier trimestre, tu as encore eu un mauvais bulletin. Tu es l'ainé de tes frères. Retiens ce que je te dis : Tu ne leur donnes pas le bon exemple !

Puis ils rentrèrent, le soir, en silence, avec un poids dans la tête.

Et Yêilh que trois mois plus tard, une aprèsmidi, à cinq heures, au collège, après la récréation, le père était mort. Une dépêche

CROOL Ki.NOLE. 'i'i

venait d'arriver, le principal lui-même l'avait ouverte.

Les larmes ne comptent pas, mais il semblait que pendant toute sa vie le père eût ainsi parlé : « Reliens ce que je te dis. Tu ne donnes pas le bon exemple ! »

Huit jours plus tard, après le deuil et les cérémonies, Croquignole se retrouva dans la cour du collège. 11 ne raconta pas son histoire, mais ce ne fut plus sa tète qui obéit à ses jambes, ce furent ses jambes qui obéirent à sa tète. Il les alignait l'une à côté de l'autre, et pour ses deux mains, il les mit de chaque côté de ses tempes. Ses doigts pressaient son front pour que rien ne pût s'échapper de ce que ses deux yeux lisaient dans les livres. 11 eut beaucoup de mal ; les mains restaient là, mais parfois les yeux s'en allaient ailleurs.

A la fin de l'année, il eut deux prix : prix d'histoire naturelle, prix d'histoire et géographie. On l'appela sur l'estrade, il y monta, reçut les deux livres, les regarda d'abord, puis, d'un seul coup, vraiment comme on fond,

:t8 CROQUIGNOLE.

comme on ruisselle, versa tant de larmes, que le principal dut appeler deux grands élèves pour l'aider à descendre.

Le père était mort, il était bien tard pour avoir des prix !

C'est cela qu'avait appris Félicien. 11 employa de grandes précautions. Il attendit qu'il fût six heures pour dire :

— Buffières, nous sortons ensemble. J'ai comme une idée de vous otFrir l'apéritif.

— Nom de Dieu! dit Groquignole. Ça va!

Ils allèrent au café, s'assirent, puis ne parlèrent pas. Leurs verres étaient devant eux. Il y avait la table de marbre, une heure de liberté, le tabac que l'on fume en dehors du bureau, dans l'endroit qui vous plaît; mais il y avait surtout, pour Félicien, l'idée qu'on doit parler, et que l'on a pris, jusqu'ici, l'habitude de se taire. Il fit un effort, pourtant :

— Moi, voyez-vous, lorsque je suis venu au monde, j'('tais faible. Dès l'âge de dix-huit ans, j'ai dû choisir un principe. Je n'en fais

CROQLIGNOLE. 39

pas mystère. Tenez, le voici : « Garde-toi de prendre à la vie plus que tu ne peux contenir. » Jusqu'à vingt-cinq ans, ceci ne m'a pas gêné, parce que j'avais à me faire une existence. Monsieur Buffières, et c'est pourquoi j'ai voulu m'entretenir avec vous, ceci me gêne maintenant quand je vous regarde.

— Vous, je vous vois venir, dit Croquignole. Vous voulez me faire de la morale. Vous avez rudement raison : vous ne m'en ferez jamais assez.

Fi'licien était trop lancé pour s'interrompre. Il continua :

— Alors, pour que le temps no passe pas sur moi sans laisser de trace, pour que j'aie l'impression de lui prendre quelque chose avant qu'il ne s'en aille, je me suis marié. Vous ne connaissez pas mes enfants, monsieur : ils sont plus beaux que tous les autres. Je sais que l'on croit toujours que ses enfants sont plus beaux que tous les autres, mais j'affirme cela quand je parle des miens, pour me grandir, et parce que je n'ai qu'eux

iO eu OOUIGNOLE.

Mais il est bon que je vous dise quelque chose sur notre bureau. Vous allez croire que je fais des phrases. Mon Dieu, la chose est grande, et vaut qu'on fasse une phrase. 11 y a des gens qui ont eu besoin d'aller à Venise, à Tolède, et d'y penser, pour trouver leur âme. Monsieur Buffières, la mienne est venue toute seule, avec mon pain quotidien. J'ai toujours cru qu'avoir à gagner leur pain quotidien sauverait les hommes. Vous vous dites : « Je suis là, et il y en a des millions, tout autour de moi, jusqu'en Chine, qui sont à leur tâche. » Monsieur Buffières, j'ai compris à quoi pouvait me servir le bureau. Je suis parmi vous au bureau, je travaille, je fais ma tâche, je suis un homme parmi tous les hommes, je participe au grand labour humain. Mais, tenez, vous allez rire. Une foi-, je me suis aperçu que le travail n'était pas récompensé chez nous. J'ai vérifié la balance de la Justice, et j'ai résolu, puisque le mauvais employé, comme moi et parfois mieux que moi, recevait sa part; j'ai résolu, à son

image, d'accueillir la paresse lorsqu'elle me viendrait. Je n'ai pas pu. J'avais besoin de gagner honnêtement mon pain quotidien.

— Ça, c'est vrai, dit Croquignole. Vous avez une jolie petite vie. Je ne vous l'ai jamais dit, parce que je ne suis pas adroit, je ne sais pas raconter les histoires, mais je peux vous jurer que je m'en étais aperçu.

— Eh bien, monsieur Buffièrcs, savez-vous ce que je fais en ce moment? Je suis assis en face de vous, et je viens de m'apercevoir que même votre taille est plus élevée que la mienne. Vous avez entendu mes paroles et vous avez cru que j'étais dans un de ces jours où l'homme admire ses vertus. Vous avez cru que je parlais pour moi. Non, monsieur, je parle pour vous. Je dirais presque que je fais un discours contre vous. Je parle pour me prouver ù moi-même que, bien que vous comptiez plus que moi, je compte aussi dans le monde. Vous ne pouvez pas vous voir. J'ai l'impression que chacun de vos organes est assis en face de moi comme une

personne et sait se tenir. J'ai l'impression qu'il y en a plusieurs en moi qui sont abattus. Alors je dénombre les autres et je les examine. Ils ne tiennent pas beaucoup de place. Et je me dis en vous regardant : Voici la vraie surface humaine ! Et je retourne à moimême pour me demander quelle surface j'occupe en ce monde. Vous avez cru que je voulais me vanter; non, monsieur, je récapitule les raisons que j'ai de vivre.

Ce n'est qu'après un silence que Félicien continua :

— Tenez, je ne vois pas pourquoi je le cacherais. Un jour, votre père est mort, et vous aviez seize ans. Comme aujourd'hui, votre sang coulait dans votre corps en forçant tous les passages. Les mains de ceux qui vous élevaient n'avaient pas pu arrêter ses ravages. Monsieur Buffières, il a suffi de deux mots. Votre père vous avait dit deux mots pour vous ramener à l'étude : vous aimiez votre père jusque dans deux de ses mots. Alors vous avez étudié, vous avez maîtrisé

(;roolign(jle. i:i

d'un seul coup votre sang qui, pourtant, avait bien du mal à obéir à votre volonté.

— Oui, dit Croquignole. J'étais rudement criminel quand j'étais gosse.

— Je croyais vous connaître. Je médisais : C'est Croquignole, une croquignole, quoi! quelque chose de bon qui va droit au ventre. Je vous admirais déjà. Je savais que la vie, lorsqu'elle entre en vous, ne peut plus sortir et vous mène. Mais je considérais les sentiments comme étant mon domaine. En ce temps-là, je croyais faire ligure auprès de vous. Monsieur Buffières, comme les gens qui sont seuls, j'ai besoin d'être grand. Et c'est pourquoi, vraiment, je souffre aujourd'hui. Vous m'avez appelé la Juste Balance. Tenez, vous me voyez en défaut. Je vous faisais un discours, et j'appuyais sur chacune de mes raisons pour qu'elles atteignent le poids des vôtres. Ma pauvre vie est bien peu de chose à coté de la votre qui se répand dans le monde entier. Vous êtes un homme complet. Votre générosité, votre bonté sont aussi

44 CROQUI GNOLE.

fortes que les miennes, et chez vous il y a encore autour d'elles une foule de sentiments que je ne possède pas.

Ensuite, il y eut deux silences. Il semble que l'homme ne soit pas organisé pour répondre à certains discours, ou que l'esprit ne puisse pas lutter contre le silence. Ils avaient peur même de voir leurs gestes exprimer quelque chose, et leurs deux mains, posées sur la table, puisqu'elle était là, avaient un poids comme un objet qui va tomber si l'on retire son support. Ils se disaient des choses comme ceci : « Les apéritifs sont loin d'ouvrir l'appétit et ce qu'il y aurait de mieux, en somme (il va tout de même falloir en prendre l'habitude), serait un simple bock parce que la bière, au moins, désaltère. Et puis elle vous aide à fumer. »

Félicien ne parla pas : il faudrait plutôt dire qu'il appela.

— Monsieur Buffièrcs!... Vous ne m'en voulez pas de ce que je vous ai dit?

Et l'autre répondait :

CROQUI GNOLE. 45

— Ce qui m'étonne, c'est que j'avais toujours cru qu'il fallait que je réforme ma conduite.

Et tout d'un coup :

— Tenez, monsieur Félicien, vous avez raison, j'aime tout et je ne respecte rien. Eh bien, vous, je vous respecte !

Tout passe. Ils finirent par se quitter et il y eut un lendemain matin.

Le lendemain matin, Félicien écrivit quelque chose sur un papier, ensuite il mit le papier dans une enveloppe et passa le tout à Groquignole. Voici ce qu'il avait écrit :

Ça m'ennuie que vous ayez pour moi du respect. Il y a assez longtemps que nous nous connaissons. Voulez-vous ([u'on se tutoie?

F. Teyssèdre.

Aucun de ses camarades ne tutoyait Félicien.

46 CROQUIGKOLE.

C'est ainsi qu'étaient faits Paulat, Croquignole et Félicien, et il y avait encore dans le bureau un quatrième camarade qui s'appelait Claude Buy. Mais il n'y avait pas que des hommes, il y avait aussi le temps.

Le matin, le temps passait assez vite parce qu'il n'y avait qu'à se laisser porter par l'heure jusqu'à midi ; alors l'instant du déjeuner venait, avec la sortie, avec la descente dans la rue, et cela constituait presque une aventure.

Mais ensuite l'après-midi était là. Le tem})s faisait sentir sa présence. 11 était deux heures. Soudain il n'arrivait plus rien, le temps s'arrêtait et s'en prenait à vous. On remuait un membre, on poussait un soupir, on remuait plusieurs fois un membre, on poussait plusieurs fois un soupir, et, sachant que les pensées aussi marquent le temps, on se mettait à penser. On se disait : «■ Voilà. Une pensée dure bien une minute et il n'y a que soixante minutes dans une heure. Lorsque celte minute-ci aura passé, il me semble que

les autres minutes n "iiuroul j)as de mal à venir. » On allait jusqu'à se déranger de sa place et Ton faisait un pas, comme cela, doucement, pour saisir deux secondes là-bas, au coin de la cheminée. On s'approchait du voisin, on se penchait au-dessus de son épaule, il avait eu le temps d'écrire deux lignes avant que vous n'alliez ailleurs. Vous vous approchiez de la fenêtre ensuite. Certes, les passants ne vous intéressaient pas. Les passants de Paris parcourent le champ de votre vue avec des fardeaux, avec des gestes, avec des pas que l'on compte, avec un sentiment singulier : il en est qui se pressent, le temps a (lu passer puisqu'ils sont en retard !

Et c'est maintenant que vous allez recevoir votre récompense. Vous avez une bonne montre dans votre poche, avec des aiguilles à secondes qui semblent rappeler au temps qu'il faut faire diligence. Doit-on dire que vous étiez ('tonné? Non, car vous saviez déjà que vous n'aviez pas de chance.

Cin([ minutes seulement avaient passé!

Vous VOUS plongiez alors dans l'après-midi tout entière, vous vous asseyiez sur votre chaise, et, soutenu, porté dans le grand Immobile, vous restiez là, avec une toute petite vie humaine et dont le temps se jouait Tantôt vous bâilliez, tantôt vous écriviez une ligne, tantôt vous balanciez votre tète, parfois un objet tombait, dans un bruit sec et sans ondes, qui ne mourait même pas. Il n'y avait plus à combattre : l'Eternité se prenait ùvous!

Vous ne saviez plus dans quel lieu vous étiez ni quelle était votre attitude. Sans amis, sans attaches, sans espoir, comme un monde emporté dans l'éther, tournant autour de vous-même et peu convaincu de vivre, il semblait plutôt que vous étiez vécu par une bête énorme et qui vous portait. Et dans l'Espace infini de Dieu, parmi les astres et sur la Terre, si quelqu'un existait avec votre nom, il importait peu que ce fût vous ou un autre puisque, en somme, il fallait bien qu'il y eût quelqu'un à la place que vous occupiez.

OROQUir.NOLK, 4!)

Et que n'eussiez-vous pas souhaité contre reiinui! Vous écriviez parfois, d'un geste mou et qui ne savait pas vaincre le temps. Mais qu'est-ce qu'un travail qui ne vous lait pas avancer dans le monde ! Vous vous souveniez qu'une fois un Président de la République était mort avec scandale et qu'on en avait parlé tout le soir. Vous vous rappeliez les chutes de ministères, alors que la France est changée à un tel point qu'on a besoin de s'en s'entretenir. Vous vous rappeliez aussi les grandes catastrophes parisiennes, alors que vous eussiez pu hgurer parmi les morts. Ah! n'importe quoi, pourvu qu'il y eût un mouvement initial, qu'on se sentît remuer et que le temps marchât! On appelle l'endroit où vous êtes un bureau ! Il y eut une époque pendant laquelle vous pensiez au bien-être, aux jours calmes et où vous étiez heureux d'être assis et d'avoir le pain assuré. Vous vous réjouissiez d'avoir conquis ces choses Ne sentez-vous pas maintenant combien vous gagnez p('nil»lenient votre pain quotidien? Si

FiO C non UI GNOLE.

bien que, longtemps plus tard, quand le temps, las enfin de vous avoir fait attendre, amenait six heures et vous délivrait du bureau, vous descendiez dans la rue, tout cassé par ses assauts et la tête sonore comme ces coquillages inhabités qui répètent à jamais le L)ruit des Ilots.

En ce temps-là, le quatrième camarade était assis à sa table, dans un coin. Bien qu'il ne parlât guère, on l'examinait, on lui donnait un coup d'œil parce que chaque homme a besoin de regarder son voisin. Du reste on avait tini par trouver la juslilication de son silence : « Vous avez l'air de vous ennuyer )>, lui disait-on. Il remuait la tête et ne disait pas le contraire. Sa barbe était noire, dure, et, creusant ses joues, faisait penser à ces bètes de somme dont la peau a dû se vêlir de poils sous peine d'être arrachée par les fardeaux. Il est des hommes dont la barbe s'étend, une barbe qui les rend plus importants que les autres hommes, puisque leur

CR0QU1GN(JLE. ^il

snrt'aeo s'ost agrandie. Pour celui-ci, il semhlail plutôt que sa barbe le cachât.

Il arrivait le matin, il travaillait doucement jusqu'à ce qu'il n'eût plus de travail à faire, puis, sans un mot, il rentrait dans sa barbe. D'ailleurs elle était si ferme qu'on eût dit qu'elle prenait sa racine directement dans les os des mâchoires. Il aimait le bois, le taillait avec un canif et s'amusait à sculpter des initiales aux deux extrémités de ses règles. Ensuite il se taisait.

On croyait que c'était ainsi parce qu'il était d'un naturel pacilique. Alors on ne le questionnait même pas. Et c'est juste comme on n'attendait aucune parole de lui qu'un jour il parla. Ce jour-là il ne s'était rien passé.

11 s'appelait Claude Buy. Félicien le regardait avec ses deux yeux. Claude Buy avait les siens on ne sait oîi, dans un endroit où les regards s'arrêtent. Et soudain, au premier croisement, il partit :

— Vous avez vu, monsieur, comment nous sommes. Nous avons les coudes sur la table.

.j2 cuoquuvnole.

Ceux qui travaillent fument en travaillant. Ensuite ils se reposent. Nous avons le pain comme nous le voulons : il suffit que nous allions nous asseoir au restaurant et nous commandons à notre faim. Nous n'avons plus qu'à ouvrir la bouche. J'ai tout. Je n'ai même plus à prévoir le lendemain : je paie ma pension et ma chambre à la fin du mois. Je n'ai pas à m'en cacher, monsieur, c'est cela qui me fait mal. Savez-vous ce que je me dis? Je me dis : « La vie ne s'endort pas ainsi. Elle a déjà fait ses preuves avec toi. » Moi, monsieur, après avoir terminé mes études, je suis resté dix-huit mois sans place. J'étais bien naïf, alors. Chaque jour, à cause de mon instruction, à cause des demandes d'emploi que j'avais faites, chaque jour j'attendais une place. Alors je m'arrêtais de souffrir et j'avais de l'espérance. Mais la place a mis si longtemps à venir que j'ai appris depuis à ne jamais m'arrêter de souffrir., J'ai eu bien du mal à entrer dans le bureau oii nous sommes. Vous avez vu,

CROQUIC. NOLK. 53

comme moi, des gens qui avaient tles rentes. Moi, monsieur, je les regarde, je réfléchis, je me dis : « Ce n'est pas possible. 11 n'est pas possible qu'il y ait des gens qui vivent à ne rien faire. » Je ne les envie pas, je m'imagine que mes yeux m'induisent en erreur. Monsieur, il y a une parole : « Tu gagneras ton pain à la sueur de ton front. » Je crois fermement à la vérité de cette parole. Mon père et ma mère travaillaient à tour de bras et j'ai toujours trouvé que cela était juste. Moi, je m'endors, je me laisse vivre, je suis assis ici auprès de vous. Vous voyez, j'ai même le temps de parler philosophie. Alors, quoi ! Que faisons-nous de hi malédiction du travail? Voulez-vous que je vous le dise, monsieur? Dieu se réserve. Il aura le dernier mot, il n'endort pas les hommes ainsi sans avoir son but. Moi, j'ai peur. 11 y a longtemps que le bien-être dure. Il y a longtemps que nous n'avons pas travaillé comme nous l'aurions dû. Vous allez voir qu'il va nous arriver quelque chose.

En ce t<3mps-là, il y avait dans Paris des mansardes. Certes, elles étaient haut placées, mais on arrivait pourtant à les atteindre. Lorsqu'on était en bas de la maison, sur le trottoir, la porte était fermée : alors on tirait la sonnette; la poignée avait la forme d'une langue, et cela donnait de l'esprit à ceux qui n'en avaient pas : « Vous n'entrerez pas dans ma maison, disaient-ils, sans avoir tiré la langue. » On fermait soigneusement la porte derrière soi, puis on montait l'escalier. L'escalier était vêtu d'abord d'un beau tapis rouge et plus beau même que s'il eût simplement été rouge. On ne connaît rien au luxe quand on babite les mansardes, mais

.'ie CRO QUI GNOLE.

sur le fond du tapis et dans sa trame, quelques arabesques d'un rouge un peu rose s'entrelaçaient et donnaient à l'escalier une élégance mystérieuse et une vie singulière comme s'il les eût produites par sa propre vertu. Vous pensiez aux gens qui viendront vous voir pour la première fois. Ils se diront pendant les deux premiers étages : « Elle doit être riche, elle habite dans une maison oiî l'escalier a un tapis. »

A chaque palier, le jour vous arrivait par des fenêtres à vitraux. Il avait cet éclat dilué qu'on lui voit dans les maisons bien tenues. Et sur la vitre translucide, avec des couleurs encore plus belles que les leurs, apparaissaient les fleurs qui décorent le mieux. On ne les reconnaissait pas du premier coup et c'était charmant parce qu'on avait à découvrir leur nom. On s'apercevait bientôt qu'elles étaient des lis, des pivoines ou des hortensias.

Les grandes portes des grands appartements qu'on rencontre sont belles, et comme on a lu dans les livres : <( C'était une porte à deux

CBOQUIGNOLE. 51

vanlaux de chêne », les grandes portes des {grands appartements sont des portes à deux vantaux de cliènc. D'ailleurs on avait si peu l'habitude des beaux appartements que l'on ne pensait pas à ce qu'il pouvait y avoir derrière leurs portes.

A partir du troisième étage, le tapis n'était plus le même. Certes, on montait encore un escalier à tapis et ceci ne se rencontre pas partout, certes des baguettes dorées appliquaient ce tapis sur les marches et lui donnaient grand air; mais, soudain il devenait gris et on lui jetait tout juste le coup d'œil que l'on jette à l'endroit où l'on pose ses pas. On continuait sa route, les gens du ([uatrième et ceux du cinquième n'étaient pas encore des gens de votre espèce, mais à ne plus voir les portes de chêne à deux battants dont la densité vous fait apprécier le poids des riches, on éprouvait je ne sais quel sentiment de camaraderie pour les portes à un seul battant, on apercevait une boîte à lait sur un coin de leur seuil, on la regardait

«8 eu OU L' I GNOLE.

familièrement, il semblait qu'elle eût pu vous appartenir. On était bien près d'arriver chez soi. Le cinquième étage faisait déjà penser aux gens du peuple et, à cause de cela, on avait supprimé le tapis à partir du cinquième.

L'air de chez vous alors arrivait par boulTées; et pendant que vous vous dressiez sur les pieds de marche en marche, vous redoubliez de courage pour atteindre bien vite la dernière. Et là-haut où un long couloir s'ouvrait, tout plaqué de portes, vous aperceviez la vôtre, vous lui donniez de la clé et vous entriez dans votre chambre avec une àme qui s'installait tout aussitôt.

Le sixième étage était haut placé. Vous faisiez un effort pour escalader l'escalier^ il semblait que vous eussiez du mérite à arriver chez vous.

Il y avait une fois une jeune bile. Elle avait coutume de répondre quand on lui parlait de sa mansarde :

— Mais non, ce n'est pas une mansarde, c'est une chambre.

CROOUIGNOLE. 5»

Du reste, le toit lui-même avait pris soin de décider de la question, et, s'inclinant audessus de l'un des murs, de chaque côté de la fenêtre, il mansardait la chambre et rompait l'horizontalité du plafond pour qu'une fois de plus il fût donné au pauvre de sentir que rien ne peut être plan au-dessus de sa tète. La jeune iille avait raison, pourtant, car il vaut mieux faire semblant de ne pas s'en apercevoir.

La chambre était claire : le jour entrait par la fenêtre comme un bras blanc. Et la chambre contenait en plus du jour un lit-cage très étroit qui laissait encore beaucoup de place à d'autres choses. Il était gris, bas^ recouvert dune sorte de rideau : on s'en était défait, en somme, dans un coin. D'ailleurs il est préférable de ne pas donner au sommeil trop d'importance. On a vu des chambres où le lit est large, se tient en plein milieu, fait ()ui)lier tout le reste et rappelle le ventre d'une femme qui ne se conduit pas bien. Il y avait deux tables, deux chaises, mais elles

60 CUOQCIGNOLE.

étaient toutes petites. Il y avait aussi une machine à coudre et même les voisins d'en dessous lui en voulaient un peu. Sans la machine à coudre, il y aurait eu quelque chose de très beau qu'on eût vu de la fenêtre : il y aurait eu l'espace.

Peut-être y a-l-il des espaces que l'on n'aime pas. Celui-ci contenait un cimetière.

Le cimetière Montparnasse est plus beau que tous les autres, avec les arbres, les allées, le silence, de grands nuages blancs que l'on voit en entier évoluer, avec l'air qui s'agite au-dessus de lui parce qu'il y a de la place, avec des pierres blanches groupées, avec la sagesse que l'on demande à un paysage pour qu'il ne vous d'érange pas dans vos pensées, avec des oiseaux que rien ne vient troubhi'r, qui chantent et dont on pourrait dire qu'ils ont l'aisance des coudes, avec des promeneurs qui ne font aucun tapage et sur lesquels on ne peut formuler que des remarques toutes simples : celui-ci est un homme, celle-ci est une femme, avec la liberté des regards

CUOiJl KiiNOLE. fil

qu'on promène jusque tout là-bas, jusqu'où l'on veut. Le vent ne ressemble pas au vent de Paris, lequel ne vient que d'un coin de rue ; le vent du cimetière Montparnasse vient de Montrouge, de Plaisance ou de Vaugirard. Vraiment il ne manquait qu'un étang ou qu'un bassin pour que cela fût encore plus beau. Vraiment on en aimait sa chambre. Les cimetières sont plus grands et contiennent encore plus d'arbres que les squares.

La chambre était une petite chambre de cent cinquante francs par an et qui eût donné sur le cimetière pour un étudiant ou pour un rentier. Mais elle contenait une machine à coudre et cela changeait tout le point de vue. Si bien que c'est ainsi qu'il faut s'exprimer : La fenêtre de la chambre donnait sur une machine à coudre.

Les machines à coudre n'ont pas l'habitude de vivre seules : celle-ci avait une compagne. C'était une jeune fille (jui s'appelait Angèle Leneveu. A cause de cela on l'appelait La

Nièce et on l'appelait aussi La Tante. Non seulement elle était petite, mais encore elle était mince. Elle était aussi brune et douce. Elle tirait ses cheveux dès le matin une fois pour toutes, ils encadraient un visage bien simple et entouré par une ligne un peu allongée. C'était Angèle, avec ses paupières rabattues, ses yeux baissés et semblant avoir un peu honte d'elle-même.

Elle apparaissait toute modeste, toute honnête et comme entourée par l'amour du travail. Parfois elle posait ses deux mains l'une sur l'autre, en croix, à la hauteur de ses seins, s'inclinait un peu vers la droite et battait des paupières, en silence. Si elle avait été triste, on aurait eu envie de la consoler ; frileuse, envie de la réchautïer. Il semblait qu'on eut pu la prendre tout entière dans la main.

Elle avait dCi entrer par la fenêtre comme un oiseau et, trouvant là ce qu'il fallait pour vivre, s'installer avec un cride reconnaissance. On avait envié tout de suite de lui dire des

CROOUIGNOLE. 63

mots doux. Il y avait dans la chambre im petit poêle bas, de ceux qu'on appelle des cœurs. Il y avait dans la chambre une petite femme charmante, de celles auxquelles on parle de leur cœur.

Une fois, une voisine, à la fontaine, lui avait dit quelques mots :

— Vous devez vous ennuyer toute seule, Mademoiselle?

Elle avait répondu :

— Mais non. Madame. Je travaille.

D'ailleurs on la trouvait trop bien associée

à sa chambre pour qu'on eût envie de l'en faire sortir.

Peut-être, autrefois, avait-elle connu le monde, avec des fontaines que l'on cache sous des claies d'osier pour que les canards ne s'y baignent pas; avec les rues qui font le tour de la petite ville, où l'on se promène le dimanche, à trois, à quatre, en riant et battant des bras au premier chien qui passe, avec le chemin qui va chez Madame Delphine la couturière et qui, deux fois par jour, vous y

i>i CROQLI GNOLE.

conduit; avec un nœud de rubans qu'un beau jour on a posé à son chapeau du dimanche et qui vous distingue des autres comme une distinction naturelle ; avec papa, maman, qui le soir ne font pas long feu et se couchent tout de suite après la soupe ; avec le chat du père Rabet qui, un jour que l'on montait, était assis auprès du seuil avec ses idées de chat et qui, soudain, vraiment, je lai vu, s'était mis à rire sans bruit; avec la petite chambre qui donnait sur un jardin potager oii les lapins du parc de Monsieur Bonnet venaient manger des carottes sans même qu'il fût permis de leur tendre un collet ; avec un , garçon qui n'était pas du pays, qui, pendant toute une année, avait été clerc chez le notaire et dont les yeux, lorsqu'il vous regardait, senxblaient laisser une marque sur votre peau, on disait qu'il allait prendre une étude à son compte ; avec les idées du temps passé que vos parents et votre patronne vous ressassent pour que vous ne pensiez plus à vos pensées; avec tout ce qui vous manque.

là, en plein milieu du cœur, et qu'il semble qu'on trouverait à Paris.

Tout cela était bien loin.

Il ne s'agissait plus ici de tout cela. Angèle était entourée, enveloppée par sa vie de chaque jour et le papier rose dont on avait recouvert les murs de sa chambre la bornait. C'est le privilège des mansardes de sembler déiinitives.

On avait envie de lui dire :

— N'est-ce pas, vous êtes née ici, mademoiselle? Vous étiez chemisière déjà, comme aujourd'hui. Le matin même, on vous avait apporté de la toile pour faire des chemises. La machine à coudre était devant la fenêtre. Vous l'avez poussée un peu pour regarder la rue, tout de suite vous vous êtes aperçue que la fenêtre de votre chambre donnait sur le cimetière Montparnasse. Vous avez battu des deux mains à cause des arbres. Vous avez dit : « Ce n'est pas comme il y a des endroits. Ici je respirerai le bon air. >> Tout de suite vous vous êtes assise pour vous mettre à

coudre. C'est très heureux : du premier coup TOUS aviez une maciiine.

L'été était la plus belle saison pour Angèle, à cause du petit jour. Le soleil commandait en personne : Hé, là-bas, réveillez-vous! On ne sait pas s'il dfemmandait à d'autres femmes, mais avec celle-ci, vraiment il commandait à sa guise.

Elle se levait. Le ciel était tendu comme une grande toile bleue déjà sèche et avec des petits plis délicats, un rien de nuage, pour le principe. Il n'y avait plus qu'à ouvrir la fenêtre pour recevoir un peu de l'air qui le gonflait, et l'on sentait que cet air venait des cieux. Il vaut mieux se passer tout de suite un peu d'eau sur le visage, et voici que les petits nuages se sont fondus dans l'azur et que vos pensées sont neuves comme si elles venaient au monde pour la première fois. Les deux yeux qu'on vous a donnés pour y voir sont clairs, et si toute la Terre tournait autour d'eux, ils la verraient. C'est le matin, mon Dieu, on peut en proliter un peu

CROOUIGNOLE. 67

et perdre trois minutes afin de savoir ce qui se passe. Les arbres du cimetière sont à leur place, et parce que l'ombre gonfle encore leurs feuilles, on a le sentiment d'un paresseux qui réflécbit pour savoir s'il doit se lever. Paris est immense, et pourtant un rayon vient dorer chacune de ses vitres, les tombes elles-mêmes se prennent à briller. Le matin voyage au-dessus d'elles, on le voit : c'est un bonheur que les cimetières occupent tant d'espace !

Angèle n'examinait pas le monde pendant longtemps; il fallait tout aussitôt qu'elle s'examinât elle-même. L'opération était assez rapide. Angèle se composait d'une paire de ciseaux accompagnée d'un dé, et elle se composait encore d'une pelote de fil blanc, d'un paquet d'aiguilles et d'un morceau de calicot. Elle était même un peu plus compliquée, et une pelote de fil noir dont elle n'avait pas ordinairement l'emploi était là comme un organe de surcroît. Peut-être à toutes ces choses convient-il d'en ajouter

68 CKOQUIGNOLE.

deux autres : Angèle Leneveu possédait aussi des yeux et des mains.

Les ciseaux n'avaient pas le temps de chanter comme dans les poèmes et ils tranchaient l'étoffe avec une grimace décisive comme les deux jambes d'un homme qui marche et qui semblent trancher la route. L'aiguille et le fil accomplissaient leur rôle, et, selon une science que les hommes ne connaissent pas, se prenaient, après le passage des ciseaux, à des coutures singulières et qui vous eussent inspiré des réflexions :

— Mais enfin, Mademoiselle, ce n'était pas la peine de couper dans votre étoffe, puisque maintenant vous rassemblez les morceaux.

Moi, j'aurais plus vite fait que vous avec les chemises. Je prendrais ce qu'il me faut de calicot, et puisque le tronc de l'homme a sensiblement la forme d'un cylindre, je réunirais les deux extrémités de ma pièce par une couture. Je vous assure que ça suffirait. Je donnerais un coup de ciseaux pour faire baller les pans, et quant au col et aux man-

CROOLKINOLE. 69

elles, il y a toujours moyen de s'arranger.

On lui eût dit cela, car faire des chemises est un métier qui étonne ceux qui ne le pratiquent pas. Alors elle se consolait du travail et de la peine par l'application d'une sorte de science. Elle utilisait une idée à elle, une remarque qu'un jour on lui avait faite, une certaine habitude et une certaine intelligence qu'elle avait du calicot; et, dans le matin, dans le silence, sentait fonctionner son cerveau. La vie de la femme avait été déterminée, avait été définie : il y a la couture, il y a le linge, il y a la paix, il y a cette rêverie docile et si humble qu'elle s'accommode du travail des mains. Angèle avait accepté les termes de cette définition et, toute pénétrée d'harmonie, vivait d'accord avec un grand principe jusque dans le fond de son cœur.

Oui donc a dit que l'on travaille pour gagner son pain? Elle ne pensait même pas à cela. Le premier bruit du matin formait un appel auquel elle n'avait jamais appris à se soustraire. Un peu plus tard, il y avait le

10 CKOOUIG?>iOLE.

coup de midi pour un petit plat vite fait. Elle jtt'avait pas faim, mais midi aussi est un appel. Dès son premier jour, Angèle avait pris l'habitude de l'obéissance.

Le soir, lorsque le travail vous a fatigué pendant tout un jour, lorsque les coups d'aiguille se sont succédé entre les mains de l'ouvrière et l'ont fait songer aux travaux forcés, lorsqu'elle est lasse d'avoir été une ouvrière et qu'elle voudrait bien devenir autre chose, lorsqu'elle s'est trop penchée sur l'ouvrage et qu'il faudrait enfin changer un peu d'existence, le soir, pour repousser la douleur et l'ennui, Angèle avait trouvé deux façons de s'y prendre.

La première solution consistait à mépriser la fatigue et à la repousser par un mot : « Après tout, j'ai pu travailler ce matin, je pourrai tout aussi bien travailler ce soir! » La seconde était autre. Angèle y pensait surtout les soirs d'hiver. Voici. Elle se disait : « Je suis lasse de coudre, c'est bien! » Elle attendait quatre heures, et quand

CUOQLl GNOLE. 14

quatre heures sonnaient, elle mettait sur son poêle une soupe de longue durée, une soupe aux haricots. Un peu plus tard l'eau bouillira, les haricots mijoteront, Angèle ne sera plus Angèle la chemisière, elle deviendra Angèle la cuisinière. Seulement, comme il faut trois heures pour que la soupe soit à point, la cuisinière s'occupera pendant ice temps-là : elle prendra des chemises et se mettra à les coudre.

Elle fut toujours récompensée de l'existence qu'elle menait. Les premiers temps, lorsqu'elle travaillait en atelier, on la payait chaque semaine à raison de quarante-cinq sous par jour. Elle savait le reconnaître et disait :

— (Juarante-cinq sous, près de cinquante sous, presque la moitié d'une pièce de cinq francs !

Un peu plus tard, elle obtint de travailler chez elle, aux pièces. Tous les huit jours elle reportait son ouvrage à l'atelier, et il fallait qu'elle eût terminé tout ce qu'on lui

72 CROQUI GNOLE.

avait commandé. Elle touchait parfois plus de vingt-cinq francs. Alors elle ne se souvenait plus qu'elle avait travaillé pendant huit jours. Elle savait seulement que chaque semaine il lui arrivait une somme d'argent grâce à laquelle l'avenir était sans encomhre Peut-être est-ce la Providence qu'elle en remerciait.

Or, les portes des mansardes pouvaient s'ouvrir. Elles s'ouvraient sur un couloir. 11 y avait une fontaine dans ce couloir, on en tournait le robinet. L'eau coulait pour la toilette du corps, pour ce lavage suivi, pour ce lavage complet que demande une chambre et après lequel elle, apparaît toute neuve comme si l'on venait de la louer, et l'on pouvait aussi boire cette eau.

Le concierge en avait parlé le jour même où l'on avait visité la chambre.

— Voici. Vous avez l'eau dans le couloir. Vous n'aurez pas d'escalier à descendre.

Mais la fontaine elle-même comptait autant

que l'eau, et ceux qui avaient des pas à placer la venaient voir. Une fontaine tient lieu de jardin. Le premier prétexte était le meilleur : un vase vide ou les mains moites. C'est que l'on marchait pour arriver à elle. Vos jambes vous servaient à quelque chose, et l'esprit qui les guide vivait et se créait on ne sait quelle espérance de faire une rencontre sur la route. Il semble qu'une fontaine soit le centre du monde. Et comme aux jours bibliques, alors qu'à l'heure du soir, chacune la cruche à l'épaule et développant la hanche, les femmes s'arrêtaient et se groupaient autour de la fontaine, comme au jour où l'Ange dut leur demander le chemin de la maison de Tobie, les femmes avaient quitté leur demeure ; et, répandant le murmure de son eau claire, la fontaine existait par ellemême comme la divinité qui préside aux conversations. Elle semblait dire : « Unissezvous. Il faut que les femmes se coudoient et apprennent à se connaître. » Bien des fois, les dernières passaient les premières.

— Servez-vous donc, Madame. Moi, j'ai le temps.

Les unes avaient des carafes, les autres acceptaient la vie dans sa plus grande simplicité et se contentaient d'une bouteille. Elles en parlaient, d'ailleurs :

— Ce qui a contenu du vin peut bien contenir de l'eau.

Un peu plus tard elles passaient aux confidences :

— On n'en a jamais fini de laver.

Et vous répondiez :

— Comment font donc les femmes qui ont plusieurs pièces ?

Il y eut une voisine qui, une fois, dit à Angèle :

— Vous voyez, tous les locataires travaillent en ville. 11 n'y a que nous deux qui restions ici l'après-midi. Il faudra tout de même, un jour où vous aurez le temps, que nous fassions connaissance. Les voleurs viendraient bien vous enlever sans que vous sachiez qui appeler au secours.

CROQLIGNOLE. 75

Il suffit d'une porte entre-bàillée. Le temps a passe, on a pris l'habitude de s'adresser deux mots.

Voici des paroles que l'on entend :

— Je vous aperçois par la petite fente, Mademoiselle. Tiens, ce sont des chemises.

Vous êtes chemisière I Est-ce que vous faites aussi la chemise de femme? Il faudra que je vous demande un conseil. .J'ai bien fait d'entrer.

Ensuite la Destinée ne se repose pas. II semble que ce soit la Destinée qui vienne vous voir. On dirait qu'elle veut faire le tour de la maison, et, touchant à tout pour ne rien oublier, suivant les murs, avec deux mains qu'il faut bien qu'elle emploie, sans bruit et connaissant les routes, elle arrive à votre porte, y trouve la clé, la tourne et veut savoir si elle peut aussi passer par là. Vous vous laissez faire.

— Ma foi, jMademoiselle, vous avez laissé la clé sur votre porte. Je me suis dit : « Si cette demoiselle ne voulait pas qu'on vienne

76 CROQUl GNOLE.

la voir, elle garderait sa clé dans sa poche ! » Ah ! vous faites aussi des chemises de couleur ! Qu'est-ce qui vaut mieux pour vous : les chemises blanches ou les chemises de couleur ?

Le lendemain, c'est vous-m»''me qui ouvrez votre porte. Et huit jours plus tard, au moment précis où vous étiez en déshabillé, vous pourtant si timide, votre voisine entre chez vous.

— Bah ! dit-elle. Qu'est-ce que ça peut faire ? Je sais bien comment c'est fait, une femme.

Elle s'appelait Madame Fernande et elle disait :

— Eh bien ! est-ce que mon nom vous plaît ? Je ne sais pas pourquoi, c'est le nom que je me serais donné si j'avais pu parler quand je suis venue au monde.

Elle disait encore :

— Oh ! que c'est curieux! Ce qui m'étonne le plus, c'est votre lit. Répondez-moi : si vous couchiez à deux, comment feriez-vous ? Te-

CROQl'IGNOLE. 'ÎT

nez, vous êtes en cliemise, vous pouvez bien me laisser toucher. Mais vous avez du sein, (le la hanche et de la fesse ! Alors vous gardez tout ça pour vous. Oh ! par exemple, vous m 'étonnez !

Madame Fernande était souple, et, la taille prise dans une ceinture, était suivie, vraiment, par une croupe animée et qui, balancée, pivotante, semblait un monde mêlé au sien. Madame Fernande en était augmentée. La poitrine, pourtant, contre-balançait la croupe, et, enveloppée par une belle ligne, avec l'accentuation des courbes « art nouveau », rejoignait à la hauteur de la ceinture un ventre à la mode, un peu rentré.

Elle disait d'ailleurs :

— Faites un sacrifice, s'il le faut, mais soignez votre corset.

Elle disait encore :

— Mais moi, ça me serait égal, ma croupe, mes seins et tout ça, pourvu que j'aie de quoi m'asseoir et de quoi respirer. Seulement, il y a les hommes. Tenez, je ne plaisante pas :

78 CHOQUIGNOLE.

touchez mes fesses ! Remontez jusqu'à la croupe. Je suis bien faite! Eh bien, vous ne savez pas : lorsque j'étais nue, de leurs deux bras ils entouraient ma taille, puis il ne leur suffisait pas de m'avoir pressée dans leurs bras. Ils approchaient leur tète, la posaient à la hauteur de ma hanche, et là, sans une })arole, ils restaient attentifs et comme soucieux. Je leur demandais : « Mais qu'as-tu donc? » Ils répondaient: « Rien. Je regarde! » Comment dirais-je ?... Oui, ça va... Mon ventre était auprès d'eux. Ils en prenaient possession par l'œil, par la bouche, par l'oreille, et de leurs deux mains ils le pressaient. Les mouvements, les bruits, la forme, le grain de la peau, rien ne kur échappait, et, comme s'ils s'essayaient à découvrir un secret, ils se penchaient sur mon corps et ne le quittaient pas. Ah ! vous ne savez pas ce que sont les femmes pour eux ! Mes pieds eux-mêmes n'échappaient pas à leur bouche. L'un d'eux me disait un jour: « Ta peau me boit ! » Alors, vraiment, vous

ne voudriez pas que je reste là, à garder mon corps dans ma poche.

Elle continuait :

— Et vous, vous avez deux petites fesses fondantes. Pour vous ce sont des fesses, sans plus. Mais eux! Attendez, je me souviens d'un de leurs livres. On y disait: « Et son derrière, orné de creux divers, était si remarquable et béni qu'elle ne pouvait pas le mouvoir à sa guise, vu qu'il tremblait de sa propre nature comme le lait caillé dans l'écuelle du Bédouin et comme un morceau de gelée au coing au milieu du plateau parfumé au benjoin. » J'ai même appris cela par cœur. Nous sommes pour eux du miel, du lait et de la gelée au coing. Ils nous flairent, ils saisissent avec amour notre bouche, et lorsqu'ils posent les lèvres sur notre ventre, ils donnent des deux narines pour aspirer ce qu'il contient. Lorsqu'ils nous prennent, c'est un moyen pour eux d'entrer dans nos entrailles. Avec vous, je sais comment ils agiraient, menue comme vous l'êtes. Des

80 CROQUlGiNOLE.

pieds à la tète ils vous enfermeraient dans le creux d'un seul de leurs bras, et alors ils se pencheraient sur votre corps comme on se penche sur le pain qu'on veut mordre. Ils vous diraient: « J'aime mieux que tu sois petite parce que, lorsque ma main te caresse, j'occupe une plus grande surface sur ta peau. » Saviez-vous que le soir quand ils rentrent, portant encore le poids de leur travail, il semble que votre seule présence les soulage d'un fardeau. Ils oublient leurs peines. Ils vous disent : <> Tues ma récompense. » Croyezmoi : C'est bête qu'une femme travaille pendant qu'il y a des hommes qui ne demandent qu'à travailler pour elle.

On ne peut pas dire qu'Angèle écoutait cela. Les deux mains croisées et contenant son sein, elle suivait des yeux une sorte de petit oiseau qu'elle venait de créer pour son usage et qui, dans un coin de la chambre, se posait où cela lui plaisait. Il semblait qu'à son cœur Angèle eût donné la liberté. Elle s'en cachait bien d'ailleurs et faisait :

CROOL1G^OLE. 81

— Oh ! que c'est drùlc ! Oh ! que c'est drùle ! Mais Madame Fernande ne disait pas tout

dès la première fois. Ce fut quelques jours plus tard qu'elle reprit le fil de ses discours.

— Hein, je vous en ai raconté, l'autre fois! Le fait est qu'on ne peut pas dire que vous soyez mal dans votre chambre. Vous me répondrez aussi qu'il y a d'autres femmes qui vivent comme vous. Mais croyez-moi, ce n'est pas ça la vie dune femme. J'en ai connu qui étaient beaucoup moins bien faites que vous. Eh bien, elles avaient un petit logement avec une cuisine, deux pièces, trois pièces même, l'eau, le gaz et les cabinets chez soi.

C'est en ce temps-là que le petit oiseau d'Angèle se mit à vivre auprès d'elle. Il était né comme cela, tout à coup, un jour, par surprise. Alors il n'avait pas grand'chose à dire et se contentait de respirer et de donner parfois un coup de son bec. Mais il n'est oiseau si modeste qu'il ne se fasse sa place. Un jour, simplement, comme il jouait, il se mit à chanter: uCui, cui,cui ! C'est moi. Do, ré, mi.

fa, sol, Angèle! » Elle n'était pas bien sévère et comme elle le menaçait du doigt en ayant l'air de dire : c Oui, mais reste là-bas, dans ton coin... », il lui tint tète et se posa sur les chemises : «Cui,cui, cui! Des chemises... Cui, cui, cui! L'aiguille... Do, ré, mi, fa, sol, Angèle! » Il faudrait presque dire : Elle ne s'était jamais aperçue qu'elle faisait des chemises. Et voilà que soudain, comme elle faisait des chemises, elle eut besoin de penser à autre chose pour oublier la peine que les chemises vous donnent. Que les oiseaux sont utiles! Elle l'appelait. Il arrivait à l'appel. Parfois il se taisait comme une petite boule, la tète sous l'aile. D'autres fois il chantait : « Gui, cui, cui! Des petits hommes!... Je vais me poser sur ton cœur comme eux. Cui, cui, cui! Tu tiens chaud. Do, ré, mi, fa, sol, Angèle! »

Une fois elle en parla à Madame Fernande :

— Oui, mais enfin il n'y a peut-être pas des hommes pour tout le monde.

— Pas dos hommes pour tout le monde!

s'rcria Madame Fernande. Allons, voyons, Angèle, lorsque je vais d'ici au boulevard Saint-Michel, il y en a toujours cinq ou six qui m'adressent la parole. Je vous assure que dans le nombre il y en a au moins un bon. C'est même étonnant. Je leur dis quelquefois : « Monsieur, vous êtes le sixième. Nous sommes donc un gibier si rare que, la première femme qui passe, vous soyez là à vous en disputer les morceaux? »

— Oui, mais enfin on ne peut pas faire connaissance avec les hommes qu'on rencontre de cette manière.

Et Madame Fernande s'exclamait :

— Avec qui ferez-vous donc connaissance sinon avec les gens que vous ne connaissez pas?

Elle continuait :

— Et puis, zut ! Ça m'ennuie de vous appeler vous. Non, vraiment, là, ça me coupe les idées. Tiens, tu ne sais pas par quoi j'ai commencé, moi? J'ai commencé par être une

putain. Ça t'étonne, hein! D'ailleurs- il y a trente-six façons de l'être. Et comment est-ce que je faisais connaissance avec les hommes, dans ce temps-là? Je faisais connaissance avec les hommes que je rencontrais! Je t'assure qu'ils nous reviennent : ils reviennent même aux putains î Ne va pas croire ce qu'ils disent, parce que nous leur parlons, parce que nous rions avec eux. Ne va pas croire que nous soyons leurs sœurs. Non. Les putains sont des bêtes noires. Moi qui te parle, j'en ai connu une qui était malade, et quand elle rentrait le soir, elle comptait sur ses doigts, puis disait : « Encore trois que j'ai pourris! » Et par là-dessus elle buvait des petits verres pour ajouter à sa gaieté. Eh bien, les hommes viennent même à celles-là! Et moi, tiens, sais-tu comment je m'y suis prise? Une fois, je suis restée deux ans sans revoir un homme que je connaissais. Je l'ai retrouvé, tiens, tout près d'ici, devant le 37 de l'avenue d'Orléans. 11 n'a même pas attendu que je l'aperçoive. Je te promets qu'il

CROQUIGISOLE. 85

est venu me dire bonjour. Ah ! il tenait à moi. Dans les premiers temps il tenait à moi parce que j'avais été au couvent. Quand je vois des parents qui font instruire leur fille, j'ai toujours envie de leur crier: « Vous avez raison. Le mâle aime ça! » Mais celui-là, j'ai su du premier coup comment il fallait agir avec lui. Je lui ai dit: « Ah !mon pauvre ami, tu es bien heureux d'être un homme! » Le reste est venu d'une drôle de façon. Je ne t'ai jamais raconté que j'avais été hystérique. Je ne m'en plains pas, ça m'a été utile. Je me couchais, et quand je sentais les hommes, une émotion si violente m'étreignait que j'en perdais le soufile. L'homme pensait: « Quel est donc mon mérite puisque, dès qu'elle est dans mes bras, celle-ci semble mourir de bonheur. » Il m'eût tout donné. Mais pour celui dont je te parle, comme il n'était pas riche, s'il vous donnait moins d'argent, il vous donnait un peu plus de lui-même. 11 me parlait, dès que je pouvais l'entendre : « Pauvre petite, tu vas avec le premier venu.

Va, je les connais : les hommes sont des brutes. » Je lui répondais : « Il y en a qui me brutalisent, en etTet. 11 y en a qui me disent : « Oh! tu^sais, je n'aime pas ces comédies-là. » Et ils partent avant même que je ne sois revenue à moi, en faisant claquer la porte. » Alors il ne se possédait plus. Je pleurais. Il disait : « Oh ! ma pauvre petite femme! Attends: où t'ont-ils fait mal? Ils t'ont fait mal dans les yeux, n'est-ce pas, puisque c'est avec les yeux que l'on pleure. Je vais t'embrasser dans les yeux. » Oh ! va, ça n'a pas été long. Il ne pouvait plus se passer de moi. Il pensait à cela tout le jour : « Pauvre lille, elle est malade, et tous les chiens sont après elle. Je la console. Comment ferait-elle si elle ne m'avait pas! » Alors il m'a épousée. Ça t'étonne. Ah ! mais, tu sais, nous sommes séparés, maintenant. Il me sert une petite pension.

Angèle comprenait-elle ? 11 semblait qu'elle fût trop naïve pour comprendre. Elle avait tout au plus des pensées comme celle-ci :

CKOOUKINOLE. 87

— Ah ! il y a des hommes au monde ! Alors il y a (les hommes au monde !

C'était bien vrai : il y avait des hommes au monde. Il y avait tous ceux qu'elle avait connus. 11 y avait des bergers qu'elle avait vus dans son enfance et qui gardaient les moutons. Il y avait un paysan qu'elle avait rencontré une fois et qui lui avait dit : « Je m'en vais labourer. » Il y avait un petit garçon avec lequel elle jouait quand elle était toute petite et qui était mort à dix ans. Celui-là aussi était un homme. 11 y avait des hommes dans les omnibus, des hommes dans les cafés, des hommes dans les maisons. Parfois même, poussant sa machine à coudre et regardant par la fenêtre dans la rue, elle apercevait un homme.

Oiseau gris couleur de la vie, Va me chercher un petit mari.

Le petit oiseau d'Angèle partait dès le matin. Il y avait dans le cimetière Montparnasse des tombes toutes blanches, il se posait jusque sur les tombes et semblait gronder

88 CROijU 1 GNOLE.

les morts : « Ciii, ciii, ciii ! Do, ré, mi, fa, sol. Ce n'est pas bien de dormir si longtemps. » Il y avait des arbres avec un large silence qui tombait des feuilles. Il allait en plein milieu des branches, et puisque les arbres ne chantent pas, il chantait pour eux. Il y avait de grands espaces vides. Il les parcourait, il s'arrêtait, le cœur tout tremblant : « Si, làbas, au détour de l'allée, j'allais rencontrer un homme !»

Mais Madame Fernande a tort. Les hommes ne sont pas faits comme elle le croit. Les hommes rentrent le soir. On s'élance vers eux. On leur crie : « Bonjour, mon petit mari », avant qu'ils aient eu le temps de vous dire : « Bonjour, ma petite femme ! »

Un beau jour, les hommes vous font leurs confidences : « Je suis jaloux de ceux pour lesquels tu fais des chemises. Tu vas quitter l'atelier. Tu ne feras plus de chemises que pour moi. Je veux tenir dans ta vie la place de tous les hommes qui portent les chemises que tu couds. »

Il y en eut, des aventures. La première arriva à Groquignole.

Croquignole avait une tante, et un beau jour celle-ci mourut. Il fit :

— Nom de Dieu ! Je l'ai vue voilà huit jours et elle a encore mangé un gros morceau de jambon !

Il revint quatre jours après l'enterrement et se campa tout d'abord :"

— Tu vois. Ça, c'est une poitrine, et il y a même du poil dessus. Ça, ce sont deux bras. Touche, mon ami : oui, ça peut s'appeler du biceps. Je ne parle pas de la tête. Mais, tiens, voilà un ventre. Eh bien, mon

vieux, je ne te le vendrais pas pour quarante mille balles !

Réellement, il avait hérité. Il revenait sur cet héritage, d'ailleurs, avec un tout autre sentiment :

— Ah ! la pauvre vieille, si j'avais su ça ! Elle avait des sous pour vivre, on l'aurait bien empêchée de mourir.

C'est un peu plus tard qu'il y eut un autre jour. Croquignole dit :

— Rassemblement ! Que chacun se taise ! Ecoute et regarde! Ça, c'est mille balles. Touche-moi ça, mon ami. Hein, le papier est beau ! Tu passes le doigt dessus : il y a un petit cri dans le papier comme s'il était habité, comme si tous les sous venaient te dire : « Voilà, voilà ! Nous sommes ici en masse! » Ensuite tu regardes au travers. Tu ne peux pas t'en empêcher. La pâte est belle, un dessin la traverse, ton billet vaut mille francs jusqu'au fond du papier. C'est dans ces moments-là que tu te rappelles que tu sais lire. C'est dans ces moments-là que

CROQUKiiNOLE. 91

tu apprendrais à lire si tu ne savais pas. ÎNIoi, mon vieux, je vois loin, j'ai tout un système d'éducation. A mes gosses, apprendre à lire avec des billets de mille balles ! A chaque leltre ils donneront un sens. M, femmes; I, boulots; L, ballades; L, vadrouilles ; E, rien à faire. C'est ça qu'on peut appeler des voyelles ! F, R, A, N, C, S, galette ! Voilà des idées pour une tête ! Et puis elles s'accrochent, et puis elles y sont, et puis tu peux remuer : ça ne s'en va pas 1

Ecoutaient-ils ? On ne sait pas si les hommes écoutent. Paulat, le roi des animaux, assis dans son domaine, régnait sur un peuple intérieur qu'il ne laissait pas aller jusqu'à vous. Il semblait un bœuf qui, longuement, se prend à regarder les hommes, mais pour qui la parole humaine est si mystérieuse qu'il ne songe même pas à s'en expliquer le fonctionnement.

Claude Buy, penché, rabattu, avait découvert que l'on pouvait casser une grande règle pour en faire deux petites, et que, par ce

moyen, Jeux extrémités, deux tranches nouvelles se présentaient au sculpteur pour qu'il pût tailler ses initiales et goûter au travail. 11 se taisait avec une telle simplicité que, vraiment, on ne pouvait pas lui en vouloir.

Mais Félicien, d'un large regard, avait pris Croquignole en entier.

— Bravo ! bravo ! Vas-y, mon vieux Croquignole !

Mais ce n'était pas assez. Rien n'est assez. Et Croquignole continuait :

— Mais, c'est mille balles! On vous parle de mille balles ! Comme les hommes sont drôles : on leur parle de mille balles et ils ne lèvent même pas la tête. On ne vous demande pas de les gagner. Mais, regardez donc! Oui, je sais, il y a la dimension. Messieurs, voici un double décimètre. Le billet de mille balles a 0"',235 de longueur sur 0"',13 de largeur. Attention ! Moi, j'agrandis ses contours. Avec quatre mille balles tu fais le tour du monde. Mes hommes, c'est là que

CROQLl GNOLE.

je vous attendais. Quatre mille francs couvrent le globe en entier. Mille balles couvrent le quart de la surface de la Terre. Voyez un peu si ça vaut la peine qu'on en parle ! Eh bien, Messieurs, je ne suis pas un ingrat. Voici les intentions du possesseur de mille balles ! Mais nous allons procéder par appel individuel. Paulat, roi des animaux, Croquignole, le roi d'un quart du monde, t'invite à déjeuner à la campagne et s'offre à agrandir ta panse jusqu'à ce que son volume fasse honneur à mon royaume.

Alors Paulat, le roi des animaux, au bruit de son nom, souleva sa masse pour répondre à l'appel et laissa sortir de ses deux yeux le regard qu'ils contenaient. 11 fit mieux encore et, dans un souffle, exhala quelque chose qui sortait de son âme. Il fallait bien qu'il tînt son emploi de créature vivante :

— Oui, oui, mon vieux mille balles!

Puis il se tut, et Croquignole continua :

— Allons, mon vieux Paulat, tu fais partie de la bande. Es-tu notre Paulat, oui ou non?

Faut pas être méchant, ma vieille ! J'invite tout le monde à déjeuner. Tu comptes tout de même. Là, viens, on te chatouillera le menton pour t'amuser.

Vraiment, Paulat ne s'était pas encore habitué à la parole huniaine. Il l'observait curieusement, d'abord, puis s'en éloignait un peu comme lorsque, examinant une chose, on veut la voir dans son ensemble. Et alors, devant un spectacle où le monde perdait la forme qu'il lui connaissait. Paulat partait dans un rire qui le balançait tout entier.

— Là... là.... calme-toi, dit Croquignolo. Comprends bien, mon vieux rigolo! Il m'arrive une bonne fortune. Nous sommes ici quatre copains. Tu es le roi des animaux, personne ne te conteste ton titre ; mais enfin nous ne pouvons pas nous les caler à nous trois, il faut bien que tu prennes ta part du festin.

Les mots avaient eu le temps de forcer la porte et Paulat, le roi des animaux, les reçut là où il les recevait. Il lit :

CROQUl GNOLE. 9?i

— Non. Moi, je ne suis pas cause si tu as hérite. Tu n'as pas besoin de m'inviter à dt^euner, je déjeunerai bien tout seul. Et puis, tu sais, mon vieux, moi, quand j'ai mangé à ma faim....

On le laissa tranquille, tout simplement. Alors Groquignole s'approcha des deux autres : Claude et Félicien.

— Dites donc, mes vieux, vous voulez bien me faire le plaisir de venir déjeuner avec moi à la campagne après-demain dimanche. Je me charge de tous les frais, y compris ceux du voyage.

Voici que, soudain, comme ils descendaient de la gare, toute la campagne s'étendait au-devant d'eux.

Dieu t'avait créé dans le jardin d'Eden pour que l'herbe même se mêlât à tes pas ; et la lumière, balancée là-haut, s'associait à ton âme, non plus immobile comme tu l'as connue depuis, mais vivante, mais respirante,

90 CUOQL'IGNOLE.

comme si la Terre et les Gieiix n'eussent été qu'une grande créature à qui tu eusses parlé.

— J'ai des trous dans la peau, disait Croquignole. Le soleil y entre. Ma viande devient claire.

Leur première découverte fut étonnante.

Vous savez; les rues où l'on marche sans goût et simplement parce que l'on va quelque part; au milieu d'une de ces rues, tout à coup, leur marche fut heureuse. Le temps a commencé ce matin, l'homme a été créé comme cela, tout adulte, avec la terre de ce champ qu'a pétrie le Bon Dieu. Alors Félicien disait :

— Il semble que l'on se retrouve chez soi. Us eussent pu s'asseoir n'importe oii, au

hasard, sans avoir envie d'aller ailleurs. Ils marchaient pourtant, ils marchaient parce que marcher est un plaisir. Ils donnaient de la jambe à droite, ils donnaient de la jambe à gauche, ils en faisaient plus qu'il ne faut pour marcher et se prouvaient ainsi que

CKOQUl GNOLE. 97

leurs jambes pouvaient encore aller plus loin.

Au bout de quelques pas, il y eut la naïveté. La campagne devint une personne, une femme il l'on veut, dont, l'un après l'autre, on soulève les voiles, et découvrant à tout coup de quoi admirer davantage. La Terre était innocente et joyeuse, d'une joie sacrée, d'une joie qui parlait, comme lorsque, ayant passé un long temps loin de nous, l'ami revient et nous fait ses confidences.

— C'est toi, Croquignole; c'est toi, Félicien ; c'est toi, Claude Buy qui ne parles guère. Je suis heureuse de vous revoir.

Le monde entier était un peu votre frère. Les rues s'étendaient d'abord au-devant du voyageur, puis, un peu plus loin, dans un détour, se cachaient, pour lui doser le bonheur, pour lui ménager une surprise. Les arbres étaient si beaux qu'il semblait qu'on ne les eût jamais vus : chacun d'eux portait mille feuilles et chaque feuille était un plaisir. Les plus petites étaient translucides, les plus grandes étaient d'un vert touchant, d'un

vert qui faisait penser qu'elles avaient encore besoin d'un peu de soins : on les regardait, on les aimait, on les aidait à pousser. On tutoyait déjà les choses : c'était toi, mon beau mois de mai !

Ils ne lésinaient plus avec eux-mêmes, et, brillants, jeunes et bien servis, sentaient à l'intérieur de leur corps d'admirables fonctions qui soulevaient leurs organes un peu plus haut qu'ils n'en avaient coutume. L'estomac lui-môme, l'estomac duquel on pense : « Il faut que j'y prenne garde, l'estomac de l'homme veut qu'on raisonne avec lui », leur estomac les poussait à connaître les choses.

— Boire!... Boire!... dit Groquignole. A boire !

Et par une bénédiction spéciale, par une de ces rencontres qui vous portent à croire que, vraiment, la Destinée vous veut du bien, la première maison était une aubei^e. Des tables et des chaises à la terrasse. Le jeu en était simple : il suffisait de s'asseoir et, posant son chapeau un peu en arrière, d'atten-

CROQUIG.NOLE. 9»

dre en silence qu'on vous servît. La suite commençait déjà. Croquignole se passait la main sur le ventre, ou, comme il disait, sur la panse, et lui parlait tout aussitôt :

— Ah! ma vieille, qu'est-ce que je vais te mettre !

Il lui mit d'abord un vermouth-cassis. Le vermouth-cassis s'y prend à deux fois : le vermouth attaque l'estomac et développe en lui on ne sait quelle amertume qui fait que l'on va jusqu'à souffrir. C'est à ce moment qu'arrive le cassis, avec la douceur, avec le baume, avec le mot de Jésus : « Bienheureux ceux qui souffrent, parce qu'ils seront consolés! » Et la colisolation vous remontait à la bouche et ne vous quittait plus.

Groquignole dit :

— C'est bon, un estomac. Ça se porte par devant entre les deux bras. Ça fait plaisir à porter.

Puis il se leva :

— A la nourriture !

Le dîner avait été commandé d'avance :

100 CKOQL'IGNOLE.

un dîner qui fût indépendant des saisons.

Groquignole avait dit :

— C'est pour des rois. Il nous faut du sanglier, il nous faut de la dinde. S'il n'y en a plus, qu'on en fasse !

Le restaurant était un restaurant célèbre et bien tenu; on n'y servait pas les repas à la terrasse, parce qu'en plein air les gestes ne font pas penser à la richesse et à la civilisation. N'importe ! La salle avait une fenêtre. Pour le reste, des nappes par couches, des tables larges et posées avec poids, des carafes à facettes dans lesquelles l'eau produisait tout son effet, et le garçon debout, sans rien qui dépasse, qui vous montre votre pouvoir et qu'une seule de vos paroles va mettre en branle. La carte était haute et large, de celles qu'on eût pu appeler une carte à deux mains, elle vous commandait l'attitude : les coudes bien posés, les avantbras solides et la carte entre les deux mains. Manger est une action sérieuse de gens cossus. Puis, au premier mot, le garçon s'en

CR 0QL1G.no LE. 101

alla, pensif et obéissant jusqu'au fond.

— Ça va bien, disait Félicien. Je suis un homme libre. Le premier qui dit que j'ai une femme et des gosses, je lui conseille vivement de faire attention à sa peau.

Ils riaient, telle fut la première manifestation du bonheur.

— Silence et respect ! s'écria Groquignole. Voilà les plats !

Cette fois-ci ce fut le vrai bonheur. Bonheur à droite, bonheur à gauche, bonheur en face! On ne savait pas tout d'abord sur lequel s'élancer. Si l'on prenait des sardines, on ne prenait pas du foie gras, ni des filets de harengs, ni du thon, ni de ces cinq autres petits plats dont on ne se souvient plus ensuite mais qui sont là, comme les autres, en attendant, avant le repas, avant la vie sérieuse, comme des îles où l'on aborde avant d'atteindre le continent.

— Viens ici que je t'attache !

Ils mangeaient. On croit que l'estomac ac-

cepte ce qu'on lui donne et qu'il le répand avec justesse et avec mesure. Oui. Mais l'estomac fait mieux. L'estomac de l'homme est habité. Voici qu'une bouchée y pénètre, tout un peuple d'appétits s'élance. Une armée. Groquignole appelait cela les petits cavaliers de l'estomac...

Ils sont ici pour l'attaque, ils se précipitent : chacun veut sa part, il n'y en a pas pour tout le monde. Puis les autres attendent, éveillés par le combat.

— Silence ! silence ! Chacun aura son tour.

On les faisait patienter avec du vin.

Il y eut bien d'autres choses encore. Il y eut un moment où ce qu'on leur servit était du sanglier. Et ^a sauce en plus... ce fut un beau travail.

— A la charge !

L'armée n'avait pas besoin qu'on la commandât. La sauce était noire et rude, le front des cavaliers s'avançait. Du coup, la première ligne était prise et, à la débandade.

CROQUiaNOLE. 105

noyée dans le flot, en recevait l'ivresse et tombait sur place. La seconde ligne arrivait à son rang. L'assaut lui ménageait encore des surprises et plus d'un cavalier, saisi dès le premier pas, roulait parmi les morts. Mais de hardis gaillards et pleins de trop de courage pour se contenter d'un combat d'avantgarde allaient encore et attaquaient déjà. Avec la troisième ligne commença la victoire. 11 n'y eut pas à combattre : l'ennemi s'y attendait. Ce fut un vrai carnage. La viande épaisse des sangliers semble gonflée dans ses atomes et pleine d'un suc plus lourd, comme le raisin noir. On eût cru que l'armée s'allait nourrir à jamais.

— Ça va mieux, firent Claude et Félicien.

— Oui, mais il y a encore la réserve, répondit l'autre.

On n'eut pas tout de suite besoin d'elle.

Pourtant il arrivait une dinde, une dinde entière, une dinde moelleuse, une dinde dorée, dont la couleur semblait un teint. C'était un peu fou. N'importe ! Il y eut un

104 CHOOUIGNOLE.

mouvement dans la masse. Les cavaliers acceptaient l'hommage qu'on leur présentait. Il y eut les cuisses, les ailes, on appela le blanc : du filet. La bataille était gagnée, les cavaliers bien appris faisaient la victoire harmonieuse et, sans précipitation, comme à la parade, s'avançaient, s'entre-croisaient, formaient leurs mouvements par colonnes, comme pour renoncer à la valeur individuelle, pour que l'armée tout entière prît sa part de gloire. Il en surgissait encore, les derniers mêmes étaient comblés, cela rappelait les soirs de la guerre en dentelles. Groquignole y mit fin.

— Cavaliers, pied à terre ! s"écria-t-iL On fut très bon pour eux, une bombe gla- / cée récompensa leurs exploits.

Elle était à la framboise, mais elle était plus qu'à la framboise. La glace, joignant au parfum sa fraîcheur et son activité, entraînait chaque bouchée dans safusion comme lorsque, à la fonte des neiges, tout, dans les prés, devient une eau vive. Ils la reçurent sans un

CROOi; IGNOLE. 105

geste, avec une attention, avec un retour sur eux-mêmes, avec le souvenir et la comparaison. Puis, lorsqti'elle eut passé, chacun d'eux restait à sa place, goûtant le renouveau. Le fromage leur préparait les fruits. Gomme on était au printemps, les fruits étaient dans des boîtes, et les boîtes contenaient encore une paille blanche, une paille douce.

— C'est beau à voir, dit Félicien. Eh bien, mon vieux, c'est pour nous qu'on a fait ça!

Cette fois-ci , il s'agissait d'un plaisir désintéressé. Certes, les cavaliers occupaient la place, mais sans bruit, mais sans éclat, à la façon des autres habitants. On les réveillait parfois pour savoir s'ils n'étaient pas morts.

— La place d'armes est solide, disait Croquignole.

Les raisins résistent d'abord, mais on les met au bon endroit, et, comme un levier, employant la langue, on détermine en eux cette explosion d'une eau claire qui est leur âme ; on croirait que ce sont les raisins qui

font l'eau. Mais il y eut les poires. Les poires ne se mangent pas avec la bouche, les poires font partie des sentiments. C'est toi-même que tu retrouves, un coin oublié, un cœur simple ; et comme tu ne sais plus si tu bois ou si tu manges, il semble que le monde entier adoucisse ses lois. Tu relèves la tête ensuite, une tète d'enfant comblé.

C'était fini.

— Ah! dit Félicien, il me semble que j'ai fait le tour du monde.

Et comme ils étaient très bons, ils ne refusèrent pas une dernière bouteille de bordeaux qu'offrait Croquignole, par crainte de lui faire de la peine.

Il était une heure de l'après-midi. Le printemps ne pouvait pas se tenir à sa place, et, débordant la rue, débordant les feuillages, trop à l'étroit sous le ciel, le printemps profitait de tous les trous. Volontiers ou non, il fallait [bien qu'on le reçût. Par la fenêtre ouverte, librement, sans souci du reste, il entrait d'un seul jet.

CROnUIGNOLE. 107

— Il n'est pas administratif, disait-on.

Puis il touchait à tout, puis il ne se contentait pas d'avoir touché toute chose : il l'entraînait avec lui. Vous avez cru jusqu'ici que les tables étaient des tables immobiles, des objets, et que les chaises étaient là pour vous servir. Tais-toi ! Le monde est animé. Je vous dis que les tables vont s'agrandir, je vous dis que les chaises même ont retrouvé leur sève, et que tout éclate, que le printemps passe à travers les murs. Et les arbres que vous aviez crus morts !

— Nous allons poser nos paletots pour protester contre la civilisation, dit Félicien.

Ils le firent d'un seul mouvement. Puis ils étendaient un bras à droite, un bras à gauche, ils avaient une élasticité dans les jointures qui faisait leurs gestes s'allonger comme des gestes de géants. Ils étaient des hommes alors; sous leurs manches de chemises ils sentaient leur peau. Et le café qu'ils versaient à l'intérieur ! On leur servit les liqueurs par bouteilles, les cigares par boîtes.

108 CROQUl GNOLE.

— - Je suis comme les ballons, disait Croquignole. Si tu me gonfles, je m'élève.

D'un coup de tète, ils montaient dans la légèreté.

— Et il n'y en a pas encore pour mille balles !

L'eau-de-vie les encourageait, d'un petit coup sec, comme un conseil qu'on donne sans en avoir l'air, et qui tombe au bon endroit. La conquête du monde était facile : il semblait que l'eau-de-vie vous fît faire la moitié du chemin.

Le cigare vous différencie du commun des hommes. Le choisir est une science, le goûter vous transporte au-dessus d'un monde d'employés dont vous aviez coutume, et vous le tenez entre vos doigts avec facilité, et vous sauriez tenir tous les objets que possèdent les riches.

Et c'est ainsi que tous les trois, par la simple connaissance de leur corps, ayant compris dès la première expérience tout ce qu'ils pourraiisnt obtenir avec lui, résolurent

le grand problème, et s'en allèrent à la vraie vie.

Par les chemins, le long du quai, la Terre était vivante et, vers la gauche, formait un coteau, sur l'autre versant duquel il y avait un autre monde encore. Et de chaque côté, et plus loin aussi, par delà la rivière, elle s'étendait dans les champs, elle s'étendait dans les prés et, perçant les eaux, formait des îles où les Heurs, les haies, les arbres sortaient par bouquets, montaient vers le ciel, accueillaient la lumière et recevaient un petit vent clair. Elle était sous tes pieds, douce, élastique, et si tu avais fait un pas, elle eût rebondi sous ton pas pour le porter un peu plus loin. Il semble que la Terre aide les hommes à marcher. En vérité, l'enthousiasme vous prend et vous tire, et, pour peu que vous consentiez à céder, vous arrache aux repas, vous arrache aux liqueurs, vous arrache aux cigares, vous arrache aux plaisirs.

— Mais il n'y en a pas encore pour mille balles 1 s'écriait Croquignole.

110 CROOLI GNOLE.

Et la Marne coulait, large et docile, selon sa pente, vers la mer, vers le monde entier. Quelque dieu qui vivait dans les fleuves les poussait à la bonne aventure.

Et l'eau s'amusait à tous les contours, et, baignant les îles, s'essayait au passage à accrocher de petits flots clairs qui retombaient aussitôt, avec le bruit d'un joli rire. Des vagues chéries, des vagues pour enfants, sautaient un peu hors de sa masse et brillaient au soleil comme un grand nombre de petits ventres blancs. Puis la souplesse, le ressort, la surface balancée des eaux.

- — Oh ! la Marne, dit Félicien, quelle est jolie !

— En bateau! s'écriait Croquignole.

La Terre ne leur suffisait plus ; les pas sont des pas, on en a fait déjà.

— Tant pis! Nous ne mangerons pas tout. Marne, tu nous as vaincus!

Croquignole appela le garçon ; il n'y en avait même pas pour cent francs !

On eût cru d'abord qu'ils formaient un

groupe homogène, à ciuise de la foi qui leur sortait du cœur. Groquignole, rouge, la poitrine en avant, chez qui chaque geste semblait un mouvement naturel , Croquignole portait son corps d'aplomb et s'en allait dans sa jeunesse et dans sa force, sans rien qui traînât après lui. Il avait deux bras courts : ce qui était à portée de sa main était plus près de sa bouche. Félicien, grave et réfléchi au milieu du bonheur, avait tout rassemblé, et marchant avec peine, gardait sa joie sur lui et la surveillait toute, de crainte qu'un moment d'inattention ne lui en fît échapper une part. S-a barbe était claire, et pour ses deux yeux, ils regardaient alentour et, voyant enfin que Dieu avait tout prévu pour le bonheur, sortaient sans retenir leur joie de vivre. Claude Buy marchait à côté d'eux, sans rien dire, comme celui qu'on mène, avec sa barbe noire et un rire dont on était sûr dès le premier mot. C'était un rire populaire, tout éclairé, et qui peut-être venait de ce que, ne connaissant pas le plaisir, il s'en

112 CROQLIGNOLE.

étonnait davantage. Ensuite il retournait en lui-même ; on parlait, il vous -écoutait :

— Eh bien, mon vieux, tu es content?

disait Croquignole.

Rire.

Mais comme ils arrivaient au garage de bateaux, il fut aussi simple qu'il l'avait été. Ils choisirent un bateau à trois places. Félicien s'installa d'abord, puis Croquignole.

— A toi, Claude!

Il répondit :

— Non, je n'y vais pas.

— Tu as peur?

— Non, Mais je t'assure que je ne veux pas y aller.

— Allons, allons, capon 1

On essaya de le tirer par la jambe, il recula de deux pas.

— Non, mon vieux. Tu sais, je n'ai pas peur de me noyer : je sais nager.

— Enfin, finissons la soirée ensemble.

— Oh! ça ne fait rien, je vous attendrai. Ne vous occupez pas de moi. Je vais faire un

CROQUKINOLE. U3

tour. Que vcux-tu? Quand je me suis amusé un moment, j'ai besoin de ne plus m'amuser. Ma foi, tant pis ! Ils étaient lancés, ils partirent.

— A tout à l'heure! Prends l'apéritif en nous attendant. Prends-en plusieurs. C'est moi qui offre.

Ils lui firent des signes du milieu de la rivière. Il resta pendant un instant en vue, pour pouvoir leur répondre.

Le demi-tour lui fut doux. Et tout aussitôt il se touchait lui-même, comme pour se rendre compte avec ses doigts de l'homme qu'il était. Sa barbe était épaisse et laissait peu de place où les joues pussent passer. Il les trouvait pourtant, elles étaient dures et maigres, et comme s'il n'eût été lui-même que dans ses os, comme s'il eût fallu que son squelette le perçât, elles suivaient ses pommettes et les laissaient passer. Triste, dur, pierreux, il s'aimait pourtant, comme un autre, et passait les mains sur son visage.

— Qu'est-ce qu'il y a? Qu'est-ce qu'il y a?

Vraiment, cela s'était fait tout seul.

— Qui donc suis-je pour que mon ame me pousse à ce point !

Et il parlait pour que ses pensées existassent davantage.

— Je n'ai pas voulu... Non, ce n'est pas moi qui n'ai pas voulu... C'est quelqu'un qui m'habite, qui est supérieur à moi-même et qui ne daigne pas toujours me donner ses raisons.

C'est celui-là qu'il suivait : comme ceci, comme cela, et regardant vers la gauche, parce que, vers la droite, il eût aperçu la rivière et son bateau. Il s'en garnissait la tête,< il le promenait un peu plus loin que dans sa tête et lui faisait une place en son cœur. Il en causait avec lui-même :

— Tu vois, camarade, il y a quelqu'un qui t'accompagne.

11 en était un peu fier, comme lorsqu'on ne ressemble pas à tout le monde, comme lorsqu'on a été choisi. Et il avait aussi des idées comme tout le monde n'en avait pas.

CROQLIGNOLE. 115

Lorsque Claude Buy habitait son village, une des maisons voisines de la sienne était habitée par Jean Morentin. N'ayant jamais mangé à sa faim, Jean Morentin ne connaissait pas la mesure de son ventre. Et Ton croit même que, par ignorance, il eût dépassé les limites et se fût étoutTé à table. Mais il y eut plusieurs fois des jours. Il y eut plusieurs fois un jour où Jean Morentin ne travaillait pas. On l'avait payé la veille : une pièce de quarante sous était dans la maison. 11 est certain qu'il raisonnait ainsi : « Je n'ai rien à faire. Pour une fois, je veux bien m'amuser. »

Alors il achetait un pain de cinq livres, et tout le jour, Jean Morentin, au seuil de sa porte, tenant un morceau de pain blanc dans sa main noire, s'emplissait la bouche d'énormes bouchées et les mâchait avec ses joues, sa langue et ses dents. Quand il avait fini, il revenait manger encore et, montant les deux marches de la porte, s'emparait du pain qu'il avait laissé sur la table et lui donnait

116 CROQUKINOLE.

du couteau jusqu'au soir. On lui disait en passant : « Qu'est-ce que tu fais, Jean? Tu ne travailles donc pas ? » 11 répondait : « Non, je mange ! »

Et Claude portait Jean Morentin et ne voulait pas le quitter, s'en sentant un peu responsable.

L'après-midi valait le matin. L'air était innombrable, l'air se séparait par atomes, et chacun d'eux, au moment de l'aspiration, vous entrait jusqu'au fond, tout gonllé de soleil. 11 semblait que l'air à lui seul eût pu nourrir les hommes. L'ombre était translucide, et les oiseaux des champs jouaient de branche en branche comme pour happer au passage un rayon glissant entre les feuilles. Ils le manquaient et faisaient : « Gui, cui ! »

— Pourquoi ne sais-je pas faire cui, cuil comme les oiseaux?

Et Claude suivait sa pente, et le monde entier n'existait pas.

— Oui, Jean Morentin ne savait pas comment on mange. Le plaisir est trop grave, le

CROOUIGNOLE, 117

plaisir domande trop d'habitude pour que uous sachions nous en servir.

Puis il regarda loul à l'entour pour voir si' les choses lui donneraient raison.

Les choses ne lui donnaient pas raison. La Marne coulait, la Marne coulait sans défauts, et, comme il la dominait, il la vit bien s'étendre, avec un petit bateau, là-bas, avec l'espace, avec ce que l'on ne connaît pas, comme ces images que l'on a vues dans les livres, on le Congo s'étale et où, dans une vie sans borne, une pirogue balancée s'en va, montée par dix noirs.

Claude eut à son tour cinq minutes de « vie sans borne » et repartit, un pas plus loin, pour voir s'il était possible de ne plus s'arrêter.

— Allons, mon vieux, chasse bien tout.

Là... ça va bien. Tes deux amis sont là-bas, en bateau, et toi, tu les as quittés, tu as voulu avoir le temps de te reposer. Tu vas les retrouver tout à l'heure.

Et il gonflait son dos et il remuait ses

118 C.ROOUI GNOLE.

bras et il marchait encore et s'essayait à ne pas penser davantage.

— Je suis là. C'est une heure du bonheur de vivre.

Ah! les mots n'y pouvaient rien. Il n'est pas exact de dire que Claude pensait : Claude était pensé.

— Je suis habité, se répétait-il.

Alors il se laissa faire. Il promena Jean Morentin à petits pas très doux : sur le quai, puis dans un sentier, partout où il- y avait de la place pour marcher. Il était un peu fier de son compagnon et il causait avec lui.

— Tu vois, Jean Morentin. Ils ont dépensé cent francs. Avec cent francs tu aurais vécu pendant des mois. Tu aurais su ce que c'est qu'un repas, et qu'ensuite on n'a plus faim. Avec cent francs tu aurais appris à manger!

Claude n'était pas très violent, ni très exigeant non plus.

— Jean Morentin, il n'y a pas que la soupe et le pain : il y a aussi le fromage. 11 y a même des fromages qui coûtent très cher.

r.ROOUKÎNOLE. 11»

Puis il lui faisait des confidences :

— Moi, c'est très drôle, quand je mange comme ça. Bien sûr, je trouve tout à mon goût. Mais je me fais l'effet d'un singulier bonhomme. Tiens, je me fais l'effet d'un pourceau. Pendant trop longtemps, j'ai été habitué à me retenir. Je ne sais pas ne pas me retenir.

Puis il lui frappait amicalement l'épaule.

— Vois-tu, mon vieux, nous sommes des pauvres. Les pauvres c'est une confrérie. Quand un pauvre se promène, ce n'est pas un seul pauvre qui se promène : c'est le pauvre ! C'est pourquoi je me promène avec toi. Tu ne connais pas les moines? Eh bien, c'est la même chose !

On eût vu un peu de cela rien qu'à sa marche. Il ne marchait pas avec tout son corps, comme les gens qui ont l'habitude de se promener et qui jouissent de la promenade. Il marchait avec ses jambes, comme les ouvriers qui ont travaillé tout le jour et qui, le soir, marchent pour rentrer à la maison. Étant fatigués à cause de leurs bras qui

120 CP.OQUIGNOLE.

frappaient, ils font des économies de mouvement dans la région des épaules. Et puis il penchait d'un côté et gardait l'inclinaison que lui avait donnée le travail.

C'est un peu plus tard que Croquignole et Félicien, . comme il longeait la rivière, l'aperçurent du milieu des eaux, et criant :

— Hé, là-bas, on aborde!

glissèrent sans hâte, puis sur la nappe brune, jeunes et légers, encouragés par la beauté de leur geste, à petits coups de rame bien doux, décrivirent une vaste circonférence qui s'embellissait à chaque mouvement du parcours et qui, avec l'assurance du grand art, aboutit à la berge, selon la tangente.

— Es-mains du marchand, dit Croquignole en remettant le bateau.

Puis il paya.

11 semblait que l'un et l'autre, Croquignole et Félicien, fussent robustes et, pied à terre, ayant conquis le fleuve, le torse en avant, ils marchaient déjà.

— Vous sentez la marée, disait Claude.

— Il nous faut des femmes! s'écria Groquignolc.

Félicien riait, Félicien suivait Groquignolc :

— Croquignole, j'ai franchi la mer du Nord. 11 me semble que nous débarquons au pays des Francs.

Mais Croquignole chassait les images et la littérature.

— D'abord, à boire !

Une terrasse, ils s'assirent. On vendait la bière en canettes.

— Apportez-en dix ! commanda-t-il.

Ce fut parfaitement dit. Les premières gorgées mirent les canettes à bien. Puis, comme ils étaient des matelots, ils ne savaient pas s'en tenir à l'arrivée.

— J'ai chargé ma peau, dit Croquignole. Je suis plein comme un canon. La parole est à la mitraille. Je ne peux pourtant pas tirer dans les champs.

Alors tout alla comme à l'assaut. Retour, gare, train, voyage. Et quel dommage, d'ailleurs, que ce ne soit pas la pensée qui mène

les trains en route! Paris. Montrouge-Gare de l'Est : il part déjà! on en avait oublié de prendre un sapin! Le bruit fait moins de bruit que ce qui se passe dans votre tête.

Boulevard Saint-Michel, arrêt, descente, deux femmes.

La grande est bien faite, la petite est une femme!

Croquignole à l'abordage. Il parle à toutes les deux d'un seul coup :

— Moi, je suis le patron du boulevard Saint-Michel. Vous êtes chez moi.

Elles riaient. Quelqu'un a dit :

Les capitaines vainqueurs ont une odeur forte. Elles furent vaincues par l'odeur.

Il y eut un café. Croquignole les y poussa, sourire aux lèvres :

— Voilà la vie !

Il avait suffi qu'une fois ils missent les pieds dans la rue...

La grande s'appelait Fernande, pour la petite on ne lui demanda pas son nom : elle faisait partie de son amie.

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