CONCLUSION
Sous le règne d'un grand roi chaque événement semble aboutir au roi même, et l'histoire pour en connaître les conséquences envisage la figure royale et analyse chacun de ses traits. Pour apprécier la portée de la mort du duc de Bourgogne, l'historien va demander à Louis XIV ce qu'il en pensa. C'est vers Groquignole qu'il faut se retourner au lendemain du suicide d'Angèle, Comme on dit dans les sciences physiques, ce fut lui qui donna la température.
Il y eut plusieurs périodes.
Tout d'abord il fit les frais des funérailles d'Angèle, et pour ne pas reculer devant la mort, acheta une concession à perpétuité.
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Il s'approcha de Claude, lui saisit les deux épaules, le retourna, et, le plaçant sous son regard :
— Toi, mon ami, tu peux maintenant me demander la lune.
11 alla vers Félicien, en silence, et le toucha du doigt pour attirer son attention. Félicien le regarda; alors, dès le premier coup d'oeil, Groquignole s'avança et ne le lâcha plus jusqu'à ce qu'il l'eût amené à entendre ces mots :
— Mon ami, je suis un fameux salaud.
Ce fut l'époque où Croquignole distribua des consolations, ce fut l'époque où Groquignole répandit sur les hommes le sang d'un cœur en travail, un sang qui s'échappait comme un vin qui fermente. Il y eut le cadeau du vigneron, il y eut le trop-plein de sa cuve : sa richesse l'étoulfait, il y eut le partage des biens.
11 découvrit dans un coin de sa vie des créatures auxquelles il avait dû faire tort. 11 n'attendait pas qu'elles vinssent à lui, il s'élançait vers elles dans un mouvement sou-
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dain. Il se levait, il s'en allait vers la porte, il quittait le bureau. On lui demandait :
— Où vas-tu?
Il se retournait pour dire :
— Vers ceux qui ont souffert.
11 montait chez Madame Fernande. Tout le long de la route il pensait à elle, il souhaitait qu'elle eût souffert davantage pour qu'il pût aussi souffrir davantage. Il s'arrêtait pour acheter un hracelet, puis, quand il l'avait dans sa poche : «Je voudrais, pensait-il, qu'il pèse cent kilos, qu'il soit un fardeau de pierres, et que j'aie à le porter sur mon dos le long'de toutes les routes de France! » Il arrivait. Il s'humiliait jusque dans ses paroles.
— 11 y en avait de plus beaux, disait-il, j'ai acheté n'importe lequel, pour que tu me pardonnes.
Après s'être tu, il disait :
— Que veux-tu que je te donne? Je vais te donner deux jours de mon temps. Pendant deux jours je suis à toi, sans une parole, sans un désir. Où faut-il que je te conduise?
Il n'allait pas au bureau de deux jours, il prenait des voitures, suivait Madame Fernande dans les grands magasins, riait docilement quand elle riait, et s'exerçait à penser à Claude, pour regretter d'avoir ri.
Il y eut deux jours où Croquignole, pour rien au monde, n'eût voulu être Croquignole.
Le matin du troisième jour, il revenait au bureau. Il ouvrait la porte au bout de deux jours. Un bureau n'est pas l'endroit où il faut vivre, et celui qui s'en éloigna pendant un temps aperçoit dans un bureau tout ce qui diffère des spectacles qu'on voit ailleurs.
— Ça sent une drôle d'odeur, dit Croquignole.
Il avait quitté ce bureau pendant deux jours, au lendemain de l'enterrement d'Angèle. 11 le retrouvait comme il était, avec Claude et Félicien assis à la même place; avec les événements passés qui les accompagnaient encore, avec la mort au milieu.
— Ça sent la mort !
Il restait auprès d'elle, il s'asseyait, il ne
faisait pas un geste, et si parfois la poussée de la vie dans son corps le portait à penser : « Je pourrais être ailleurs et me réjouir », il chassait sa vie bien loin pour rester tout entier dans la mort. 11 en avait jusqu'au cœur, il en avait jusqu'au cou. Parfois il baissait la tête, et ouvrant la bouche, buvait à même la mort pour en connaître toute l'amertume. Cela dura bien quatre jours. 11 bâillait, il soupirait, il maigrissait, il s'écriait :
— Bâille, soupire, maigris, misérable!
" Mais le quatrième jour, il fut bien obligé d'en convenir :
— La mort me rend malade.
Le matin du cinquième jour, il recula.
Pendant quelques minutes il fut au bureau comme tout le monde, « avec ma tête et mes pieds », pensait-il; mais au bout d'un temps, soit à cause de sa tête, soit à cause de ses pieds, il se leva, prit la porte, et tout entier sortit en disant :
— Je m'en vais faire une course !
La course dura huit jours, tout d'abord.
Quand il revint, il renifla dans la direction des quatre coins, examina tout ce que contenait le bureau : les tables, les chaises, les hommes, appuya sur toute chose, s'assit sur chacune des chaises, et quand il en fut à la dernière, se leva et dit :
— J'étouffe!
Il y eut des camarades, dans les bureaux voisins, qui le revirent. Un jour, l'un d'eux qui se promenait sur le Boulevard, en regardant autour de lui, remarqua un couple, comme on n'en voit pas ailleurs ; vous savez, une de ces femmes : une partie est dans la soie, une partie dans la dentelle et le reste dans la fourrure. Eh bien, l'homme était Croquignole !
Un autre jour, il y eut un autre camarade qui fit ce que l'on a toujours fait au moins une fois dans sa vie : il alla prendre un verre dans un établissement de nuit. Des hommes et des femmes soupaient, parmi les buveurs,
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dans la lumière, au son de la musique : « Je les regarde. Qu'est-ce que je vois?Lui ! »
Il y eut un petit jeune homme qui jouait très bien du violon et à qui un musicien donnait parfois des billets pour aller aux Folies-Bergère. Un jour il fut saisi par les deux épaules, rejeté vers la gauche et vint tomber sur là poitrine d'un homme qui lui dit :
« Ah ! c'est comme ça que je te trouve en train de t'en payer ! »
— Oui, mon vieux, je lui ai dit : « Alors tu ne reviens plus au bureau? » 11 m'a répondu : « Rien à faire là dedans ! »
Il y eut des périodes pendant lesquelles personne ne le rencontra.
— Ah ! j'oubliais, disaient ceux qui l'avaient vu. Tu sais, il y avait une femme avec lui. Je lui ai demandé s'il reviendrait au bureau. Elle a pris la parole, elle m'a dit : « Vous êtes méchant. Monsieur, vous voudriez donc qu'il me laisse toute seule? »
Les premiers temps on savait à quoi s'en tenir. On disait :
— On l'a vu là parce qu'il y en a qui sont allés là. Mais croyez bien qu'on le trouverait encore dans beaucoup d'autres endroits.
Et puis ce qui devait arriver arriva. Il y en eut qui allaient au café, il y en eut qui allaient quelquefois au théâtre, il y en eut qui, le printemps suivant, allèrent voir au Bois de Boulogne la Fête des Fleurs ; il y en eut qui, lorsqu'ils avaient quitté le bureau, passaient beaucoup de temps dans la rue; il y en eut qui y prenaient garde et qui étaient bien sûrs qu'il n'avait pas passé près d'eux. Personne ne le rencontra. Ce fut étonnant, mais avec lui, on savait bien qu'il n'était pas mort.
Il y en eut qui, le jour de la paye, aimaient à s'offrir « une fantaisie », il y en eut qui connaissaient des riches et qui les fréquentaient, il y en eut qui devaient se marier et qui enterrèrent leur vie de garçon. Il y en eut qui, au hasard des sorties, un beau jour, se trouvaient n'importe où.
On s'en tint à ceci : Il nous a dépassés. Il
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est vrai que nous étions là. Mais pour lui, il était encore plus loin. 11 est plus loin que le café, plus loin que le théâtre, plus loin que la Fête des Fleurs, plus loin que les rues de Paris. 11 est plus loin qu'une fantaisie, plus loin que la vie de garçon, plus loin que le hasard. Croquignole est plus loin que n'importe où.
Une après-midi d'été, deux ans plus lard, le temps était ce qu'est le temps : un vieilhird qui se traîne, qui achève de vivre, deux ans l'avaient encore vieilli. Quelqu'un même, un jour, fut amené à dire :
— Je crois bien que le temps a des rhumatismes.
11 arrivait le matin, tout lourd, geignard, branlant, choisissait un coin sombre, vivait peut-être, mais restait immobile jusqu'au soir. On ne disait rien. Le temps est un peu de votre famille, il fallait bien qu'on le supportât.
Depuis deux ans on l'avait supporté sans un mot, sans une plainte. On ne faisait pas de bruit, on ne quittait pas souvent sa chaise, on ne marchait pas non plus. Alors personne n'avait eu l'occasion de lui dire :
— Fais-moi de la place !
Or on ne sait jamais, avec le temps. Une après-midi d'été, il arriva ceci : tout fut bouleversé dans le bureau. Le temps s'agita, il y eut un mouvement excessif, la porte fut ouverte, un événement fit son entrée. Chacun l'accueillit comme il arriva.
— Groquignole !
C'était Croquignole. On lui dit :
— Tu nous as fait peur !
11 était parti, il y avait deux ans, en disant : (( J'étouffe ! »
On lui demanda aussitôt :
— Eh bien! as-tu soigné ton étoutfement?
Lui aussi il eut sa surprise. Comme il regardait au-devant de lui, il vit un coin entre la cheminée et le mur. On avait installé là une table, une chaise, un homme. Il sT'cria :
— Ah! c'est vrai, Paiilal! Eh hicn, mon ami, j'avais absolument oublié ton existence.
Puis il s'avança, il embrassa Félicien, embrassa Claude, revint à chacun d'eux après avoir embrassé l'autre, les tourna, les retourna, et, comme l'on fait après une longue absence, posa sur chacun d'eux, longuement, ses deux mains : ils étaient bien vivants!
Ce fut ensuite qu'il s'assit et qu'il se tut. On éprouvait le besoin de prononcer son nom :
— Ah ! mon vieux Croquignole ! Ah ! mon vieux Croquignole !
Il y eut tout ce qu'on se dit d'ordinaire :
— Eh bien ! qu'est-ce que tu as fait pendant deux ans?
11 répondait :
— Ah ! mes vieux, j'ai plus d'une fois pens é à vous.
11 parlait à son tour :
— Alors, vous autres, vous êtes restés ici?
— Nous nous sommes dit plus d'une fois :
« Vous verrez qu'un jour ou l'autre Croquignole viendra nous rendre visite. »
Il n'avait pas maigri, d'ailleurs. On se rappelait tout ce qu'il possédait : ses yeux, ses joues, sa bouche et ses dents! On le regardait bien en face : il brillait, il luisait, il semblait que la vie l'eût frotté tout fraîchement. Il avait deux petites mains courtes, il sentait le vent, il sentait la terre, il sentait l'espace. Parfois, dans un mouvement plus large, il semblait agiter un monde inconnu et vous en apportait l'odeur. On lui demandait :
— Mais de quel pays viens-tu donc?
11 se levait, marchait par le bureau, tâtait les quatre murs l'un après l'autre, considérait le plafond, frottait le plancher du talon, reniflait dans la direction des quatre coins, pesait sur chaque chose et disait :
— Alors c'est vrai, mes vieux! Alors (:a existait vraiment! Alors c'était fait comme ça! Alors c'est ici que vous avez vécu!
On lui répondait :
— Comme tu vois !
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11 allait ù la fenêtre, ouvrait les deux petits carreaux, puis, s'essayant à passer la tête :
— Mais il y en a tout juste pour le bout de votre nez!
On riait parce que l'on savait, dès que Croquignole ouvrait la bouche, qu'il allait y avoir de quoi rire. Il s'asseyait à la place de Félicien, posait ses deux mains sur la table, tournait les porte-plumes, remuait l'encrier, examinait les papiers. Il disait :
— Alors, tu arrives ici le matin à neuf heures, tu t'assois, tu vis là, tu t'en vas déjeuner et puis tu reviens et tu restes jusqu'à six heures.
L'autre répliquait :
— Allons, mon vieux Croquignole, il ne faut pas te moquer de nous, tu as fait la même chose I
11 répondit :
— Franchement, je ne m'en souviens plus. Ce fut comme dans la fable « Le loup et le
chien ». Il disait :
— Mais, mes vieux, l'après-midi quand
VOUS avez envie de sortir? Les jours comme aujourd'hui, quand il fait beau? Alors vous ne sortez que le soir? Mais je vous assure, mes vieux, qu'on vit aussi le jour. Tenez, moi, l'été dernier, j'ai passé trois mois en Bretagne. J'étais toute la journée en mer, je buvais de l'eau-de-vie, je fumais des pipes, et j'emportais pour le coup de quatre heures, au moment où l'on s'ennuie, des bouteilles de Champagne.
On lui répondait :
— Tu parles à ton aise. Bien sûr, si nous avions des rentes... Mais que veux-tu, mon ami, il faut bien vivre.