C.nOQL lUNULE
(lant lesquelles (Claude ne découvrit rien qui pût lui faire particulièrement plaisir.
Alors Croquignolo dit :
— Maintenant, voilà pourquoi je t'ai fait descendre. Je t'ai fait descendre, parce que nier après-midi, entre trois et quatre heures, j'ai couché avec Angèle.
— Comment, mais je l'ai vue hier soir! — ' Alors, c'est qu'elle ne t'a rien dit I
— Non, mais toi, tn crois qu'elle se laisserait faire?
-^ Puisque je te dis qu'elle s'est laissé faire.
— Ah!
Le silence, une fois encore, s'en mêla, mais cette fois-ci Groquignole but une gorgée. Au bout d'un temps, il en but une seconde; puis il reprit :
— Tu avais l'intention de te marier avec elle?
— Eh bien, oui! Je la connaissais depuis quelque temps, j'allais chez elle tous les jours. Il n'y avait pas moyen de faire autrement.
— Tu vois !
Il y eut un instant pendant lequel il semblait qu'ils eussent tout dit. Puis Claude en vint à s'écrier :
— Quand même, Croquignole, je n'aurais pas cru ça de toi,
— Mon vieux, écoute, je ne l'ai pas fait pour faire le mal. Que veux-tu ? Je reste une heure dans une chambre avec une femme.
Que faut-il que je fasse? Je ne peux pourtant pas l'aider à coudre des chemises ; ça n'est que ce matin, en te voyant, que je me suis rappelé que tu la fréquentais.
— Enfin, Croquignole, je suis resté plus d'une fois dans sa chambre, je te promets que je n'ai jamais porté la main sur elle.
— Justement, tu vois que tu as eu tort. Il ne tenait qu'à toi d'en profiter.
Claude appuyait d'abord sa tête sur sa main droite, ensuite il l'appuya sur sa main gaucho. Quand sa tête fut appuyée sur sa main gauche, il ne sut que faire avec sa main
droite. Il ne lui restait plus qu'à mettre sa tête entre ses deux mains.
Il l'y mit bien, il l'y mit avec force, et, bouchant ses deux yeux de ses dix doigts, immobile comme une chose, il fut en face de Croquignole et se tint là.
— Voyons, mon vieux, disait celui-ci. C'est de ta faute, aussi. Si tu avais pris la précaution de coucher avec elle le jour où tu l'as connue, elle aurait tenu à toi, elle aurait résisté, je m'en serais aperçu, je n'aurais pu rien faire. Je suis un salaud, ça c'est comme tu voudras, mais enfin, voyons, pourquoi n'as-Ui pas couché avec elle? Elle ne te plaisait donc pas? Alors, pourquoi te fais-tu de la peine ? Bois donc, va, ça passera.
Claude ne buvait pas. Immobile, contenant sa tête avec ses deux mains, il recevait la douleur comme on la reçoit d'ordinaire, en silence, et lui préparant déjà la demeure. 11 eut beaucoup à faire. Le plus difficile, ce fut peut-être de rester droit. Parfois un mot de Croquignole t'arrivait ici ; là où ce mot
214 CROQLIGNOLE,
,t'avait touché, ta chair s'ouvrait et accueillait ce mot. Tu coutenais du plomh comme un blessé. Parfois, dans l'endroit le plus chaud, parfois dans l'endroit le plus tendre, là où tu te tiens loin des hommes, là où tes sentiments n'ayant plus peur d'être des sentiments s'étendent et baignent des pensées si délicates que tu ne les montres à personne, de crainte de leur faire mal; à l'endroit même où tu es religieux et fidèle, dans un coin là où tu étais bon, dans un coin là où tu étais heureux, un mot venait de tomber. Tu t'en entretenais avec toi-même :
— Je n'aurais jamais cru que les mots pussent aller si loin.
Il était bien tard quand Claude se leva pour les fuir. 11 fut heureux d'avoir gardé son chapeau sur sa tête et de n'avoir pas un autre geste à faire que celui du départ. 11 voulait espérer encore, et, par une fuite ridicule^ comme la bête croit s'éloigner de ses blessures en s'éloignant du chasseur, il prit droit devant lui, à grands pas.
Cr.OQUIGNOLE. IV)
Croqaignole eut le temps de payer, do sortir et de l'apercevoir au loin. Il courul, il s'approchait déjà, le voici :
— Eh hien, mon vieux, voyons, qu'astu ?
Chiudo marchait, [)oiir marcher, pour ({u'il n'y eût rien autre chose au monde que sa marche.
— Allons, ne marche donc pas si vite, si lu veux que je reste avec toi.
Et Croquignole restait déjà. Il restait avec sa présence, il restait avec le poids (juc tes hommes appuient sur nous pour qiK* nous sentions qu'ils sont !à.
Alors, Glande ohliqaait vers la droite, Claude s'écartait, Claude s'élançait vei's un arbre et le prenait à pleins bras comme si les arbres seuls eussent pu le secourir : Enlin ! pensait-il. Il vomit d'abord le petit déjeuner du matin (|ui se composait d'un bol de cale au lait et d'un croissant et coûtait ([uatre sous. Il vomit ensuite la bière brune qui est m;Mlleure (}ue la blonde. Et quand il
eut vomi cela, Croquignole était encore auprès de lui :
— Prends garde, tu vas faire tomber ton chapeau. Veux-tu que je te tienne la tête?
— Ah ! ça me fait du bien, disait Claude.
— Tu devrais venir au café, répliquait l'autre. Tu prendrais du thé, ça t'aiderait à digérer.
11 lui disait aussi :
— Fais un effort. Fais comme si tu avais autre chose à vomir. Des fois ça vous facilite.
Et Claude écoutait les paroles l'une après l'autre.
— Va-t'en, Croquignole. Laisse-moi tout seul. J'aime mieux être tout seul. Et puis tu ne peux toujours rien y faire.
— Mais enfin, si tu es malade...
— Ce n'est rien, va. J'aurai déjeuné trop vite ce matin.
11 y eut un moment de silence pendant lequel Croquignole ne s'en allait pas :
— Claude, disait-il, je crois que tu m'en
veux. Si je savais que c'est parce que tu m'en veux, je resterais avec toi.
— Pourquoi donc est-ce que je t'en voudrais? répondait Claude.
— Enfin essaye tout de même de faire quelques pas, et puis je te laisserai.
Claude lâcha son arbre, il alla jusqu'au suivant, il put aller jusqu'à celui qui suivait le suivant, et quand il eut atteint celui-ci, il put aller plus loin encore.
— Allons, au revoir, dit Croquignole. Je suis bête, je n'aurais pas dû te fairê>boire de la bière.
— Maintenant, est-ce que je n'ai plus rien à vomir? pensait Claude.
Il fit plusieurs pas. Vraiment, il n'avait plus rien à vomir. Pourtant il vomit une fois encore, pour lui-même, d'une manière ridicule et en se forçant, comme s'il eût voulu faire bonne mesure. Alors il alla beaucoup mieux. Il marcha :
— C'est fini ! se disait-il.
II marcha d'abord pour sentir à chaque pas
qu'il n'avait plus rien à vomir. Il marcha d'abord pour sentir à chaque pas que Croquignole n'était plus auprès de lui.
On était en septembre. Un air meilleur, un air comme attendri circulait dans le monde, et, le long des quais, parmi les arbres jaunissants, le vent, pomme un enfant, s'amusait avec les feuilles. Plus d'une le suivait déjà, et, dans une chute insensible, se conformant à la mort comme aux règles d'un jeu, tombait sur l'épaule du promeneur, aux trois quarts verte encore. Au bout de cent mètres, tu avais de quoi faire un bouquet. On eût dit que la Nature voulait attirer ton attention. Le soleil consentait à ne pas être un roi, et, tout au-dessus de la terre une brume délicate endormait les couleurs et dominait la vie comme un grand sentiment. L'air était palpable, l'air était comme il le faut aux malades et t'accompagnait dans tes pas. Tu avais envie de l'associer à tes peines. Tu lui parlais comme à une personne.
— Je t'aurai vu trois fois cette année, lui
disait Claude. La première fois, je me souviens de ton jour de printemps. Tu étais si beau, tu étais si fort que tu m'as fait peur et que je suis allé trouver Jean Morentin. La seconde fois, tu en étais à Tété, il y avait Angèle, nous venions de te découvrir, et tu étais un air paisible que l'on respire en y pensant. Tu m'as trompé, air paisible de l'été, et voici qu^à l'automne je retrouve mon camarade du printemps.
Il fit plusieurs pas, il eut plusieurs pensées, mais à chaque pas comme à chaque pensée : « Voici qu'à l'automne je retrouve mon camarade du printemps. »
Il s'en approcha d'abord avec douceur.
— C'est moi, Jean Morentin.
Et pour qu'il n'y eût pas trop de surprise, pour que Jean Morentin acceptât la rencontre, il la lui expliquait déjà :
— J'étais sûr que nous finirions par nous revoir.
Jean Morentin était un homme de cinquante ans, à gros sabots, mais dont les pieds
220 GROQUIGiN'OLE.
étaient plus lourds encore que des gros sabots. Il marchait comme cela, en les soulevant, à grand effort, en ne parvenant pas toujours à les soulever, et il résonnait contre lès pavés comme les pauvres qui semblent contenir de la ferraille. Tout son corps s'inclinait et s'occupait à marcher. Et aussitôt Claude s'adressait à lui :
— Hein, mon vieux, ça n'est pas commode de faire son chemin dans le monde !
Il lui racontait alors :
— Tu sais, cette petite Angôle. Du premier coup, j'ai pensé à toi. Il y a une heure, en somme, que cela s'est passé. Il me semble que je le savais déjà. Il me semble que cela s'est passé au temps de mon enfance, quand la vie était difficile et que j'habitais auprès de chez toi.
C'est Jean Morentin qui fut étonné. On ne peut pas dire qu'il comprenait les paroles : c'était bien assez qu'il sût qu'elles s'adressaient à lui.
Alors il répondait. II se campait sur le quai
CROOUIGiNOLE. 221
et, là, dans la surprise, à chaque mot présentant sa face, il riait d'un rire simple et que l'on voyait s'élargir. Il riait d'être un homme comme les autres, ayant su éveiller l'attention. Il recevait les mots sans détour, avec un rire dans toute la figure.
• — Oui, c'est moi, disait Claude. C'est moi, je suis venu, je te parle. Et puis c'est comme toi. Ta vie ressemble à la mienne, Jean Morentin. Je suis venu à toi comme on revient chez soi quand on ne sait plus où aller. Je me souviens de tous les événements de ta vie, Jean Morentin. Je peux te les raconter :
La journée était iinie. Jean Morentin; la journée était bien fini« puisque tu rentrais. On t'entendait de loin. Si les pauvres ne faisaient pas tant de bruit, les riches ne s'apercevraient même pas qu'il y a des pauvres. Tu rentrais. On appelait ta femme la Marie du Jean. La Marie du Jean avait trempé la soupe, alors vous la mangiez. Comme la soupe ne contenait pas encore assez de pain,
tu mangeais un morceau de pain après la soupe. Ça allait très bien, Jean Morentin : J-a journée finie, la soupe mangée. Tu pensais alors à la Marie du Jean. Tu lui posais la main sur l'épaule, elle comprenait ton désir. C'était une sorte de bête des bois et qui grondait quand ça niétait pas son moment. Tu lui posais tes deux mains sur l'épaule pour qu'elle ne t'échappât pas. Tu la voulais. D'une secousse la bête te rejetait loin d'elle. Tu n'y pouvais croire, tant ta passion était naturelle et forte et tu la poursuivais comme on poursuit son droit. C'est alors qu'elle saisissait son sabot, et dressée derrière la table pour que les meubles mêmes la préservassent de ton atteinte : « Ne m'approche pas, chien enragé, ne m'approche pas! Je te fous mon sabot par le travers de la gueule. » Et quand vous vous couchiez, elle le gardait sous le traversin. Jean Morentin c'est ainsi. On se dit : « La vie va se calmer, je lui ai donné mon travail de tout le jour, et j'en attends maintenant un peu de plaisir. »
C'est alors que la vie s'empare de son sabot. Et quand Claude avait fini de raconter son histoire, il s'en répétait tout les mots pour qu'eHe recommençât encore. C'était une manière de garder Jean Morentin plus longtemps près de lui. Ils marchaient côte à côte dans le même lieu, avec les mêmes pas, et lorsque l'un d'eux sortait une pensée, l'autre la recevait. Elle tombait avec un bruit doux comme le bonheur lorsqu'il tombe dans une âme qui le sait recueillir. Ils marchaient. Claude disait :
— Tu es un pauvre !
Et il ajoutait aussitôt : s
— Ça ne fait pas mal d'être pauvre ! Nous y sommes habitués.
Ils causaient encore, parfois :
— Il y a longtemps, n'est-ce pas, qu'on a découvert ces choses-là chez nous. Moi, du plus loin qu'il me souvienne, tout est arrivé à ma grand'mère. Autrefois, quand mon père était petit, il allait tout l'été avec sa mère pour glaner dans les champs. Et quand Tété
touchait à sa fin, ma grand'mère battait le blé qu'ils avaient glané. Le blé allait au meunier; un peu plus tard le meunier rapportait la farine, il y avait bien du pain pour six mois. Il restait la paille, Jean Morentin : ma grand' mère la vendait au père Camus. Il avait un crochet, il pesait une botte de paille et disait à mon père qui savait lire : « Tu vois la marque, petit, ça fait tant de livres. » Il pesait chaque botte et il payait en les enlevant. Eh bien, Jean Morentin, ma grand'mère a su plus tard que le crochet n'était pas un crochet à livres, mais un crochet à kilos. Alors, quand tu as bien travaillé et que tu attends ta récompense, la vie te vole de la moitié.
Et il n'y a pas que ma mère, Jean Morentin, il y a moi-même.
Ils étaient tout près déjà l'un de l'autre, avec la douceur, avec l'innocence, avec cette charité des pauvres qui se donnent euxmêmes. Ils s'approchaient encore, et, dans une marche égale, le cœur en avant, ils allaient dans un monde si doux qu'ils n'y eus-
sent rien voulu changer. « Il n'y a pas que moi qui soit ici », pensait Claude. Et à chacun de ses pas, du fond de lui-même, comme un chasseur dans une bonne terre, il levait tout un peuple vivant.
Son père, sa mère; et plus loin encore dans sa race, toutes les mains noires, toutes les faces grises, et ces épaules de travailleurs qui ont grossi pour peser davantage sur les travaux forcés; et plus loin encore, en remontant au jour où il fut dit : « ïu gagneras ton pain à la sueur de ton front », la masse obscure des pauvres dont il était ie fils par les siens l'accompagnait, goutte de sueur par goutte de sueur, avec des jours sans rires, avec les rires des riches qui vous apprennent qu'on pourrait rire, avec l'unique joie que l'on gardait comme un trésor, qu'ils vous volent et dont ils ne se serviront même pas, avec la preuve sur un crâne meurtri que la vie lève son poing et qu'elle l'abaisse, avec le sentiment que le malheur n'est plus un ennemi puisque depuis
longtemps on est habitué à sa présence.
— : Jean Morentin, tu vois tout ce que je porte avec moi. Eh bien, avec tout cela, sans en rien retrancher, je t'accompagne et je suis ton frère.
Ils ne pouvaient rien ajouter, ils se promenaient encore pour être plus longtemps ensemble. 11 y eut la promenade, il y eut les pas que vous faites et qui, mieux que vos pensées, vous montrent que vous existez, il y eut les pensées que l'on s'adresse et qui, mieux que les pas, vous montrent que vous faites la même route. Il y eut une anecdote que l'on allait oublier et qui vous eût fait rire.
— Ah ! oui, à propos de ma grand'mère, racontait Claude. Figure-toi, un jour, j'étais chez un homme très riche, chez un homme très bon. Alors il se met à parler de son grand-père : « Mon grand-père était un homme riche, un homme joyeux. Sa vie a toujours été agréable. Son grand plaisir, c'était d'avoir des amis à sa table, de faire bonne chère et de
CROOI Kil^OLE. 227
se réjouir en leur compagnie. » ïu ne sais pas, Jean Morentin, je lui ai dit : « Vous vous trompez, Monsieur. Dans ce temps-là, on ne riait pas. C'était au temps où vivait ma grand' mère et j'en sais quelque chose. » Alors, je lui ai raconté l'histoire du crochet à kilos et je lui ai dit : « Vous voyez que j'ai raison ! »
Il y eut de bons rires, comme lorsqu'on se comprend bien. 11 y eut des pas de plus et l'ami qui ne vous quitte pas. Il y eut les idées que l'on remuait ensemble et qui, maintenant, vous reviennent.
— Tu as vu pour la joie. Je n'en avais pas pris beaucoup, et pourtant j'ai dû la vomir. Je ne sais pas, tu ne sais pas, nous ne savons pas garder la joie.
Et il ajoutait:
— Promenons-nous. Nous ne nous en portons pas plus mal pour ça.
C'est à peine s'il eut un mot pour Angèle :
— En tous cas, elle n'a guère été gentille. Depuis le temps que je l'aidais dans son tra-
vail, si elle avait quelqu'un à récompenser, ce n'était pas Croquignole.
Il y eut le sentiment qu'on est un pauvre, que l'on accepte son sort et que le monde va comme il le doit.
Ce fut le soir de ce même jour qu'il arrivait à Angèle une singulière aventure.
Six heures vint comme six heures vient quand on a eu de la patience, et au bout d'un temps vint six heures et quart.
Six heures et quart était le précurseur de six heures vingt. Six heures vingt tournait la clé dans la serrure, et, lorsqu'il entrait:
— Quelle heure est-il ? demandait-elle.
— Pas tout à fait six heures et demie !
Il y eut une singulière aventure. Six heures vingt ne sonne pas, et, comme elle entendit sonner, c'est qu'il était six heures et demie.
— Oh ! ce n'est rien, dit-elle.
Elle parla tout haut pour qu'il fût bien prouvé que ce n'était rien. Elle n'eut qu'une idée : elle se leva et constata que la clé était
CROQl'KiNdLE. 229
bien dans la serrure. Puis elle s'assit et ne changea rien dans ses pensées et rien dans ses occupations.
Sept heures vint avec toutes ses minutes, elle les laissait aller à leur guise, et qtiand ce fut la dernière, les chemises, l'aiguille, le travail, avec lequel il vaut mieux prendre un peu d'avance...
— Tant mieux, il n'est que sept heures ! Je vais pouvoir finir ce que j'ai commencé.
Elle ne remuait pas, de crainte de déranger quelque chose. A sept heures et demie, pourtant, elle reçut un rappel de la vie quotidienne :
— Tiens, c'est vrai, je n'ai pas encore dîné. Après huit heures moins le quart, elle
attendit huit heures pour se répondre à ellemême :
— Ma foi, tant pis, je n'ai pas faim ! Elle se coucha à neuf heures, comme la
veille, pour que ses habitudes fussent ses habitudes et pour se prouver que rien d'extraordinaire n'était arrivé : « Demain sera de-
main, mais aujourd'hui il est neuf heures, tant pis pour ceux qui sont en retard ! Et puis le dîner n'est pas mon affaire. »
Elle dormit comme on dort : un bras sous sa tête, une main sur son cœur. Mais comme elle était très bonne et voulait faciliter à chacun son devoir, elle laissa la clé sur la porte et conserva la lumière :
— S'il vient à mon cher petit Claude l'idée de monter me dire bonsoir, il n'aura même pas besoin d'allumer la lampe.
Elle dormit bien. Le lendemain fut un de ces jours oii ce qui est arrivé est arrivé implacablement et où nos souvenirs prennent toute l'étendue de notre vie.
Gomme elle se peignait, tout était arrivé ; comme elle se regardait dans la glace, tout était arrivé encore. Elle marcha dans la chambre, elle ouvrit la fenêtre, elle ne se mit pas au travail pendant un temps, elle s'y mit enfin. Elle essaya d'abord de plusieurs occupations : pour commencer, elle travailla comme à l'ordinaire : il y eut la toile sur
CROOLIGNOLE. 231
ses genoux, la toile dans sa main, la toile sous ses yeux, et, d'un coup d'aiguille, un morceau de toile devenait une chemise avec toutes ses coutures. Le monde allait s'accroître d'une chemise lorsque, soudain, elle posa la toile sur sa chaise, ne pouvant plus coudre.
Elle accomplit plusieurs actions qu'elle n'accomplissait pas d'ordinaire : elle descendit six étages, marcha dans la rue, acheta du pain pour le repas de midi, puis, comme elle allait rentrer, elle rencontra un chat, et pour se fortifier dans le sentiment qu'il existait d'autres choses que les choses auxquelles elle pensait, elle s'approcha de lui et lui passa la main sur le dos. Mais les chats ne lui suffisaient déjà plus. Un peu plus tard elle se prit à regarder le jour. Le jour était un beau jour d'automne avec des voiles gris et un soleil sans morgue ; et les maisons et les arbres, atténués par une sorte de brume, composaient un univers plus doux et qui participait à la bonté des cieux.
Mais quoi qu'elle fît, qu'elle se retournât dans sa chambre, qu'elle s'assît sur une chaise, et, pour échapper à ses pensées, qu'elle se levât et s'assît sur une autre chaise, qu'elle se regardât dans la glace pour voir si elle existait encore, qu'elle séparât par piles, et pour mieux s'y reconnaître, la toile, la cretonne et le calicot, qu'elle fît son lit, doucement, longuement, avec le besoin de dépenser une demi-heure, qu'elle s'essayât à reprendre sa vie quotidienne avec les chemises à coudre, ou, quittant tout sans souci des chemises, qu'elle se prît à remarquer dans les allées du cimetière Montparnasse une rangée de feuilles mortes qui, posées légèrement sur les bordures, attendaient le vent pour s'en aller ailleurs : Claude n'était pas venu, Claude n'était pas venu!
Puis le jour descendit dans une cendre plus douce, le jour suivit le cours naturel des jours, et comme il était quatre heures, Angèle ressentit un besoin de s'emparer de ce qui restait du jour et d'en prohter sans
CROnilGNOLK. 233
plus tarder. Elle s'habilla tout aussitôt, descendit les six étages l'un après l'autre et lorsqu'elle mit le pied sur le trottoir, l'air de la rue fut ce dont elle avait besoin.
Elle marcha tout droit; à chaque pas elle entrait dans Paris, à chaque pas elle entrait dans un monde où il fallait qu'elle entrât. Rien ne pouvait tenir contre elle. Parfois quelque pensée s'attardait dans sa tète. D'un coup de pied elle allait tout droit. Claude n'était pas venu, ah ! Claude n'était pas venu, elle marchait pour aller trouver Claude.
11 était cinq heures lorsqu'elle arriva devant la porte du bureau. Elle choisit juste un. coin en face de la sortie, entre la boutique d'un marchand de grains qui était en retrait et la boutique d'un parfumeur.
Elle pensa tout aussitôt qu'elle aurait bien pu mettre son chapeau. N'importe ! Elle s'appuya au mur, un petit fichu sur sa tête, et, mince, docile, les yeux fixés au bon endroit, avec des regards qui sortaient d'elle comme des regards d'enfants soumis, elle
attendit que, parmi toutes les heures, six heures arrivât à son tour. Tantôt elle croisait ses deux bras sur son sein et contenait une petite vie sans défense. Tantôt elle s'abandonnait à l'espérance, et Groquignole qui l'avait vaincue comme un géant, et la honte qui emplissait son cœur comme un abcès, et Claude qui n'était pas venu, elle se sentait assez forte pour ne rien craindre. Claude allait apparaître et, d'un seul coup, la douleur fondre, la douleur s'écouler jusqu'à ce qu'il n'en restât pas plus gros qu'une goutte.
Il sortit à six heures, étant un employé exact. Il allait traverserla rue lorsqu'il l'aperçut. On ne sait jamais comment cela se passe. Il la vit, et soudain prenant la droite, avec un mouvement décisif, il marcha vers le premier coin, tourna et disparut. Elle n'avait jamais remarqué qu'il était maigre et jaune.
Elle remonta longuement sur le chemin de sa chambre, elle usa bien des pas sur la route, et lorsqu'elle fut près de chez elle, elle eut voulu ne pas être encore arrivée. Elle
CROQUKiNOLE. 235
trouva pourtant quelque chose : « C'est ça, disait-elle; oui, c'est ça que je m'en vais faire ! » Elle ne discuta même pas avec ellemême, de crainte de perdre du temps. Voici : elle dépensa six sous et acheta une cartetélégramme. Ensuite elle entra dans un bureau de poste et écrivit :
Est-ce que vous ne voulez plus me revoir?
Angèle.
Et la carte fut mise à la boîte.
Elle se fit deux œufs sur le plat, puis elle mangea pour deux sous de fromage de Brie. Elle ne put pas travailler, cependant. Mais les heures furent très calmes; elle ne se permit pas une pensée, et ne voulut même pas peser du poids d'une espérance sur la balance du destin. A dix heures et demie, on cogna à la porte. Elle se leva pour ouvrir, elle marcha sans hâte, elle marcha sans chimère, attendant seulement ce qui allait arriver. Ce fut un petit télégraphiste, elle lui donna deux sous de pourboire, puis elle
^36 CRUOUlGiNOLE.
approcha sa chaise de la lampe, s'assit, déchira le pointillé et lut :
Excusez-moi, Angèle. Je n'aurais jamais cru Cela de vous. Je n'irai plus vous revoir.
Claude.
Elle regarda longtemps dans un coin de la chambre.
Elle attendit d'abord jusqu'au samedi qui était son jour de livraison. Ce ne fut qu'à cinq heures qu'elle eut achevé son travail, et elle avait dû même passer une partie de la dernière nuit. Aussitôt elle fut debout, plia, rangea : la semaine était fmie ! Elle se secouait et la rejetait comme lorsqu'on sort <lu bain et que l'on en rejette les gouttes d'eau.
Elle se débarrassa d'autre chose encore. D'ordinaire on lui donnait une pièce de toile, une pièce de cretonne et une pièce de calicot, et quand elle avait dépensé cela, elle établis-
tIROOUK.NOLE. 237
sait le compte du métrage et faisait renouveler sa provision. Cette fois-ci, ce fut le contraire : il ne lui restait plus de toile ni de cretonne, mais il lui restait encore du calicot. Avec les chemises elle le serra dans sa toilette : non seulement elle ne demanderait ni toile ni cretonne, mais elle pensait à rendre le calicot. Comme elle prit l'omnibus, elle fut à l'atelier un peu avant six heures. Monsieur Georges, le premier, dit :
— Voilà Angèle Lanièce qui vient livrer son travail.
Elle répondit :
— Oh! vous!... D'abord, c'est x\ngèle Leneveu.
11 fit :
— Pas du tout, et je maintiens. Etes-vous nièce ou neveu? Faites voir vos preuves.
Elle dit comme d'habitude :
— Vous seriez bien trop content 1
Et tout aussitôt, ayant déplié sa toilette, étalant déjà les chemises, elle parla d'une chose qui lui importait :
— Dites donc, Monsieur Georges, je veux demander quinze jours au patron. Il faut absolument que j'aille à la campagne.
— Ça, ma petite, allez le voir, c'est une autre affaire.
Le patron dit :
— Voilà Mademoiselle Angèle Latante.
Qu'est-ce qu'il y a, Mademoiselle Angèle Latante?
Elle rit, puis elle expliqua : « Voilà, il me faut quinze jours, ma mère est malade... » Il dit :
— Ah! vous avez de la chance d'avoir encore votre mère !
Quand même, c'était toujours comme ça, au moment des commandes. Il n'y aurait pas moyen de reculer? Enfin, il le faut! Eh bien, écoutez, faites tout votre possible pour revenir dans huit jours. Vous ne voulez pas qu'on vous remplace, n'est-ce pas?
Et comme elle allait sortir. Monsieur Georges :
— Hé ! venez voir que je vous attrape, vous.
Vous partez avant qu'on reçoive votre travail. C'est fait, ces boutonnières-là? Lanièce, vous vous gâtez. Il doit y avoir un amoureux, làdessous. Alors, moi, il faut que je les fasse finir à l'atelier, maintenant.
Elle ne se défendit pas, puis elle dit :
— Ah ! oui, j'oubliais. Vous avez vu. C'est une pièce de calicot. Je la rapporte parce que chez moi elle resterait quinze jours à la poussière.
Il répondit :
— Bon! passez à la caisse. Et si vous voulez que nous restions amis, surveillez vos boutonnières.
Elle était bien fatiguée quand elle rentra. Elle alluma la lampe, puis elle tomba sur la chaise avec une pensée :
— Ce sont ces nuits blanches qui nous tuent !
Etlo poids de son corps chargeait son âme.
— Je ne suis pourtant pas bien lourde, je n'arrive pas à me porter !
240 CROOUIGiNOLE.
Elle avait un peu de temps devant elle, et d'abord elle ne s'inquiéta de rien. Ce ne fut qu'un peu plus tard qu'elle se dit :
— Ah! tout de même, il va falloir que je
me remue
D'ailleurs elle ne se remua pas davantage. Il valait mieux laisser passer quelques minutes avant de commencer. Il y eut une chose, pourtant, qui lui aurait fait bien plaisir. Certes elle se rappelait les lumières, elle se rappelait le Ciel, la Terre, les maisons, elle se rappelait aussi les cris, les voitures, les passants et tout ce qui compose dans Paris une vie sonore parmi laquelle on marche. Et c'est pour ne plus entendre cela qu'elle était rentrée tout droit chez elle. Cependant il lui semblait, en bien des points, qu'elle ne connaissait pas le jeu de Paris comme elle l'eût pu connaître et que, d'autre part encore, le monde contenait des obje'ts qu'elle eût aimé regarder. Alors elle eût voulu descendre, passer un peu partout, <;onsidérer les choses en raisonnant un peu plus
qu'elle ne le faisait d'ordinaire et se rendre compte pour une bonne fois de tout ce que la vie contenait et de tout ce qu'elle allai juitter.
Elle fut bien en colère à cause de la nuit blanche qu'elle avait passée la veille, et, comme elle s'interrogeait encore, ne sachant ce qu'elle allait faire, une grande fatigue la saisissait tout entière et ne la quittait pas.
Il lui semblait qu'un poids énorme la gardait assise, que, par delà la fatigue de sa nuit blanche, il y avait la fatigue de bien des jours de couture, et que la solitude, les pen sées, les chagrins, tout cela comme un fardeau était tombé sur elle, et que, plus profondément encore, par couches successives, des fatigues inconnues, des fatigues mystérieuses la pénétraient dans sa chair; il lui semblait qu'elles pesaient ensemble et s'ajoutaient l'une à l'autre comme une seule fatigue, comme un implacable compagnon, comme la droite de Dieu s'abattant sur la créature et la poussant à son but. Elle était
toute simple, elle était très bonne, elle pliait ayec fidélité, elle pliait comme on eût voulu qu'elle pliât.
Elle ne descendit pas dans la rue :
— Je pourrais bien encore descendre, se disait-elle, mais j'aurais trop de mal à marcher. Et puis quand on est si lasse, à quoi pourrait-on prendre goût!
Elle pensait à cela, elle se répétait ces mots dour ne pas penser à autre chose.
Et ce ne fut qu'un peu plus tard qu'un certain moment s'approcha :
— Il n'y a plus à revenir dessus, maintenant que j'ai demandé quinze jours de vacances.
Elle aurait bien attendu la journée du lendemain, mais n'ayant pas de travail, elle n'aurait pas su comment employer son temps.
— Et puis demain, ce serait la même chose.
Au dernier moment on s'aperçoit toujours qu'on s'était mal préparé. Elle avait complètement oublié d'acheter du charbon. La bon-
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langerie devait être fermée. Assurément la boutique du charbonnier était encore ouverte, mais il y avait tout un voyage pour arriver à cette boutique. Elle n'y fût pas allée. D'ordinaire elle prenait un sac de braise chez le boulanger : pour quatre sous elle était mieux servie. Elle eut la bonne idée de chercher dans les coins. Depuis huit jours qu'elle employait la lampe à alcool pour faire sa cuisine, elle ne savait plus où elle en était avec son sac de braise.
Elle le découvrit précisément à côté du réchaud, dans un coin de la cheminée. 11 ne restait pas grand'chose, mais en regardant attentivement, elle fut amenée à se dire :
— Je crois tout de même que ça suffira.
Elle en eut vite fini avec Angèle Leneveu : un peu de papier d'abord, puis le charbon sur le réchaud. Elle l'alluma, il eut l'air de bien prendre.
Elle fut elle-même pour la dernière fois. Elle laissa la clé sur la porte, parce qu'elle avait peur de rester là pendant huit jours.
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On hésite à forcer une porte, on hésite beaucoup moins à tourner une clé. Elle garda la lampe allumée, parce qu'elle voulait voir autour d'elle jusqu'au bout. Elle se coucha, vraiment elle se coucha, comme on se couche dans un lit, après s'être déshabillée. La seule chose à laquelle elle consentit, ce fut de garder son petit jupon et de ne pas poser ses bas. Elle n'avait pas bouché les joints de la fenêtre avec du papier comme on le fait d'ordinaire.
— Si je me manque, je le verrai bien, se dit-elle.
Elle avait un peu mal à la tête, d'ailleurs. Pourtant elle fit tout ce qu'elle avait décidé. Elk avait décidé : « Au dernier moment pour être sûre de ne rien regretter, je penserai à Mademoiselle Rose. »
11 y avait à l'atelier une vieille de cinquante-cinq ans qu'on appelait Mademoiselle Rose. Elle habitait Montmartre, et comme elle travaillait rue des Jeûneurs, elle n'était allée qu'une fois, un dimanche, jusqu'à Notre-
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Dame. Ce jour-là, il taisait bien chaud. A vingt-cinq ans, elle ne s'était pas mariée. A quarante-cinq ans, quand elle avait eu sa maladie, elle avait quelques sous de côté et son intention était de demander quinze jours à la morte-saison pour les passer près de la forêt, à Glamart. Ma foi, elle avait eu sa maladie, il ne lui restait plus rien. Le temps de rentrer chaque soir, il était huit heures, le temps de préparer la soupe, il en était neuf. Que faire ensuite? Elle se couchait, et puis, elle aimait bien dormir. Il fallait se lever à six heures pour mettre la chambre en ordre. Autrefois, le dimanche, elle allait s'asseoir sur le banc du boulevard Rochechouart. Maintenant elle ne connaissait plus personne, d'ailleurs elle avaittoujours chez elle quelque chose à raccommoder. Elle disait : « Les montagnes, ça je me les figure. Mais la mer... alors, il y a tant d'eau que ça dans la mer ! Je ne peux pas m'imaginer qu'il y ait tant d'eau à la fois! » Mais ce qu'elle en avait fait, des chemises! Son grand ennui c'était que
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bientôt elle n'y verrait plus assez pour coudre.
— Voilà, je deviendrais comme ça. Voilà, je deviendrais comme ça.
Et Angèle avait toujours pensé :
— Il vaudrait mieux n'être personne que d'être Mademoiselle Rose.