‹ CroquignoleChapitre 4 sur 8 · C.KOyUlliNOLE. 1Ï · texte numérisé non relu

C.KOyUlliNOLE. 1Ï

fenêtre, selon le conseil qui, un jour, lui en avait été donné :

— 11 fait trop chaud, disait Angèle.

— Que voulez-vous ! répondait Claude. C'est comme pour être belle. 11 faut souffrir si l'on veut bien manger.

Et voici que, soudain, sans que cela fût attendu :

— Mais, dites donc, Mademoiselle, je suis un imbécile.

Elle répondit :

— 11 faut être sot pour travailler comme vous faites, quand on peut faire autrement. Pourquoi ne me laissez-vous pas faire b cuisine?

— Ce n'est pas ça que je voulais dire. Diles-moi donc, Mademoiselle, c'est bien vous qui faites votre ménage?

— Quand on n'a pas de domestiques... répondit-elle.

— Eh bien, vrai! Moi qui me croyais quitte avec vous, quand j'avais fait la cuisine. Mademoiselle, demain matin, à sept heures

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et demie, je viens faire votre chambre.

— Vous êtes fou! dit-elle.

Il finit par la ramener à de meilleurs sentiments :

— Allons, ma petite Angèle, qu'est-ce que ça peut vous faire? Vous croyez donc que je ne m'ennuie pas? Le matin, je ne sais pas où passer mon temps. Vous aimeriez mieux, sans doute, que je reste au lit à m'épaissir le sang!

Le lit fut fait militairement, comme les femmes n'y arrivent pas : un lit plein, un lit carré, un lit à principes, un lit duquel on eût pu dire qu'il avait des tranches.

— Je n'oserai plus rien mettre dessus, disait Angèle.

Le carreau y passa, avec de grands lavages, et, dans le feu de la bataille, comme il arrive parfois que deux actions ne se concilient pas :

— Allez, allez, disait-il. Vous me gênez. Sortez sur le palier pendant que je lave.

Elle sortait, l'aiguille à la main, et elle

ci; oiji iiiNOi.L;. 181

restait là, debout, à eoiulre près d'une fenêtre du couloir.

— Mon travail a tant d'importance, pensait Claude, que tout doit lui faire [)lace.

11 y eut (les clous, il y eut des planches, il y eut un plumeau quelle ne possédait pas encore. Il y eut une fois toute une matinée de dimanche où il fallut laver les vitres, poser des rideaux et procéder à un nettoyage en grand. Angèle dut lutter une semaine entière pour obtenir qu'il ne vernit pas le carreau. Il y eut quelque chose que l'on avait oublié, il y eut quelque chose que l'on voulait faire depuis longtemps, il y eut ce qui demande de l'entretien, il y eut ce qui demande à être perfectionné. Il y eut le mot de l'homme qui a enfin trouvé sa voie :

— Vous voyez, j'ai bien fait de vous connaître, (juand on se frotte au travail, on trouve toujours quelque chose à faire.

Et plus tard, un jour qu'il avait eu le temps de lever la tête, Claude se mit à parler en grand :

— Mademoiselle, une heure le matin ponr le ménage, une heure le soir pour la cuisine, ça fait deux heures.

— Oui. dit Angèle.

— Bien. La semaine comprend sept jours. Sept fois deux font quatorze. Je vous fais économiser quatorze heures par semaine.

— Oui, mais ce sont des petites heures, des heures pendant lesquelles ça m'amuse de V.0US voir travailler.

— Ça ne fait rien, dit Claude : ça com})tc sur le temps. Vous travaillez le dimanche, n'est-ce pas? Mettons quatorze heures de travail le dimanche. Alors, ces quatorze heureslà, je vous les fais gagner dans la semaine. Donc, vous n'avez plus besoin de travailler le dimanche.

Elle ne se rendit pas tout de suite.

— Non, non, non, disait-elle encore. Le compte n'est pas juste. Vos heures devaient être prises sur le travail de nuit.

Bref, une semaine vint, où il y eut un dimanche. Ce fut môme un beau dimanche.

Cl', on lu; NO LE. 18»!

loutre lo Ciel et la Terre, l'air élail doux, paisible, plein de soleil, et un petit vent de rien du tout qui passait dans les arbres balançait les feuilles : « Je ne vous remuerai iiuèrc, mais je vous remuerai un peu, pour que l'on sache que j'existe. » Et il était si bon que l'on avait envie daller au-devant de lui. Claude arriva, qui, dans la rue, l'avait rencontré. 11 dit :

— Angèle, j'ai besoin de vous parler. Je viens vous demander de passer votre dimanche à la campagne. Nous prendrions le train.

Puis il se tut, parce que la chose était trop grave pour qu'il s'en rendît entièrement responsable.

II était sept heures et demie, il se contenta seulement de ne pas commencer le ménage.

Elle ne répondit rien pendant un temps. Elle regarda à droite, elle regarda à gauche, puis elle regarda en face. Alors, elle dit :

— Vous ne croyez pas qu'on s'enir liera, à la fin, toute une journée sans travailler?

Il répondit :

— Je n'ose pas vous assurer que nous nous amuserons beaucoup. Mais quand on se repose, on ne s'ennuie pas.

Ils ne parlèrent pas davantage, et Angèle fut bien vite habillée.

Ce fut plus que le repos, ce fut le plaisir. Ils eurent la preuve tout de suite qu'une chose existait, qui s'appelait le plaisir. La campagne entière était plus grande que le cimetière Montparnasse. On était en juillet. Les blés étaient si beaux, les blés étaient si blonds que l'on ne pensait plus au travail, que l'on ne pensait plus à la douleur : la Terre produisait du pain ! On ne pouvait pas se contenter, rien qu'à les voir; il fallait qu'on en parlât. On disait :

— C'est du blé !

Et l'on disait aussi :

— Oh ! il y en a encore dans le champ là-bas!

II y avait des arbres, il y avait de l'herbe, il y avait des chemins, il y avait des oiseaux.

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Angèle demandait :

— Est-ce qu'il y a aussi des paysans chez les oiseaux?

11 y eut un vrai paysan, en bras de chemise, une serpe à la main. On en avait un peu peur et l'on n'osait pas tout de suite cueillir les coquelicots et les hleuets. On les regardait en silence, on avait envie de dire:

— Je vous remercie, mon Dieu, d'avoir mis des fleurs à côté du pf>in.

Angèle avait une sorte d'orgueil, et comme si elle eût participé à la gloire d'un beau pays :

— Vous savez, je ne suis pas Parisienne. Je suis venue au monde à la campagne.

Il y avait un petit ruisseau de rien, pour que l'on pût s'amuser à sauter de l'autre côté. 11 y avait un pont, pour que l'on n'eûtmême pas besoin de sauter. Il y avait l'air qui venait franchement, sans qu'aucune maison l'arrêtât en route. Il y avait le ciel partout, au-dessus du monde entier, un ciel qui ne s'arrêtait qu'à l'horizon, et bleu, libre, un

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ciel san ^umée, un ciel sans usines, un ciel tout en . el.

— Je n'avais jamais remarqué que le ciel occupai i ant de place.

Et, quand ils furent las d'avoir marché, c'était 1 : îeure de déjeuner. 11 se passa même quelque chose de très bien : l'un et l'autre avaient faim.

— Ilein, ça en vaut la peine! disait Chiude.

Peu importait qu'il y eût beaucoup de monde et qu'ils fussent dans un restaurant des environs de Paris : la campagne emportait tout !

— Vous boirez du vin, disait Claude.

Elle ne l'aimait pas, mais elle avait envie de faire plaisir aux gens, de faire plaisir aux choses ; elle avait envie de faire plaisir au vin. Le vin était léger, frais, assez surprenant; elle n'y était pas habituée et le comparait aux bonnes choses. Elle disait :

— On croirait qu'on boit du chocolat.

La liberté était là, avec tout ce qu'elle en-

CROOUIGNOLE. 187

traîne : 1 joie, la vraie respiration, ce grand appétit que l'on éprouve an milieu ri i monde, un sentiment inconnu que la vie est toute neuve.

Ils la goûtaient. Ils mangeaient des petits pois, et ils mangeaient mieux que dos petits pois.

— Je ne sais pas ce que j'ai dans la l)ouche pour que tout soit si bon, disait Claude.

Il y eut des fraises. Angèle leur riait, comme on rit à une personne que l'on rencontre enfin. Et pour que cela fût encore plus vrai, elle leur parla. Elle dit :

— Bonjour, fraises !

Et quand ils eurent mangé, il y avait autre chose qui allait arriver.

C'est l'après-midi que l'on s'aperçoit que les arbres sont utiles. Les peupliers sont les plus sensibles et, s'associant ave ; toutes leurs feuilles aux jeux de l'air, fon. jue non seulement l'on respire, mais aussi l'on voit le vent. Il les retroussait, comme lela, tout

simplement, comme un jeu; ensuite, il s'en allait ailleurs, ensuite il arrivait à vous.

Ce ne fut pas un peuplier qu'ils choisirent; ils se couchèrent tout bonnement à l'ombre d'un arbre ilont ils ne connaissaient pas le nom.

— 11 fait bon d'avoir travaillé toute la semaine, disait Claude.

Son mot se justifia : « Quand on se repose on ne s'ennuie pas. » Hier à cette heure-ci, je tirais l'aiguille : tirer l'aiguille fait passer le temps. Aujourd'hui, maintenant, je ne tire pas l'aiguille, et j'en ai si peu l'habitude que cela me distrait. Ne pas tirer l'aiguille est une occupation. Angèle sentait encore qu'elle n'était pas dans sa chambre, qu'elle n'était pas assise sur une chaise et qu'une aprèsmidi peut passer comme si les chemises n'existaient pas. C'était comme un nouveau système du monde. Bien des choses s'éclairaient, auprès desquelles elle se complaisait, ici même, étendue sous un arbre, et se laissant aller. Les heures coulaient d'elles-

mêmes, sans laisser aucune trace dans l'azur du ciel, et le repos existait matériellement, dans un bras que l'on glissait sous sa tête, ' dans une jambe que l'on étendait sous sa jupe, dans tout un corps que le souvenir de la machine à coudre quittait insensiblement pour faire place à un rythme nouveau. Elle disait :

— Je me souviens qu'il y a quatre saisons : le printemps, l'été, l'automne et l'hiver. Les saisons se suivent d'elles-mêmes. Le Bon Dieu n'a pas besoin de les coudre pour qu'eUes tiennent l'une à l'autre.

Et ces mots étaient ridicules, mais Angèle pensait à de grandes choses qu'elle ne savait comment exprimer.

A un moment donné, la montre de Claude marqua trois heures, sans que l'on s'y fût attendu; à un autre moment, elle marqua quatre heures et demie. Les arbres, le vent, l'herbe, l'espace, le soleil, tout était en place; une fraîcheur charmante assemblait dans votre corps un bien-être inattendu.

190 CKOOUIGNOLE.

— On ne se figurerait pas qu'il y a au monde des malheureux, disait Claude.

Et puis la journée s'avança. 11 y eut des ombres, il y eut le soleil derrière un coteau, il y eut tout au-dessus de la Terre un silence qui montait et s'en allait rejoindre les cieux.

— La journée est finie, dit (llaude.

Ils ne savaient pas comment elle avait passé.

Cette journée fut une date.

— J'ai aéré son travail, pensait Claude.

— Il y a des jours où l'on peut se passer de travailler, pensait Angèle.

Le goût de la vie est tel, qu'on se le rappelle pendant longtemps. Certains jours, Angèle n'y résistait pas. Elle reculait la machine à coudre et se penchait sur le cimetière. Ce sont les machines à coudre qui sont mortes et les cimetières qui sont vivants. Des gens qui n'avaient rien à faire flânaient dans les allées. Les arbres sont libres et reçoivent l'air, les oiseaux, le soleil, la vie comme elle

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coule; les arbres reçoivent tout ce qui vient à eux, el, groupés, par masses de douceur et <le bonté, hochant la tète quand souftle le vent, les arbres répandent sur la terre, à leur pied, un bonheur que l'on voudrait aller respirer. Les arbres ne font pas de chemises. Parfois, Angèle disait à Claude :

— Tant pis ! Je ne travaillerai pas ce soir après dîner. Voulez-vous que nous nous promenions ensemble ?

— Mazette ! répondait-il. On dirait que vous y prenez goût.

Et s'il n'avait pas voulu l'accompagner, peut-être se fût-elle promenée toute seule.

Les premiers temps, ils marchaient simplement, dans la fraîcheur, dans le repos, dans la joie d'être là où l'on est. Ils ne parlaient pas, parce que les paroles laissent échapper tout ce que l'on contient. « J'ai travaillé tout le jour, et maintenant j'ai fini, » pensait Angèle. L'air qu'elle respirait entrait plus loin que d'ordinaire.

Un peu plus tard, l'air naturel ne lui suffit

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plus. Ils s'arrêtaient à une terrasse de café. Les boissons ralraîchissanlcs rafraîchissent l'air que l'on respire et il le faut. Un peu plus tard encore, de café en café, ils rencontrèrent un café-concert. Ils ne mirent pas longtemps à s'apercevoir qu'ils pouvaient bien entrer. Ce fut très beau d'ailleurs : Angèle riait aux mots, riait aux gesles, riait à la pensée que les cafés-concerts pussent exister. Et lorsqu'elle en sortit, la vie n'était pas ce qu'elle était auparavant : la vie contenait un feu subtil que, seuls, les plaisirs de Paris savent allumer. Elle ne goûtait plus l'air de sa fenêtre, le cimetière Montparnasse lui-même était désolé. Volontiers Angèle eût dit, si un soir ne lui apportait pas ses artifices : « Se promener, ce n'est pas amusant : il faut toujours marcher. »

En ce temps-là, Croqiiignole arrivait au bureau le matin. D'abord, il déballait son tiroir : la plume, le crayon, n'oublions pas la gomme, et il étalait trois règles d'un seul coup. Après cela, il n'avait plus qu'à s'asseoir. Il s'asseyait, on vit môme des jours où pendant trois minutes il restait assis. Mais bientôt il rejetait les trois minutes à la fois. Elles rétoufTaient.

Tout le jour, il donnait de la tête contre les murs, marchait parla pièce, appuyait des deux pieds, et, secouant tout, autour de lui, compromettait la solidité de l'éditice et faisait danser dans les placards les vieux encriers comme de la vaisselle. On disait :

19't CROQUIGMOLE.

— 11 fait plus de bruit qu'une voiture. Il répondait :

— Le foie de l'homme est un lourd fardeau ! Tout le jour, avec sa chaleur, tout le jour,

avec son poids; et si, parfois, il s'arrêtait derrière l'un de ses compagnons, un souffle de bête sauvage sur la nuque de l'homme courbé, une odeur de viande sur le chien domestique, on ne sait quoi qui sentait la chasse troublait l'employé de bureau.

— Enfin, allez donc vous asseoir et laissezmoi la paix.

Croquignole répondait :

— Les foies de l'homme sont en marche et rien ne saurait les arrêter.

Parfois il appelait le garçon et lui donnait cent sous.

— Apportez-moi des sandwich, apportezmoi des cannettes.

Le garçon apportait tout :

— J'ai le sang fort. Il me faut de la viande. Plus d'un en mangeait avec lui, plus d'un

lâchait son travail et se mettait à manger. 11

t.ROOUir.ISOLK. 19ti

y eut des cannelles célèbres : ce furent celles qui arrosaient plusieurs sandwich.

— On y prendrait goût, s'écriait quelqu'un, il disait alors :

— Nous allons en faire venir d'autres. La peau de notre ventre peut s'étendre encore.

îl repoussait l'ennui, d'un coup de dents.

Mais, bientôt, le repos succédant aux cannelles, d'un mouvement d'épaule il rejetait le repos.

11 se levail soudain :

— Ça y est. Je penche du côté de la porte. 11 l'ouvrait tout entière et sortait sans

peur, avec le bruit de ses deux talons.

— 11 vous entraînerait à sa suite, disait-on quand il était parti.

Ce fut un jour oîi ceci le portait chez Madame Fernande. Le voici. Il accroissait sa vie d'un mot qu'il prononçait lui-même et retroussait déjà ses manches en montant l'escalier.

— Voilà Croquignole qui monte !

Il arriva bien vite : pan pan pan ! Il faut qu'une porte s'ouvre. La vie parfois se joue des hommes et protège les portes auxquelles ils allaient frapper. Ce fut la porte d'à côté qui s'ouvrit. Il entendit un bruit, tout d'abord, puis il vit un visage, deux yeux, une bouche, et quelqu'un qui se mit à dire :

— Elle n'est pas là !

Il fit :

— Ah ! elle n'est pas là ?

11 reconnut tout de suite Angèle, et ce fut à Angèle qu'il répondit ainsi.

Elle habitait tout à côté ; sa porte était ouverte encore.

Elle ajouta:

— Je pense qu'elle ne tardera pas à rentrer. Elle avait bien changé. Certes, elle vivait

toujours au milieu des chemises. Elle disait autrefois : « J'en aijusqu'aux deux oreilles ! » Mais le temps avait passé. Elle s'était dit : « Les chemises ne sont pas mon âme. » Et de jour en jour, comme elle s'en dégageait, sa tète d'abord les domina, puis elle respira

un peu plus dans l'espace et respira un peu moins dans les chemises, si bien qu'à la lin du compte elle conquit sa liberté. Elle ne leur donnait plus rien de ses pensées : c'était bien assez qu'elle leur donnât ses doigts.

11 y eut à cette époque beaucoup de place dans sa tête. Il y eut de la place pour ce qui se passait sur le palier, il y eut de la place pour le coup que Croquignole avait donné à la porte voisine, et lorsqu'il entra, il y eut de la place pour celui qui se présentait.

Il dit :

— Si elle n'est pas trop longtemps, je peux toujours l'attendre.

Elle répondit :

— C'est ça : entrez donc, vous vous assoirez un moment.

La chambre était petite, la chambre était ce que sont les chambres, avec le travail qui les emplit. Sur la cheminée, comme une pendule ; sur la table comme une lampe ; sur les chaises comme un visiteur; sur le lit, pour qu'on ne pût pas se coucher, et dans les

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coins, la toile, la cretonne et le calicot semblaient être chez eux et n'eussent voulu se déranger pour personne.

Il regarda toute chose, il posa son regard, il prit même un temps pour poser son regard.

Ensuite il eut tout vu et s'écria :

— Alors il y a une petite femme ici?

Puis, comme il fallait bien qu'il fît un geste,

il s'approcha de la fenêtre et dit :

— Ah ! oui, vous donnez sur le cimetière Montparnasse !

Il n'y avait pas besoin de lui répéter cela deux fois. Angèle partit aussitôt :

— Figurez-vous, jusqu'à ces jours derniers j'avais pris l'habitude de mettre ma machine à coudre devant la fenêtre, comme ça, à. la place d'honneur. Alors, je ne donnais pas sur le cimetière Montparnasse, je donnais sur ma machine à coudre. Et voilà que dernièrement, tout d'un coup, je me suis aperçue que j'étais une petite sotte. Qu'est-ce que j'ai fait? Je l'ai poussée, je l'ai mise n'importe où. Je me suis installée devant la fenêtre, à sa

place. Je vaux bien une machine à coudre. Et maintenant, je suis là. Je prends ma vue tout entière.

Elle parlait avec sa bouche, elle s'animait, elle parlait aussi avec ses yeux. Il dit :

— Elle est gentille, la petite femme!

C'est alors qu'on vit apparaître l'animal que Groquignole appelait le zèbre du Jardin des Plantes. Au Jardin des Plantes, il y avait un zèbre qui venait de l'Afrique, un zèbre qui venait de l'espace. Il était là, entouré d'un treillis, dans une cour moisissante. Il fallait bien que ses quatre pieds vécussent comme ils avaient vécu. Pendant un temps il tricotait en tous sens le pauvre carré qu'on lui avait laissé; puis, soudain, renonçant à le voir s'élargir sous ses pas, il s'arrêtait, mais ne s'arrêtait pas comme une autre bètc se fût arrêtée.

Ses quatre pieds gardaient leur feu, et sans relâche, tout autour d'eux, avec leurs sabots, fouillaient le sol, grattaient la pierre, ébranlaient le treillis, et, puisqu'ils étaient faits

pour le mouvement, n'en voulaient rien laisser perdre et le plaçaient un peu partout.

Il y eut dans la chambre d'abord quatre mètres de long sur trois mètres de large, puis il y eut les deux diagonales, que Croquignole ne put parcourir, parce que la table et les chaises arrêtaient ses pas. C'est alors qu'il songea à la fenêtre, et pendant qu'il l'ouvrit, il eut quelque chose à se mettre sous la main. Ensuite il y eut de la place dans la toile, de la place dans la cretonne et de la place dans le calicot.

11 y plongeait le bras, il écartait les doigts et lançait le tout un peu plus loin, comme avec une pelle.

Elle dit :

— Vous allez me faire du désordre!

Il répondit :

— Je ne peux pourtant pas fourrer mes mains dans mes poches.

11 fut plus heureux que le zèbre et trouva bientôt à les employer.

Angèle avait deux joues; il tapota l'une

d'elles, et quand il eut fait cela, il remarqua qu'il pouvait encore tapoter l'autre :

— Hé, hé! elle a deux petites joues!

Elle était innocente encore et dit :

— Vous ne vous en étiez pas aperçu?

Puis elle rit, comme après un bon mot. Le zèbre, du reste, s'en tint à sa nature, et

ses pattes de devant eussent gratté des pierres.

Il continuait : « Une épaule, deux épaules, deux bras ronds I »

Et quand il en fut là, il eut un mot : « Fausse maigre ! »

Et un peu plus tard : « Un joli petit visage, avec un sourire au milieu ! Est-ce qu'on peut y poser un bécot? »

Le zèbre, maintenant, approchait sa bouche.

Elle répondit :

— Laissez-moi, il faut que je travaille. C'est alors que le zèbre sentit que ses quatre

pieds allaient être inutiles et qu'il lutta pour eux. Un élan. Zèbre par-dessus le treillis, zèbre par-dessus les barrières, zèbre en pleine course. Il dit :

202 CKOQUtGNOLi:.

— Aucune femme n'a jamais travaillé devant moi !

Et d'un seul mouvement, comme en ont les zèbres dans la liberté, Croquignole lança son bras droit.

Il appelait son bras droit la patte du mâle. La patte du mâle s'abattit sur Angèle.

11 dit :

— Eh bien, travaillez donc maintenant!

Ce n'est pas parce que la patte du mâle

était lourde; c'est parce que la patte du mâle était Q)iaude. Le corps humain est bon conducteur, et par les voies les plus directes, la chaleur fait en lui son chemin et ne s'en va que lorsque la patte du mâle s'en va. Elle résista pourtant :

— Eh bien, écoutez, je ne travaillerai pas. Mais promettez-moi de ne plus me toucher.

Il répondit :

— Ça, mon petit, c'est pas des choses à dire. Et le mâle y alla de l'autre patte encore.

Vraiment ce corps fut contenu entre deux pattes.

t: H Ou un; NO LE.

Ahl lu as des hunchcs. Voici pour les liane lies 1 Tu as dos seins, voici pour tes seins! Et un peu plus bas, parmi les jambes, avec ironie, dans ce que rÉglise appelle le giron 1

Elle se débattait encore un peu. Pour lui, il en (Hait déjà aux gros mots :

— Allez, allez! Faut pas bouder contre son ventre.

Elle ne bouda plus.

11 y eut des secondes où, quand l'iiomme faisait un geste, la femme eût pu glisser et gagner sa liberté. Elle s'en gardait bien. Quand la patb^ du m aie la quittait, il lui semblait que quelque chose à quoi elle tenait s'en allait en même temps. C'est la chaleur que Ion a reçue et qui est si l)onne qu'on ne peut plus s'en passer. Et puis elle n'avait jamais connu la |>areille. Alors toutes sortes de petits sentimenls qu'elle possédait en elle se trouvaient tout à fait à l'aise et n'avaient [)his froid dans son sein.

Elle disait :

204 CROgUIGNOLE.

— C'est vrai, dites, que vous avez une vie si drôle ! On m'a dit que vous n'étiez jamais chez vous, que vous sortiez dans Paris, que vous dépensiez de l'argent pour vous amuser.

11 riait :

— Et qui est-ce qui vous a dit ça?

— Et puis on m'a dit aussi que vous disiez des mots très drôles. Qu'est-ce que c'est que les foies? Ça n"cst pas vrai, dites, que vous avez les foies blancs? La première fois qu'on m'a parlé de ça, moi j'ai cru que c'était parce que vous alliez mourir.

Il répondait :

— Oh ! bon Dieu, quant à mourir, je ne suis pas sur le chemin.

Elle continuait :

— Vous allez au théâtre aussi ?

— Oui.

— Eh bien, je veux que vous m'emmeniez au théâtre.

— Mon petit lapin, le jour où tu voudras, je prends un caoutchouté, je te colle à côté de moi, nous filons comme le zèbre lancé d'une

main sûre. Seulement tu vas être gentille!

— Oh! c'est ça; je ne suis encore jamais allée en fiacre !

Et elle ajoutait :

— Et puis, j'aimerais bien dîner dans un beau restaurant.

— Petite coquine!

Et la patte du mâle battait autour des paroles, la patte du mâle rassemblait les mots, rassemblait les gestes, rassemblait tout ce qui sortait de la femme. La patte du mâle pesait là-dessus.

11 ne craignait plus rien. 11 disait :

— Eh bien, et Claude?

— Oh! il est gentil. Il m'aide à travailler; seulement, voilà : auprès de lui on se rappelle toujours qu'il faut travailler!

Et d'un coup, la patte du mâle envoyait Claude vers la gauche, par delà la fenêtre ouverte. Alors il ne restait plus qu'elle dans la chambre. Patte forte, patte chaude,, patte de joie, patte de vie, patte de plaisir, elle renversa un paquet de chemises, bouscula la

206 CROiJUIGNOLE.

machine à coudre, transforma la chambre, et, soulevant l'ouvrière comme une femme, la poria sur le lit, sans crainte de chiffonner la toile, la cretonne ou le calicot.

Ce ji'esL qu'un quart d'heure plus tard que Madame Fernande rentra.

11 y eut le lendemain. Le lendemain, Croquignole arriva au bureau. Rien n'avait changé.

Claude s'asseyait d'abord, et ensuite il croisait ses deux bras. Il portait une chose précieuse au fond de lui-même et ne remuait pas trop, de crainte de la laisser tomber.

On lui demandait :

— Et les petits bouts de bois? 11 y a longtemps que vous n'avez taillé des initiales au bout de vos règles?

Il répondait :

— Maintenant, j'ai du travail en dehors. Croquignole s'assit à son tour. Il n'aimait

pas beaucoup le silence et ne lui donnait que

juste le temps qu'il faut pour pouvoir reprendre sa respiration entre deux discours. On vit ce jour-là un spectacle imprévu. Groquignole dans le silence, et dix minutes avaient passé; Croquignole dans le silence encore, on regardait sa montre : vingt minutes! Au bout d'une demi-heure, personne n'y put tenir :

— Ou'est-ce qu'il y a donc? Vous êtes malade ?

11 répondit :

— J'ai quelque chose dans la peau qui ne veut pas passer.

C'était bien vrai. Il avait d'abord ajouté son aventure à toutes les aventures de sa vie, et comme elle était la dernière, il la portait par-dessus les autres. Elle l'accompagna auprès de Madame Fernande, ainsi qu'un compagnon dont la présence vous fortifie ; et puisque l'amonr ne va pas sans crainte, puisque la femme dont on a besoin peut vous manquer un jour, il gardait son aventure auprès de lui comme un commerçant garde un fonds de réserve pour faire face à l'adver-

site. Elle Taccompagna dans un café, où il était entré pour boire, et trois verres d'alcool se mêlèrent à son aventure. Elle l'accompagna dans la rue, pour le distinguer des passants qui ne l'avaient pas eue; elle lui faisait lâcher un mot quand une femme passait : <( Je te tomberais, comme je les ai tombées toutes ! » Elle marchait au milieu de ses pas avec un bruit sonore. Il s'écriait : « Voilà comment je suis ! »

Il y eut un changement soudain.

— J'ai quelque chose dans la peau qui ne veut pas passer.

Ce fut d'abord en montant l'escalier, ce fut ensuite en ouvrant la porte du bureau, quand il aperçut Claude. L'aventure l'accompagnait encore; il la porta jusqu'à sa place; i'I l'assit avec lui, il garda le silence, et sentit qu'elle ne le quittait pas. Peut-être lui-même n'eût-il pas voulu la quitter aussitôt.

Elle était bonne, elle était chaude, la patte du mâle avait battu si fort que chacun en eût été étonné. Jamais il n'avait parlé de la

CROOUIGNOLE. 209

patte du mâle. 11 avait déjà pensé à en raconter l'histoire, sur la route, et comme il y pensait plus encore, il s'apercevait davantage que Claude était auprès de lui. Alors il n'y eut plus l'ancien Croquignole, et sa joie qui, gonilant sa peau, lui sortait en phrases si pleines que chacun en prenait sa part. Il y avait un homme, et dans cet homme une aventure qui, se traînant dans sa vie, s'arrêtait et l'étoufTait.

— J'ai quelque chose dans la peau qui ne veut pas passer !

On lui répondit :

— Ça, mon vieux, il n'y a qu'un remède, c'est un vomitif!

Il ne dit rien tout d'abord. Un peu plus tard, il se leva comme il se levait, s'avança vers Claude, le saisit par son vêtement, l'approcha de sa face.

— Toi, mon ami, tu vas prendre ton chapeau, et descendre avec moi immédiatement.

Claude n'avait pas l'habitude de la résistance. Trois minutes plus tard, ils étaient dans la rue,

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