DEUXIÈME PARTIE
Ce ne fut que huit jours plus tard que Croquignole eut le temps de parler. Madame Fernande parla la première :
— Mon petit, ça n'est pas pour la question d'argent. Je sais bien que tu es un galant homme, tu suffiras à tout. Mais il faut que tu me donnes des éclaircissements. Parbleu, je comprends que tu n'es pas un charbonnier. Et si, d'ailleurs, tu étais un charbonnier, je saurais me mettre à portée de ta situation. Non, vois-tu, la femme en a pour tous les goûts, la femme en a dans tous les prix. Et
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c'est pourquoi il faut que je sache quelles sont tes intentions à mon égard. On peut être la petite femme d'employé qui sait bien s'habiller, qui se tient propre. Ça ne revient pas très cher. Mais si tu veux mon idée, tu es jeune, tu as une position, ça n'est pas ça qu'il te faut. Tout dépend des sacrifices que tu es disposé à faire. La femme, c'est comme les grands magasins, ça vous donne ce qu'on demande. Dame, il y a des femmes qui savent bien se tenir. Il y a des femmes qui ont un corps : ça peut s'appeler de la femme. Je t'assure qu'elles le soignent. Tu vois, moi je suis franche. Dis-moi quel genre tu veux : Veux-tu la femme courante ? Veux-tu la simplicité? — la simplicité a aussi sa valeur. Veux-tu le luxe? Réfléchis à cela. Moi, je ne pèserai pas sur ta détermination. Mais, bien entendu, tout ça n'est pas dans les mêmes conditions.
Quand Madame Fernande avait fini de parler, les paroles étaient parties, mais sa bouche existait encore. On en voyait les deux
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lèvres qui, n'ayant plus à vous séduire par des mots, avaient à vous séduire par leur forme et leur couleur. Il y avait par derrière deux rangées de dents bien tenues. Croquignole répondit :
— ïl me faut la femme en grand !
Elle fit :
— Mon petit, ne te décide pas à la légère. Je veux que tu n'aies absolument rien à me reprocher. Et c'est pourquoi je te montrerai un exemple. Regarde mes mains. 11 y a des gens qui aiment autant les pattes des cuisinières. C'est affaire de goût. J'ai soigné mes mains cette après-midi pour que tu puisses te rendre compte. Tiens, vois maintenant si ça peut s'appeler des mains ! Ça a la couleur du jour, tu y vois à travers. Je ne te ménagerai pas mon temps. Sais-tu combien il m'a fallu pour polir mes ongles? Une demi-heure ! Mais aussi ça brille, ça vaut la peine d'avoir des ongles ! Seulement, je te le dis, prends le temps de regarder, et si tu n'es pas sensible à cela, cherchons ensemble autre chose.
Il riait avant la fin. Une idée l'avait pris au passage. Il demanda :
— Et les pieds ?
Madame Fernande s'écria :
— Tu vois, tu blagues ! J'aime autant que tu me le dises tout de suite. Mon petit, ne blague pas ! La femme qui prend un pédicure n'y connaît rien. Il n'y a que soi-même pour prendre avec les pieds le soin et la patience qu'ils demandent. Tiens, ce n'est pas pour jeter une pierre dans ton jardin : Les hommes sont tous les mêmes. Ils veulent qu'on soit sans défaut dans leur lit, et c'est à peine s'ils vous donnent de quoi en arriver là.
Croqiiignole s'écria :
— Mais, nom de Dieu, c'est ce qu'il me faut : un petit corps tout rond, tout chaud, comme de la brioche. Faut que ça sente la nourriture. Je te donnerai trois sous de plus pour les pieds, ma vieille !
Madame Fernande parla posément :
— Alors, c'est bien vu, bien entendu ! Je crois comprendre. Si tu acceptes, tu n'auras
pas à t'en repentir. Moi, j'aime beaucoup mieux ça. Je sais aussi à quoi je m'engage, je t'assure que ça demande du mal. Mais tu pourras compter sur moi, tu auras une femme comme tu n'en a pas vu beaucoup. Naturellement, si tu as le droit de te montrer exigeant, moi aussi j'aurai le droit de me montrer exigeante. Donnant, donnant. Prendsen ton parti, mon petit: un beau corps de femme ne se prépare pas pour rien. Et je ne te ferai même pas payer mon temps.
Croquignole répondit :
— Ne t'étonne pas. On connaît son devoir.
C'était un soir, après dîner. C'est l'instant où il disait : « Il se passe des phénomènes dans mon ventre. » Il sentait tout son estomac, et, satisfait des pieds à la tête, ayant couché avec Madame Fernande toutes les nuits précédentes, les foies calmés, comme il disait encore, le cœur solide, Croquignole sentit avec orgueil que des phénomènes aussi se passaient dans sa poche. Il n'était pas encore habitué à la richesse, sa poche lui sem-
blait un organe en plus. Croquignole était un homme sain : l'organe en plus accomplit sa fonction ; il en sortit cent francs, par une loi naturelle.
— Colle-toi ça sur la peau !
Madame Fernande eut beaucoup de tact.
— Mon petit, que veux-tu 1 Je t'assure que je les emploierai. Moi, je ne suis pas de ces femmes qui grattent pour faire leurs petits bénéfices. Tu me donnes cent francs pour ma toilette, c'est cent francs pour ma toilette ! Et je ne te demanderai pas davantage aujourd'hui. Seulement, il faut que tu m'accordes au moins deux jours pour me mettre à point. Et pendant ces deux jours-là, je ne m'amuserai pas. Ça a l'air de t'étonner! Mon petit, crois-moi, il y a de l'ouvrage sur une femme. Mais je peux te promettre que tu seras .content.
Madame Fernande fut loyale. En ce tempslà elle eut beaucoup d'occupations. Elle avait coutume de dire :
— Les hommes s'imaginent qu'une femme
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c'est un corps tout un dans une chemise.
Mais le corps tout nu avait déjà son importance. Les paupières, par exemple. Tune prêtes aucune attention à tes paupières, et pourvu qu'elles glissent sur tes yeux, leur rôle est accompli. Madame Fernande n'était pas de cette race-là. Il faut respecter son corps jusque dans ses paupières. La nature fit don à la femme de tout ce qu'il faut pour séduire, mais les cadeaux précieux ont besoin d'être mis en valeur, et plus d'un valet, dans les bonnes maisons, les revoit chaque jour pour qu'ils ne perdent rien de leur éclat. La rosée des yeux assure la beauté des yeux, paupières, cils et sourcils. A base de sucs de plantes aromatiques et colorantes, elle enlève la bouffissure des paupières, en dissipe la cernure, leur donne une teinte rose, les rend fermes, tendues et colorées. La femme est beaucoup plus attentive que l'homme. Tu n'avais même pas remarqué que cela fût nécessaire.
En ce temps-là, Madame Fernande eut
beaucoup d'occupations. C'est que la surface du corps de la femme est considérable si on la compare à la surface de ses paupières. Certes, il est des parties sur lesquelles on passe avec le savon et l'éponge, des contrées de grand lavage sur lesquelles ensuite on ne revient plus. Mais il existe surtout des coins où la femme a plus de charme, qui la portent au rang qu'elle occupe parmi les hommes, qu'il faut surveiller, qu'il faut soustraire à toutes les atteintes et qui rentrent dans le programme de l'examen de conscience. Entre ses pieds et sa tête, lorsqu'elle faisait sa toilette, Madame Fernande s'arrêtait bien souvent. Encore même dans les régions de moindre importance, un duvet, un défaut de la peau parfois la tenait un quart d'heure en suspens.
Elle sortait de ces séances incomplète encore. Croquignole l'attendait, elle avait promis d'être exacte au rendez-vous qu'il lui avait donné ; alors il fallait, d'un coup^ frictionner, masser, poudrer, et, négligeant le
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détail, donner l'iruvre d'art sans la mise en valeur, dans sa première version. Croquignole appelait cela activer la cuisson. Les hommes, bien des fois, empêchent la femme de venir à point.
11 y eut des travaux qu'elle ne pouvait entreprendre que tous les deux jours. Il y en eut d'autres pour lesquels elle demandait un congé. Elle disait :
— Eh bien, demain soir, je ne viendrai qu'à huit heures.
Ces jours-là elle se sentait vivre. Son corps était à sa merci. Les parfums, les huiles, l'eau, les pâtes, les flacons, les boîtes, les brosses, les cuvettes, les polissoirs, elle se tenait parmi ces choses comme au centre d'un groupe d'amis.
11 y avait des découvertes exquises. Il arriva qu'une tache de rousseur, un point noir, un bouton, disparaissaient dès « la première application ». La peau de la femme gagnait de la place et se transformait sous vos doigts. Elle se sentait puissante, alors, et encouragée
par le succès, la tête pleine de ses travaux, dans le silence, dans le bonheur, sachant bien qu'elle allait aboutir, Madame Fernande comme un héros, ses armes à la main, s'essayait à changer la face du monde.
Elle y parvint. Leurs nuits le démontraient. Ça y est, la femme est au lit! Croquignole n'attendait pas longtemps pour la suivre. On dirait que les hommes ont froid : un cri de joie leur vient à la chaleur du corps de la femme. Ils s'en emparent déjà. Croquignole^ les mains vivantes, le parcourait tout entier. Tantôt, s'aidant du bras, de la poitrine et de la jambe, dans tous les sens du possible, à la façon des vers de terre qui se dressent, se multiplient et se tordent pour que chaque point de leur surface s'imbibe des sucs de la terre, à pleine peau, à pleine bouche, à pleinsbras, l'homme absorbait sa nourriture. Tantôt, ayant trouvé la meilleure pose, pour un instant gorgé de bien-être, il se tenait là sans un geste et restait dans le bonheur. Il la saisissait au bon endroit, l'examinait tout alen-
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tour, la touchait, la tàtait, la pressait. Entre les pieds et la tête il y avait beaucoup de bons endroits. Il eut des mots de cannibale :
— Voici de la vraie viande !
C'était déjà beau. Mais il y avait mieux encore. 11 n'est besoin que d'un peu d'attention pour que l'on voie à quoi l'on a affaire. Au bout d'un temps, il ne s'agissait plus de la peau et de la chair d'une façon générale, mais de cette peau-ci et de cette chair-ci. Il avait suffi que la lumière de la lampe sur un bras découvert en livrât le secret.
Des yeux, de la bouche, des narines, il la regardait, la goûtait, la sentait. Il l'examinait et faisait la connaissance de cette femme avec enthousiasme, comme s'il l'eût vue pour la première fois. Ici, dans un monde d'une telle importance que les vertus y avaient du retentissement, une ligne d'ombre creusée dans la blancheur semblait la plus belle des vertus; l'homme s'arrêtait sur elle, elle lui donnait le goût du beau. On remerciait Dieu d'avoir donné à la femme
cette forme-ci plutôt qu'une autre. Plus loin, la vie était noble et distinguée, parce que la peau, au lieu de briller sans art, absorbait la lumière, la répandait à sa surface, calme et laiteuse, et recouvrant un corps précieux, sans vaine richesse, semblait un luxe d'homme de goût.
Croquignole n'appelait plus cela de la viande. Il eut des mots de connaisseur :
— Voici de la chair fine !
Et partout, la douceur, la senteur, la vie, une chair de riche où l'on ne trouvait pas ces zones neutres de la peau que les femmes pauvres lavent sans plus. Et partout elle était une femme. On s'arrêtait à l'endroit môme où l'on était tombé. Parfois, recherchant le lieu le moins pur, là où, quelque soin que l'on donne à un corps, il a ses tares ou ses nécessités, l'homme découvrait que la femme avait tout visité. Il semblait qu'elle vous eût attendue : elle s'était voulue parfaite comme une fleur. On se disait : «- C'est pour moi qu'elle a fait cela ! »
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Alors, en plein orgueil, Croquignole se dressait, et saisissant Madame Fernande tout entière, il jetait la tête au hasard et donnait de la bouche à ce qu'il rencontrait. Le jeu en valait la peine. 11 disait :
— A tous les coups l'on gagne!
C'est à ces moments que la femme comprend qu'elle a réussi. Elle n'avait rien à dire, il suffisait qu'elle fût là. Elle était assez grande et tenait de la place; elle s'étalait, se destinait toute à la caresse et attendait d'abord que Ihomme eût choisi ce qui lui plaisait. Elle lui présentait cela avec des soulèvements de sa hanche et des poses, facilitait l'hommage, le provoquait d'autres fois. Et à voir son compagnon réduit en tel état que les mains, la langue et les dents ne lui suffisaient pas pour apprécier son trésor, à le voir appuyer des deux joues comme s'il allait agrandir sa bouche pour en prendre davantage. Madame Fernande connaissait la valeur de la crème Simon, des parfums, des lotions hygiéniques, delà rosée des yeux, de la rosée
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des ongles, des pâtes épilatoires, des teintures de cheveux. Peut-être y avait-il d'autres produits encore. Rien ne l'avait trompée. C'est l'instant où les mots sont fous: l'homme voudrait se faire femme ! Sa peau était douce, sa peau était hlanche, sa peau sentait bon, et ces trois vertus : la douceur, la blancheur et la bonne odeur faisaient que l'on ne pouvait plus se détacher d'elle, et que, ne sachant si c'était à la douceur, à la blancheur ou à l'odeur qu'il devait son ivresse, l'homme, dans un besoin de connaître, analysait la femme tout entière. Oii que l'on mît la main sur elle, on y découvrait assez de joie pour qu'on eût envie de l'y laisser toujours.
Il y eut dans Paris un chant de triomphe. Croquignole disait :
— Epatant, mon ami, d'en être où j'en suis ! Tu as une femme quelque part, qui t'attend. Tu n'as plus qu'à souffler en l'air, tu es patron !
Puis, quand il avait parlt% la vérité s'était accrue du poids de ses mots. Peut-être fut-il un homme heureux. Il entrait en entier dans sa vie :
— Avec les hottes et les éperons ! criait-il, sans même qu'on l'interrogeât.
Et lorsqu'il était seul, il vivait encore. Certes, le souvenir n'existait pas. Du reste, il ne s'agissait pas de se rappeler les choses, les choses ne disparaissent qu'aux yeux- de celui qui les oublie. Il n'en était pas là :
— J'y suis, j'y reste ! disait-il cliaque jour. Alors il restait dans sa vie, avec son corps
tout chaud, avec les baisers reçus qui n'avaient pas fondu encore, avec la puissance que vous assurent les baisers que vous donnerez aujourd'hui et qui vous empêchent de garder trop longtemps les baisers que vous avez donnés hier. Sa bouche en était pleine, son sang les contenait; et, tout droit, l'œil ouvert, les quatre membres en place, Groquignole représentait une grande force humaine. Même dans les instants de repos.
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lorsque, assis et silencieux, il considérait le monde sans se mêler à son mouvement, la force était présente et l'on sentait, comme l'on dit en mécanique, qu'elle tirait sur son point d'application.
Dès les premiers temps, d'ailleurs, ce fut un compagnon qui s'installa dans sa peau. Il en parlait déjà :
— Ah ! mon ami, les foies sont calmés !
Il se tàtait le côté, y posait la paume, se taisait un instant, puis entretenait les amis :
— Tu ne sais pas ce que c'est que les foies ! Ça vous tient ici, à droite. Ils se sont fait une place dans ta peau. Ça vous tire, ça vous élève, ça vous pousse un homme en avant.
Il disait encore :
— Quand les foies sont gonflés, tu files vers la haute mer. Tu irais loin, quand môme tu aurais une coque en bois. J'en ai vu, mon ami, qui marchaient le soir dans Paris. Je leur disais au passage : « Eh bien, mon vieux, je ne sais pas où ça te mène, mais tu y vas avec courage. « Ils répondaient : « Je
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marche pour dégonller mes foies ! » Ils mar- (^haient toute la nuit. Je les voyais le lendemain. Ils me disaient : « Je les sens encore ! » Mets bien ça dans ta tète : Les foies ne se dégonflent pas d'eux-mêmes.
Les premiers temps, il rtait plein d'orgueil :
— Rien à dire aujourd'hui, du côté des foies ! Ils ont donné hier.
Un peu plus tard, sa science se précisa, comme il en expérimentait les principes :
— Mon ami, ne parle pas comme ça de tes foies. ïu as deux foies. Veux-tu parler du foie noir, veux-tu parler du foie blanc? Tiens, mon vieux : 11 y avait Guillaumet, l'homme à la Guillaumette. Il était poitrinaire, et même qu'il en est mort. Mais sa femme m'a tout expliqué. Sa femme m'a dit : « Monsieur, dans le temps, c'est votre père qui le soignait. Votre père m'avait dit : « Guillaumette, il y a encore de la res- « source. Le foie noir est attaqué, c'est vrai, « mais il y a des remèdes i)our le foie noir. »
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Le fait est qu'il a duré trois ans comme (,'a ; mais après, il a fait des imprudences, et le médecin qui a remplacé votre père m'a dit un beau jour : « Guillaumette, je vous donce nerais bien des remèdes, mais ce n'est pas <■(■ la peine de vous faire faire de la dépense. « Votre mari a le foie blanc attaqué, et une « fois que le foie blanc est pris, il faut mou- « rir. »
Et il ajoutait :
— Tu vois, mon ami, la science est pour nous. Elle nous enseigne qu'il faut déjà soigner son foie noir : ne le laisse pas s'engorger. Prends bien garde, car le foie noir communique avec le foie blanc.
Le foie noir ne s'engorgea pas. Peut-être, parfois, vers le soir, lorsqu'un sang épais l'avait traversé tout le jour, quelque dépôt l'alourdissait-il dans sa masse. Vous sentiez en vous comme une surcharge qu'il allait falloir porter en plus de votre propre fardeau. Un autre eût dit: « J'ai le foie pesant ! » Croquignole était un guerrier. Il savait que
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lo poids a sa valeur et fait les combattants plus lourds pendant la bataille. Il disait :
— J'ai le foie militant !
Ce furent de beaux jours. Les lendemains, l'air était clair. Il semblait que la nuit se fût livrée à des travaux de chimie et, rejetant hors de vous ce qui vous encombrait, ne vous eût plus laissé que la joie, l'aisance, un sang" pur comme l'eau courante. Il disait :
— J'ai le foie triomphant !
Ce furent de beaux jours. Il se campait, en arrivant au bureau. Chacun l'écoutait.
— Ça va, ça va, ça va ! Je suis descendu tout seul par les rues : le nez au vent, les pieds au sol, les foies à l'air. Tiens, vois-les : je les porte en avant. Et je dis les foies. Tous mes foies respirent : il me semble que le foie blanc fait partie de la combinaison.
Le foie blanc fit mieux que de faire partie de la combinaison, Groquignole lui-même en connaissait les dangers.
— Ecoutez, mes vieux. Il y a des gens sur
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la Terre qui ne sont pas faits comme les autres. Rappelez-vous ce que je vous ai dit du foie blanc. Eh bien ! il y a des gens sur la Terre chez qui le foie noir lui-même est un foie blanc ! Moi, mes amis, j'ai connu une femme qui avait les foies blancs. Dans ce temps-là, j'habitais au quatrième, elle habitait au cinquième. Chaque jour, vous m'entendez bien, il se menait au-dessus de ma Icte un bruit, comme si quelque chose allait tomber de là-haut. J'en ai parlé à la concierge. Elle m'a dit : « Ah ! monsieur, vous ne savez pas : c'est une dame qui a les foies blancs ! » Alors, mes vieux, j'ai compris du coup. Elle avait . ëté mariée quatre fois : Les quatre maris y avaient passé. Quarante ans. Les garçons bouchers, les garçons laitiers, les porteurs de pain, les commissionnaires, le type à Dufayel, le bonhomme du gaz, tout ce qui dépassait le quatrième étage pour monter dans les hauteurs, la porte était ouverte, elle se tenait sur le palier et ne laissait personne aller plus loin. Tu parles ! Un jour, je me
suis trompé d'étage. Elle ne vous laissait pas redescendre non plus. Brûlante, mon ami. Le feu, et avec de la braise autour. Le foie blanc, c'est ta vie ; le foie blanc, c'est ce qui bout. Le foie noir calme un peu le foie blanc. Elle n'avait pas de foie noir et elle avait deux foies blancs! Elle avait eu de l'argent, autrefois. Mes amis, si Rothschild avait les foies blancs, il n'y a pas un centime sur ses milliards qui resterait à sa place. Les foies blancs sont avides, les foies blancs te feraient consommer la terre. Alors, elle faisait des ménages. L'argent du travail lui-même allait aux hommes. Elle t'aurait payé du pain si tu lui avais demandé de te payer du pain.
On accroît sa science, à l'exposer, et c'est le professeur qui gagne à fréquenter son auditoire. Un beau jour, Croquignole se campa :
— Ça y est, mes vieux, j'ai les foies blancs! 11 y a une école qui déclare que le foie noir, lorsqu'on en abuse, devient un foie blanc. Messieurs, ceci n'est pas mon cas : dès son
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premier jour, Croqiiignole eut les foies blancs. Nous appellerons cela : le doigt de Dieu sur le front des élus. Que chacun se taise et m'é- ,coute avant de se comparer à moi ! Messieurs, je parle de vous. Il y eut un jour où, dans le lit qui contenait les songes de vos vingt ans, une femme qui cherchait l'homme comme vous cherchiez la femme vint se coucher à vos côtés. La voici, toute nue, toute ronde, je ne parle pas de cette couleur tendre que la Nature a répandue sur sa peau. Non. Je [)arle de l'étendue de son corps, je parle du volume qui gontle sa surface. Le vulgaire a écrit : Une femme tient de la })lace dans un lit. Vous la regardiez avant d'aller la rejoindre. Comme un écolier qui se dit : « Voici l'Europe, voici l'Asie, voici l'Afrique, la Terre est immense », vous regardiez chacun de ses continents. Ah ! il y a de la place sur une femme, mes vieux ! 11 y a de quoi s'occuper. Et pour ne pas perdre un instant, vous vous précipitiez sur elle en pensant : « Je n'aurai jamais le temps de la parcourir en
CROnUIGNOLE. 1"
entier. » Qu'on me réponde : Est-ce vrai? On riait.
— Sacré Croquignole ! Il a une manière à lui de raconter les choses.
11 faisait :
— Bien ! Je ne me suis pas trompé dans la première partie de mon discours. Ecoutez, maintenant.Messieurs,Groquignole est grand. Quand Croquignole se penchait sur la carte, Croquignole disait : « Voici l'Europe, voici l'Asie, voici l'Afrique. La Terre tout entière tient dans une page de la grandeur de ma main. » Messieurs, l'espace et ses limites ne m'ont jamais suffi. Croquignole a la soif de l'infini. Oui, Messieurs. Et le corps étroit de la femme m'apparaît comme ces jouets de deux sous oii l'on a ménagé la marchandise. Peut-être ai-je la bouche plus vaste que le commun des mortels, mais il me semble que mes deux lèvres vont déborder cette femme que vous trouviez immense. Une noisette. Messieurs. Je l'engloutis du premier coup. 11 n'y a pas assez de nourriture
148 CROQUKiNOLE.
au gré de mon appétit. Je voudrais, Messieurs, une femme qui plongeât sa tête dans les cieux. L'habiter, alors, et sur les pentes, et sur les monts, et dans les plaines, moi, Croquignole, être debout, marcher, sentir la femme à droite, sentir la femme à gauche, glisser, rouler, y vivre et m'en alimenter.
Il respirait pendant un temps :
— Et ceci, Messieurs, est le propre de rhomme aux foies blancs !
Madame Fernande finit un jour par lui dire :
— Si tu ne veux pas que tes foies m'étouffent, nous sortirons de temps en temps pour prendre un peu l'air. Veux-tu que j'aille te chercher à la sortie de ton bureau ?
Elle riait. Il répondit :
— C'est ça. Porter ses foies en ville pour étonner les passants!
Les premiers jours, il ne les oubliait pas :
— Les foies à l'air! disait-il en marchant.
CROOLIGNOLE. 149
Puis le temps passa, qui amène le silence. Madame Fernande dit :
— Maintenant je vais pouvoir parler à mon tour.
— Je t'écoute, répondait-il aussitôt.
Madame Fernande était une femme d'action, qui parlait peu mais parlait bien.
— Promenons-nous. Je ne désire que sortir un peu avec toi.
La promenade n'a rien qui puisse choquer un homme bien fait.
— Ça va nous donner de l'appétit, disait Croquignole.
Ils regardaient autour d'eux, n'ayant rien de mieux à faire en attendant que l'appétit fût arrivé. Il semblait d'ailleurs qu'il s'avançât à chaque pas. Madame Fernande avait tout juste le temps de placer quelques paroles :
— Il y a tout de même de belles choses dans Paris, disait-elle en passant.
11 lui donnait le bras et se mettait à sa portée :
— A propos de belles choses, Ij'ai vu des
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souliers rouges, tout rouges, (ja fait bien dans les pattes !
Madame P^ernande l'interrompait :
— Tu parles de souliers? Tiens, disait-elle. Ah ! mais non, ce sont des chapeaux.
Elle reprenait :
— Tu aimes ça? On porte cette année des chapeaux tout petits, tout petits, vois, comme celui-là. Ça ne va pas à tout le monde. Ht puis, au fait, puisque nous passons devant, ça ne coûte rien d'en essayer un. Tu n'as pas faim, encore? Entre donc, ça t'amusera!
Il disait :
— C'est beau, les magasins des modistes !
Il fut plein de savoir-vivre, d'ailleurs :
— 11 te va? Mais prends-le donc!
Elle faisait :
— Tu es gentil, toi î 11 répondait :
— Et maintenant, j'ai le boyau creux!
Les jours suivants, c'est lui qui fui amené
à parler :
CROQL'IGNOLE. i'A
— Tu es étonnante! Je te vois tarrèter devant les corsages. Tu as besoin d'un corsage? Mais, voyons, est-ce que je te refuse un corsage? Achète-le et marchons.
In peu plus tard il lui iil une surprise :
— Tiens, puisque nous sommes devant un bijoutier, viens que je t'offre une bague, après quoi nous irons dîner.
— Ne fais donc pas de folies, allons ! Puisque c'était ainsi, il lui imposa une
bague qui valait très cher :
— Avons de la iinance, ma vieille, et de la bonne, encore 1
Il disait sur la route :
— J'aime que l'on soiL bien frusquée. Les frusques sur la peau, c'est une peau de plus.
Elle répondait :
— Ah ! ça, mon petit, pour porter la toilette, à moi le pompon!
— Mais, nom de Dieu, tu ne dis rien. Il faut peut-être que je t'impose militairement mes ordres.
— C'est que, mon petit, toute nue, je te
coûte déjà très cher. Je t'occasionne beaucoup de frais, sans compter les jours où je dîne avec toi. Mais je te récompenserai, va!
Ce furent des conversations sans importance, les mots leur en venaient à la bouche chaque soir de six à sept, à la sortie du bureau. Après avoir parlé, ils continuaient leur promenade comme si rien n'était arrivé.
En ce temps-là, il y eut de beaux jours, sans froid, sans chaleur, sans pluie, sans vent, des jours, où dans la rue, l'on était chez soi sans que le soleil vous gênât en rien et où l'on allait à petits pas parmi les choses que l'on voyait.
— Magasins à droite, magasins à gauche, disait Croquignole qui avait appris à regarder. En long, en large, en travers. 11 faudrait se déranger pour ne pas les voir. Bas à jours, corsets, mouchoirs, équipements militaires, boucles et ceinturons. On rencontre même des pharmacies. Promenons-nous. Moi, came donne des idées;
— Je croyais que ça te donnait de Inppétit, disait madame Fernande.
— Les idées me donnent de l'appétit.
— Mais il y en a, dé la marchandise, disait-il soudain. Ce qui m'étonne, c'est que tout ce que l'on voit, ce sont des choses qui peuvent servir. Le corps de l'homme est immense.
— Ah! s'écriait-elle, mon petit, tu rte te doutes pas de ce qu'il faut, rien qu'à une femme !
11 répondait :
— Le corps de la femme est plus chaud, le corps de la femme est plus grand. Honneur au corps de la femme ! Qu'on la chausse de chevreau, qu'on la couvre de soie, de la tête aux bottines. La femme a de la bonne viande. Qu'on en fasse valoir les qualités!
Les premiers temps il les découvrit l'une après l'autre :
— Dieu soit loué ! Voici un magasin qui me rappelle à la vie. Nous allions oublier que le corps de la femme a besoin d'une ombrelle.
— Nous en avons de très jolies, en soie, couleur gorge de pigeon, disait la vendeuse.
— A propos, vous devez aussi avoir des cannes, répondait Croquignole.
Ce fut une belle époque. Le pied dans Paris, l'œil ouvert, les quatre membres en place, il avait du poids sur la Terre, et le mouvement qui le portait en avant, accru d'une poussée nouvelle, le faisait heurter ses bornes ordinaires; son poids les abattait du coup. 11 avait dit: " Avec quatre mille francs tu peux faire le tour du monde. » 11 en possédait quarante mille. Il était l'homme qui peut faire dix fois le tour du monde.
11 s'en prenait à tout ce qu'il rencontrait, étant bien assuré de n'avoir rien à craindre tant qu'il n'aurait pas franchi l'enceinte de Paris.
11 n'y eut pas qu'un chapeau, un corsage et une ombrelle, il y eut des éventails, il y eut des bibelots, il y eut des broderies, il y eut des breloques pour que la femme les mit à sa ceinture, il y eut des ceintures pour
que la femiiie pût accrocher ses breloques. 11 y eut (les riens qui ne coûtent pas cher et (|ui vous amusent en passant. 11 y eut des tleurs, il y eut des dentelles comme on en ]>orte pendant !a saison d'été, il y eut des fourrures comme on en porte pendant la saison d'hiver et (in'il vaut mieux acheter d'occasion avant (|ue le froid ne soit venu. Il y eut les économies que l'on réalise en procédant ainsi. Il y eut des ])eignes. Les cheveux de la femme comptenl, môme quand elle n'est pas au lit, il y eut de^ postiches qui leur donnaient du nombre.
Certes, il y eut beaucoup de magasins dans Paris. Les magasins sont faits pour les femmes. C'était comme si la femme eût eu un plus grand nombre d'attributs. 11 y eut des corsets flexibles comme les muscles et la peau, qui corrigeaient votre corps, qui en transformaient la ligne et vous donnaient l'impression qu'avant de les porter vous ignoriez certaines de vos vertus. Il y eut, sans jeu de mots, la femme qui vous est plus chère
156 CROQUI GNOLE.
lorsqu'elle vous a coûté davantage. Il y eut des mouvements :
— Bon Dieu, je m'appelle Croquignole et j'allais oublier que les femmes aiment les bonbons !
Il y eut des pralines, il y eut du thé, il y eut du chocolat. Il y eut des marques « A la Marquise de Sévigné ». Le prospectus disait : « En lui donnant le nom de l'aimable marquise — femme jusqu'au bout de ses doigts mignards et de ses ongles infmiment roses — les créateurs de la maison (que leurs efforts sans défaillance édifièrent) rendirent hommage à la Femme pour qui ils s'ingénièrent dans l'Art du Délicieux. » 11 y eut des doigts mignards et des ongles roses. 11 y eut la ligiie de la Parisienne. Il y eut les mains qui servent à porter des gants blancs, il y eut les pieds qui servent à porter des bottines à haut talon. Il y eut des coffrets qui ne servent à rien, mais qui sont les cousins de la femme, étant comme elle des objets d'art.
— Et après tout, il faut bien qu'on s'aper-
CROQUIONOLE. loi
goive qu'on est riche, disait Croqiiignole quand il payait.
En ce temps-là, il eut du poids suria Terre. Dans sa main l'or rouge, dans sa poche l'or chaud; autour de lui, l'or comme un compagnon. Comme l'on est plein d'un nouveau sentiment, le camr plein d'or; l'or comme un maître qui vous suit dans la vie et vous veut élever jusqu'à lui. Croquignole allait à chaque pas dans l'or. Il marchait dans le monde et appuyait sur les choses de tout le poids de son or.
— C'est pour le mieux sentir, disait-il en entrant dans un magasin.
Et il disait en sortant :
— Qu'est-ce que je vais acheter, maintenant?
Il avait suffi qu'ils sortissent une fois dans Paris, il avait suffi qu'il touchât une fois à sa poche.
11 y eut des gilets à fleurs, il y eut les souliers rouges par lesquels il avait commencé. 11 y eut l'homme qui accompagne une femme
158 CRO fjUlGNOLE.
élégante et qui doit faire figure à côté d'elle. Un chapeau ordinaire ne suffirait pas. Il y eut le vrai panama qui ne se distingue de l'autre qu'auxyeux des connaisseurs. Il y eut le vrai connaisseur qui est le seul homme qui vous importe. Il y eut les cravates de bon goût qu'il ne faut pas confondre avec certaines cravates d'occasion qui ne coûtent que quatrevingt-quinze centimes. Il y eut des épingles, il y eut une bague au petit doigt, il y eut les pantalons blancs qui se salissent en deux jours. Ce ne fut qu'au monocle qu'il s'arrêta. Ayant servi dans les dragons, il eut un mot de soldat :
— Le harnais du cavalier fait valoir le harnais de sa monture.
Ensuite il vint un jour où l'ensemble fut satisfaisant. Croquignole regardait Madame Fernande, puis, se regardant lui-même :
— Je crois que cette fois-ci notre viande est bien présentée.
Sentiment qui l'entraîna dans les bons endroits.
CROnUKlNOLE. I"i9
Chaque soir, vers huit heures, l'instant venait où la créature humaine a besoin de s'alimenter. Croquignole disait :
— Nous ne pouvons pas fourrer les gens comme nous dans des boutiques de marchands de vins.
Et comme il pensait bien ce qu'il pensait, comme sa main était en relations avec sa tète, il faisait signe à un cocher. 11 y eut le sapin, le c< vrai sapin », comme il disait encore, qui vient au premier appel et fait de vous un homme élégant quand il vous dépose à la porte dun grand restaurant.
Le temps passa, dans l'abondance, le temps qui fait dire aux pauvres : « Est-il possible qu'il y ait des riches pendant que je ne vois autour de moi que la misère humaine I )>
Il fallut peu de jours à Madame Fernande pour s'habituer à son premier corsage et pour penser :
— J'aurais besoin d'un autre corsage Croquignole qui couchait avec elle avait
pris du goût à son corps :
— Elle ne peut pas mettre des bras comme elle en a dans de la satinette.
Il y eut des corsages de salin, il y eut des corsages de soie.
Groquignole reçut sa récompense. Certes, il connaissait Madame Fernande et l'estimait comme un homme le doit, à cause de ses parfums, à cause de la propreté, à cause d'une peau de femme qui la recouvrait et se pliait doucement à chacune de ses jointures.
Les premiers temps, il était à côté d'elle et la revoyait dans sa nudité. Elle était droite, arquée, bien remplie; on eût pu dire qu'il en soupesait les rondeurs. Il pensait :
— Ça vous réchauffe un homme!
Et c'est le goût de son corps qui lui remontait à la bouche et l'emplissait quand il la promenait à son bras.
— La nuit, je couche avec elle, disait-il. On lui demandait:
— Et le jour?
— Le jour, je me rassemble pour être au complet quand viendra la nuit.
ClîOQUKiNOLE. 161
Groquignole reçut sa récompense. Il lui sembla rassembler des éléments plus nombreux. Tu couches avec la femme que tu as vue, et si cette femme est coiffée d'un chapeau, tu te rappelles son chapeau quand tu es couché auprès d'elle. Madame Fernande était une femme complète, l'une de celles qui ont plusieurs chapeaux. Croquignole coucha avec bien des choses : avec un nœud de rubans placé au bon endroit, avec des bas à jour, avec une belle cambrure de la hanche, avec un regard d'envie que lui avait adressé un passant. Les premiers temps, il coucha avec tout ce qu'il avait acheté. Ensuite, il acheta d'autres choses pour coucher avec plus encore, il eut des mots comme ceux-ci :
— Ah ! mon ami , les bottines ! Le pied n'existe pas, c'est la bottine qui existe. Dix paires de bottines font dix sortes de pieds.
Et il disait à Madame Fernande :
— Ma vieille, j'ai vu dans un catalogue des corsets épatants. Un de ces soirs, nous piquerons un pas de charge pour aller jus-
162 CROyUl GNOLE.
qu'au magasin. Faut voir l'effet qu'ils produiront sur ta peau.
Elle eut des corsages décolletés en rond.
— Pourquoi n'aurais-tu pas un corsage décolleté en carré ?
X Elle eut un corsage décolleté en carré.
— Pourquoi n'aurais-tu pas un, corsage décolleté en losange ?
Elle eut des corsages collants.
— Pourquoi n'aurais-tu pas une de ces Mouses flottantes que l'on porte sans corset?
Il y eut des chapeaux exquis cette année-là. Il y eut la forme qui se portait et la forme qui ne se portait pas encore. Il y en eut qui étaient hardis dans leur ligne comme une femme bien faite, et qui, décrivant vers la droite une courbe extravagante, échappaient au ridicule par un oiseau posé là où le ridicule allait commencer.
— 11 t'ira certainement, disait Groquignole ; c'est une forme que tu n'as pas encore portée.
Et il appliquait, la nuit, sur sa peau, un port de tète qu'une plume de chapeau avait
CROQL'ir.NOLE. 163
mis en valeur, un coin de gorge qu'un décol- Ictage avait montré, un coin de gorge qui, si osé que fût le décolletage, restait à l'abri sous la robe ; et il appliquait sur sa peau des couleurs claires, des lignes bien faites, des mouvements et des vertus qu'il ne connaissait pas encore, mais que le lendemain lui ferait connaître. Il y a toujours une partie des femmes que l'on n'a pas encore possédée.
— Savoir l'effet que lui produirait une robe blanche !
Et il formulait son système en deux temps :
— Je lui en ai collé pour trois mille balles sur les reins. Elle est très bien. Avec trois mille balles de plus, elle sera encore mieux.
On se demandait :
— Oi^i s'arrêtera Croquignole?
Il répondait :
— A la mort !
S'il est des gens qui vivent, il en est d'autres qui sont placés dans leur voisinage.
Dès le premier soir, Groquignole ne s'était pas contenté de Madame Fernande ; et, se penchant vers l'autre femme :
— Comment vous appelez- vous?
— Angèle.
— Angèle, regardez ce type-là. Ce n'est pas un mâle à réussir à la première attaque. Alors, il faut lui donner rendez-vous pour demain. Il s'appelle Claude.
Telle fut la donnée sur laquelle partit celui-ci.
Le lendemain arriva, comme arriveront bien d'autres jours. Claude l'avait pourtant
166 CROQUIGXOLE.
attendu. 11 y eut la rue, il y eut la maison qu'habitait Angèle, et ensuite il y eut l'escalier. L'escalier était comme ceci, avec des tapis de telle couleur; les fenêtres étaient comme cela, avec des vitraux ; et derrière les portes de chêne à deux ballants, la vie de riches semblait d'une matière pesante. 11 y eut les pensées qui viennent d'elles-mêmes, quel que soit l'escalier : « Elle monte plusieurs fois chaque jour par ici. » Claude n'était pas de ces hommes qui ouvrent une porte et la ferment derrière eux : l'événement qui se passe est leur arrivée! Quand il fut au sixième étage, il se demandait encore : « Savoir ce qui va se passer ! » Et comme s'il eût abandonné la propriété de son cœur, comme s'il eût laissé à la vie le soin de le former elle-même, il n'imaginait d'avance aucun bonheur particulier. 11 ne gardait de «es sentiments que leur étendue, pour qu'ils pussent recevoir tout ce qu'on voudrait leur donner.
Angèle fit :
CROQLIIGNOLE. 167
— Ah!
Puis elle resta en travers de la porte, étunt trop surprise pour savoir s'en aller du lieu où elle était.
Comme il n'avait rien à dire, Claude parla tout do suite :
— Vous voyez. Je vous avais promis de venir.
Il entra, pourtant. Puis, comme il n'est pas de porte qu'à la longue on ne songe à fermer, ils se trouvèrent tous les deux dans la chambre.
Il fallut bien qu'il finît par dire :
— Ah ! oui, vous donnez sur le cimetière Montparnasse !
Du reste, la machine à coudre était placée devant la fenêtre, et ceci fut pour Angèle l'occasion de se ressaisir et de faire sa fameuse réponse :
— Non. je donne sur la machine à coudre. D'ailleurs, ils ne s'en tinrent pas aux préliminaires :
— Attendez, dit-elle, que je débarrasse une
lti« CROQUIGNOLE.
chaise pour que vous puissiez vous asseoir.
Et pendant qu'elle faisait cela, tout comme elle l'avait dit, Claude prit une juste notion, des choses et remarqua qu'il y avait d'autres objets qu'une femme dans cette chambre.
Au sujet du lit, il n'y avait aucune question à poser : c'était un lit. Il y avait deux chaises, il y avait deux tables ; et la seconde table représentait un certain supcrllu. Mais les meubles ne répondaient guère à leur destination naturelle ; d'ordinaire, un lit est un lit tout simplement vide en attendant la nuit.
Sur le lit d'Angèle, de la toile en rouleaux, de la toile en morceaux, des objets confectionnés avec de la toile; et Claude apprit même, par la suite, que ce qu'il appelait de la toile pouvait être de la cretonne ou du calicot. Le lit des pauvres remplit le rôle d'un cabinet de débarras. Et la toile no s'en tenait pas au lit ; la toile était chez elle ; la cretonne elle-même envahissait la table, le calicot se posait sur la cheminée. Il y avait un petit poêle bas, de ceux ([ue l'on appelle
CKOoLK.no LE. l(-9
(les cœurs, et sur lequel des carrés, des ronds, des triangles, des bandes de toile, de calicot ou de cretonne, séparés par formes et par espèces, s'alignaient régulièrement pour que l'œil n'eût qu'à voir, et pour que la main n'eût qu'à prendre. Le poêle, non plus, ne servait pas de poêle. Et il n'y avait pas que des choses blanches, il y avait aussi des choses de couleur.
— Mais c'est un atelier! s'écria Claude. Elle fit :
— Oui.
Il demanda :
— Qu'est-ce que c'est que ceci?
— Ce sont des chemises qui sont faites.
— Et cela?
— Ce sont des chemises qui sont en train.
— Et ça encore?
— Ce sont des chemises qui sont à faire. Il dit :
— Alors vous êtes chemisière ? Moi, je ne savais pas. Je croyais que vous étiez une petite femme.
no CROQUIGNOLE.
Elle rougit un peu. Alors, il eut regret d'avoir ainsi parlé, et pour la récompenser, il ajouta :
— Eh bien, écoutez, je ne veux pas vous déranger. Il faut travailler quand môme je suis là.
Elle fit :
— C'est ça !
Il revint plusieurs fois dans la même semaine, et à chaque visite il n'apportait aucune timidité, parce qu'ils s'étaient donné rendez-vous. A la fm, elle se dérangeait tout juste pour ouvrir la porte, et il vint môme un temps où elle laissa la clé dans la serrure : il n'avait qu'à entrer. Elle disait :
— Vous ne savez pas, la première fois .^ -l'avais un peu peur. Et si vous n'étiez pas venu, je me serais dit : «Tant mieux, il n'est pas venu ! »
Et ces mots leur prouvaient qu'ils s'avançaient dans la familiarité, puisqu'elle n'avait aucun scrupule à les prononcer. Et Claude
CKOQUlGNOLi:. 171
les interprétait ainsi : •< Nous avons fait du chemin depuis cette première fois. »
Pourtant, il disait encore en franchissant, le seuil :
— Est-ce que je ne vous dérange pas ?
— Voyez! répondait-elle.
Les ciseaux, le dé, les mains, les genoux aussi; parfois, dans son élan, l'aiguille cassait tout net. Un homme y eût été de son juron. Pour celle-ci, elle prenait une autre aiguille et l'enfilait du premier coup. Les jurons sont du temps perdu. Si la Terre eût été en toile, elle l'eût cousue tout du long; on pensait à cela naturellement.
Claude demandait :
— Combien de kilomètres de fil depuis ce malin ?
Il demandait encore :
— Jusqu'à quelle heure travaillez-vous ?
— Jusqu'à la nuit, répondait-elle.
— Et le matin, quand est-ce que vous commencez ?
— Avec le soleil.
n2 CKOQUIGNOLE.
— Et à quelle heure le soleil se lève-t-il ?
— Oh! on ne sait pas. On a beau se presser : il est toujours levé avant vous.
Ce fut ainsi pendant quinze jours. Et puis tout change, tout s'agrandit : chaque soir, Claude allait voir Angèle. On ne peut pas dire qu'il s'arrêtait en route, quoique Paris fût bien capable d'arrêter les hommes. Des belles femmes passaient, qui faisaient valoir leur croupe, leurs seins et leur visage, comme si la croupe, les seins et le visage eussent été le meilleur de la femme. Il en vit qui, vêtues de mousseline, vêtues de transparents, remplissaient leur robe et la portaient par-dessus leur corps comme un corps plus précieux et qui accroissait encore leur valeur naturelle. Les hommes ne les pouvaient quitter des yeux et, changeant leur direction, plantaient là un rendez-vous, une affaire urgente H laquelle ils allaient. Les hommes marchaient à la conquête des femmes, comme si cela eût valu mieux que marcher à la conquête du monde. Aller chez Angèle ne les eût
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môme pas ramenés au sentiment du devoir. Il vit un grand Paris en marciie, avec des rues où les passants se hâtaient, se devançaient l'un l'autre, où les voitures sautaient sur les pavés, mettaient les vitres des maisons en branle et semblaient vouloir entraîner tout ce qui ne -roulait pas avec elles. 11 vit une ville où des bruits, où des mouvements, où des regards, où des couleurs attentaient à ce calme que cherche le cœur humain et, vous attirant de tous les côtés, faisaient de vous on ne sait quel animal qui a perdu sa voie. Claude vit tout cela, le soir, à six heures, en allant chez Angèle, et repoussant tout ce qui était à sa droite, et repoussant tout ce qui était à sa gauche, il montait le boulevard, les deux yeux fermés, et pensant : « Non, non! Je vais chez Angèle. »
Il arrivait : elle était assise, toutes les chemises l'entoura^ient.
Le silence régnait encore, et une vie qui se pliait aux chemises et ne tenait pas plus
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de place que ce qu'il en faut pour faire une ehemise, avec un murmure très doux seulement lorsque Angèle s'arrêtait pour dire : « Les reins m'en font mal ! » Au lieu d'être une ouvrière, elle eût pu être tout ce qu'il avait rencontré. Il avait en^^e de lui crier :
— Merci ! Vous n'êtes pas comme les autres .
Alors il s'asseyait, puis il restait assis, sans rien dire, et, ne pouvant se défaire d'une sorte de reconnaissance, il acceptait la présence du travail avec foi, comme lorsqu'on croit en Dieu, implacablement et sans rien vouloir entendre, l'ayant vu se manifester dans ses œuvres.
Il y eut un soir, pourtant, où Angèle planta l'aiguille dans le calicot (c'était du calicot), puis elle dit :
— Et maintenant, je vais préparer mon dîner!
II fut bien étonné : depuis si longtemps il la voyait coudre qu'il lui semblait qu'elle ne dût pas faire autre chose. Il en avait un peu
CROQUIGKOLE. HS
pitié. Ce fut une découverte, et il pensa : « Pauvre petite, non seulement elle coud, mais encore il faut qu'elle mange I » Et elle disait môme :
— Oh! on mangerait bien, puisqu'on est forcé de manger. Mais pendant qu'on mange on perd son temps.
Il ne s'émut pas beaucoup, tout d'abord :
— Et quand vous avez perdu du temps, comment faites-vous?
— Je le rattrape pendant la nuit.
— Comment ! vous ne travaillez pas que le jour!
— Je travaille quelquefois la nuit.
11 croyait d'ailleurs avoir tout dit sur cette ■question, mais, au bout d'un temps il lui vint une pensée : « Ils travaillent, ensuite ils mangent. Ils n'ont jamais iini. Mais on va les tuer ! » Alors il ne put pas se taire.
— Dites donc, Mademoiselle, il faut bien que vous mangiez vous-même. Mais si quelqu'un vous faisait à manger, est-ce que ça vous empêcherait de travailler pendant la nuit?