II. s'écria
— J'y ai beaucoup réfléchi. Eh bien, ça n'est pas sûr!
Le lendemain matin, au courrier de onze heures, Félicien reçut une lettre ainsi conçue:
Mon cher Ami,
J'ai prononcé cette après-midi un mot très bien et que vous n'avez pas assez remarqué.
CROOUIGNOLE. 261
Vous étiez au bureau. 11 y fait sombre. L'un de vous m'a dit : « Il faut bien vivre. » J'ai répondu : « Ça n'est pas sûr ! »
Non, mon ami, ça n'est pas sûr. Et j'en fournis la preuve !
Je vous ai tous revus. Je ne dis pas qu'on soit mal au milieu de vous. On y serait même très bien s'il n'y avait pas ([uatre murs. Si vous étiez là où je suis en ce moment, au café, dans un endroit où lu n'as qu'un signe à faire pour qu'on t'apporte la nourriture et les alcools, mon vieux Félicien, je viendrais m'asseoir encore à vos côtés. J'y ferais mes sept heures de présence. Les murs ne me gêneraient pas beaucoup .
Et ceci m'amène à te poser la question suivante :
Sais-tu combien il me reste de mes quarante mille francs ?
Avec quatre mille francs, tu fais le tour du monde.
J'ai dû faire dix fois le tour du monde.
Il me reste 98 fr. 75.
Je vais te raconter une petite histoire qui va t'amuser ! J'ai fait ma première réflexion après 9 tours 3/^. Ça se passait à Nice. Il me restait mille francs. Je me rends compte que, pour faire un quart de tour, ça ne vaut pas la peine
CROQUIGNOLK.
de se iiieltre en voyage. Il me vient une idée admirable. Je me dis :
— C'est très bien, c'est très digne. Quand on a eu l'habitude d'avoir de l'argent, on ne peut pas attendre d'en être à son dernier sou.
Alors, je décide de mourir comme un homme du monde, avec mille balles en poche. J'arrange bien ma petite affaire, je vais m'y mettre. Je ne regrette rien de ce qui me reste, je regrette seulement ce que j'ai perdu.
Il y a un mois, je t'assure qu'il faisait chaud. Et, au dernier moment, ne voilà- t-il pas que cette chaleur me donne soif. Tu me connais. Je pense :
— On ne peut tout de même pas s'en aller avec la soif.
Qu'est-ce que je fais? Je descends dans la rue, je m'assois à une terrasse, je me mets à boire. El alors, mon ami, c'était si bon de boire, c'était si bon de vivre qu'ensuite j'ai commandé à dîner et j'ai dépensé quarante francs pour moi tout seul.
Et au dessert, j'ai décidé, ma foi, que je pourrais bien attendre d'en être à mon dernier billet de cent francs.
J'ai mangéjusqu'au dernier jour. C'était aujourd'hui. A midi, en changeant mon billet de cent
CROnri GNOLE. ^OH
francs, j'avais bien déjeuné, ça m'a porté aux confidences. J'ai eu une petite conversation avec Croquignole. Groquignole n'était pas pressé.
— Si tu allais voir les amis! Il y aurait peutêtre moyen de vivre auprès d'eux.
Je suis venu vous voir. J'avais encore une petite envie de ne pas m'en aller. Eh bien, non, mon vieux; eh bien, non! Je croyais pouvoir rester avec vous jusqu'à six heures. Je n'ai pas pu ! Au bout d'un quart d'heure, j'avais mal à la tête. Vous m'avez dit :
— Il faut bien vivre!
J'ai répondu :
— Ça n'est pas sûr!
Tous les jours, au bout d'un quart d'heure, j'aurais mal à la tête. Tu n'as pas connu le zèbre du Jardin des Plantes? Le zrbre lui-même a du mal à vivre au Jardin des Plantes.
Voici ce que je regrette dans la vie :
Les bons petits dîners.
Fernande. Ah! mon ami, ca c'est une femme. C'est avec elle que j'ai mangé mes quarante mille balles. Tu as vu le commencement, tu devines comment ensuite tout s'est passé. Elle m'aquitté. Elle est allée avec un type qui avait quatre-vingt mille francs.
Toi. Tu comprends tout, tu te mets à la portée
CROQL'IGNOLE.
de tout le monde. Tu as de beaux yeux, de jolies dents. Je regrette de ne pas connaître tes enfants. Je savais bien qu'au dernier moment je penserais à toi.
Claude. Tu lui raconteras tout. Tu lui diras que j'aurais bien dû ne jamais lui faire de peine.
Puisque Paulat existe, dis-lui adieu de ma part. Si Angèle n'était pas morte, je lui enverrais tout ce qui me reste. Je ne sais pas combien ça va faire. Je suis au café, j'ai dîné là, j'en aurai bien pour vingt francs. Ça m'aura fait du bien. Quand tu voudras te tuer, fais un boulot de vingt francs. On se sent solide ensuite. On est content, rien ne vous fait peur dans la vie. Le garçon est un gros bonhomme qui n'a pas l'air de se les caler avec les briques de vos quatre murs. N'oublie pas non plus de boire plusieurs petits verres de cognac. Adieu.
P. S. — Pourvu que je n'oublie pas de mettre ma lettre à la poste! On la trouverait sur moi. Ça te causerait des ennuis.
Tu as bien fait d'être un sage. Tu avais une femme et des enfants, tu t'en es tenu là. Rappelletoi notre déjeuner à la campagne. On meurt par
le ventre. C'est à la suite d'un bon repas que tout ce qui est arrivé est arrivé. Claude a rencontré Angèle; moi, si je n'avais pas rencontré Fernande, j'en aurais rencontré une autre. Claude n'était pas fait pour ça. Je n'ai que ce que je mérite.
Félicien fut bien étonné. Croquignole valait mieux comme orateur que comme écrivain.
Le jour même, on comprit tout à fait ce qu'il avait voulu dire dans sa lettre. On apprit par les journaux du soir qu'un nommé Aristide Buffiôres s'était tué d'un coup de revolver.