SCÈNE XIX
L'INTÉRIEUR
l'homme aux moustaches. — Comment vous trouvez-vous, mademoiselle?
LA JEUNE persoptne. — Trôs-bicn ; merci, monsieur. Gomme ce monsieur m'a fait peur à l'auberge !
l'homme aux moustaches. — Oui, il s'est fâché tout rouge. \
LA JEUNE PERSONNE. — Il a l'air bien méebant.
l'homme aux moustaches. — Vous avez peur des gens qui ont l'air méebant, mademoiselle?
LA JEUNE PERSONNE.— C'est-à-dire j'en ai peur... je ne les aime pas.
l'homme aux moustaches.— Si vous aviez froid cette nuit, vous me demanderiez mon manteau : il est à votre service.
LA JEUNE PERSONNE. — Mcrcî , monsieiiT. Et vous?
l'homme aux MOUSTACHES. — Nous partagerons.
LA JEUNE PERSONNE. — Gommc VOUS avez de grosses moustaches !
l'homme aux moustaches. — Vous ne les aimez
LA JEUNE PERSONNE. — Si, monsleur. Au surplus, tout le monde en a, à présent. II y a dans notre maison un jeune homme, c'est cependant un cierc de notaire, il a des cheveux longs comme un marchand de salade et de la barbe comme une chèvre.
l'homme aux moustaches.— a la jeune France?
LA JEUNE PERSONNE. — Oui, mousieur... Ohî ça nous fait rire, toutes les demoiselles du magasin.
l'homme aux moustaches. — Ne demeurezvous pas, mademoiselle, dans le quartier de la Bourse?
LA JEUNE PERSONNE. — Oul, mousicur, près la rue Vivienne, rue des Fllles-Saint-Thomas, n» 17.
l'homme aux moustaches. — C'est extraordinaire : j'ai justement un de mes amis qui demeure dans votre maison.
LÀ JBCNE PERsoififE. — Au troisième?
l'homme aux moustaches. — Au troisième.
LA JECNE PERsoNKE. — Ce D'est pas M. Leblond ?
l'homme aux moustaches. — C'est précisément cela, Leblond.
LA JEUNE PERSONNE. — Nous l'appeions Jules.
l'homme aux MOUSTACHES.— Jules Lcblond; Julcs est son nom de baptême. Comme on se rencontre î
la jeune PERSONNE. — Oh ! je connais bien M. Jules. Il doit épouser une jeune personne du magasin, une nommée Clarisse.
l'homme aux moustaches. — - Je crois lui en avoir entendu parler... Elle est jolie?
LA JEUNE PERSONNE. — Très-jolic... Elle a de beaux yeux, de beaux cils, de très-belles dents, de . beaux cheveux, et puis elle a beaucoup d'esprit, ce qui ne gâte rien.
l'homme aux MOUSTACHES. •— Dire que je n'ai jamais été assez heureux pour vous rencontrer !
la jeune PERSONNE. — C'cst bien drôle... el je ne te savais pas... Enfin, si nous n'avions pas parlé...
M. PRUDHOMME. — Mon Dieu î que je suis mal à mon aise! diables de choux!
LA VIEILLE DAME. — Eh bicu, Mlmirc, comment vous trouvez-vous ?
M. PRUDHOMME. ~ Commc les jours raccour-.
cissent! li faut dîner à la chandelle : il n'y a pas à dire, on n'y voit déjà plus. Mon Dieu ! que je suis mal à mon aiset
UN VOISIN. — On finit par s'y habituer.
M. PRVDHOMME. — Mousldur, nous ne devons pas encore nous plaindre. J'ai voyagé à une époque... vous êtes trop jeune pour l'avoir connue... j'ai donc, dis-je, voyagé à une époque où il fallait toujours compter quinze jours, au bas mot, pour aller de Paris à Lyon. On couchait alors en voiture. Bref, on perdait un temps considérable. £h bien, nous voici arrêtés, je pense.
LE CONDUCTEUR. — Lcs pcrsouues qui veulent monter la côte à pied ?
M. p&uDHOMMB. — Conductcur, je voudrais volontiers descendre.
UN VOISIN. — Moi aussi.
LA VIEILLE DAME. — J'e!3père quc vous ne me ferez pas faire la roule à pied ?
LE CONDUCTEUR. — Non, madame.
LA VIEILLE DAME. — C'cst qu'il uc manquerait plus que cela pour combler la mesure de vos impertinences.
l'homme aux MOUSTACHES. — Nous desceudous, n'est-ce pas, mademoiselle?
LA jeune personne. — Ah! oui, par exemple!
moi, j'aime bien marcher.
l'homme aux moustaches. — N'ayez pas peur, appuyez-vous sur moi.
LA JEUNE PERSONNE. — Comme le temps est doux!
l'homme aux moustaches. — Donnez-moi le bras.
LA JEUNE PERSONNE. — Comfflenlî vous n'avez jamais vu Clarisse? *
M. PRUDHOMME. — Ça soutage un peu de marcher.
LE CONDUCTEUR. — Yous ne descendez, pas dans la rotonde?
M. MiGNOLET. — Voîlà ciuq fois que je vous l'ai demandé, monsieur.
LE CONDUCTEUR. — Jo nc l'avaîs pas entendu.
M. MIGNOLET. — Je l'aï demandé lorsque ce monsieur qui est en face de moi est sorti en allumant sa grosse pipe.
LE CONDUCTEUR. ~ Vous uc dcscendcz plus personne?
LE PÈRE. — Allez vous promener.
LA MÈRE.— Ce sera-t-il encore douze francs?
LE CONDUCTEUR, refermant la portière, — Allons, ne nous fâcbons pas.
ADRIEN, au postillon. — Pamphile! conûe-moi un instant ton fouet, bein? que j'fasse un peu aller les chevaux.
LE POSTILLON. — Prcncz garde au débord.
ADRIEN. — N'aie pas peur; prends ma pipe.
LE POSTILLON. — Mcrci ; vous pouvez les fouetter; ils ne prendront pas le galop ici : amusezvous.
H. PRUDHOMMB. — li De fera pas chaud cette nuit : ça commence déjà à pas mal pincer.
M. MiGNOLET. — Oul, monslcur, je crois que celte nuit ça pourra bien pincer.
M. PRUDHOMME. — Quant à moi, j'aime mieux la gelée : un temps sec est toujours préférable à Pbumidité.
M. MIGNOLET. — Sans contrcdlt, préférable à l'humidité.
M. PRUDHOMME. — Je De vols pas ce monsieur qui était si monté à dîner.
M. MIGNOLET. — Jc SUIS avcc lul daus la rotonde... Il est bien brutal.
M. PRUDHOMME. — Jc luî soupçouuc effectivement assez peu de manières : 11 a employé à table plusieurs épilhètes d'assez mauvais goût. Monsieur voyage pour son plaisir?
M. MiGHOLET. — Je vdis passer quelque temps à la campagne, oui, monsieur.
M. PRUDHOMME.— Vous avcz grandement raison, monsieur ; car, à Paris, on est tellement claquemuré » que c'est un bonheur, un très-grand bonheur de
pouvoir s'échapper un moment... Monsieur est avocat?
M. MiGivoLET. — Non, monsicur; mais j'ai deux neveux qui le sont... Je suis retiré des affaires ; j'étais quincaillier.
M. PRUDHOMME. — Fort jolic partie. Ah ! c'est à un quincaillier, c'est-à-dire à un ex-quincaillier que j'ai l'avantage de parler?
M. MiGifOLET. — Mon Dlcu, OUI, monsieur; et maintenant je ne fais plus rien.
M. PRUDHOMME. — Vous avcz amossé au temps chaud,
M. MiGifOLET. — Oui, monsieur ; je suis dans ma maison... Je ne suis pas, du reste, bien frileux, et puis je suis bien couvert.
LE coifoucTEUR. — Allous, mcssicurs, en voiture.
M. PRUDHOMME. — A l'avaulage de vous voir, monsieur.
M. MiGNOLET. — Vous aussi, mouslcur; j'ai l'honneur de vous saluer.
LÀ VIEILLE DAME. — Prcuez donc garde, monsieur! vous n'avez aucun égard pour une femme.
M. PRUDHOMME. — Je fais ce que je peux, madame.
LA VIEILLE DAME. — Vous uc pouvcz pas grand' chose, je le crains bien, mon cher monsieur.
LE CONDUCTEUR. — Mai's il me manque encore deux places dans l'intérieur.
M. PRUDHOMME.— Oui,ce monsieuràmouslaches et l'amie de mademoiselle Clarisse...
ADRIEN. — Tenez, je les vois qui arrivent tout essoufflés.
LE CONDUCTEUR. — • Allous donctch! là-bas!
allons donc !
ADRIEN. — Dame, donnez-leur donc le temps...
M. PRUDHOMME. — Jcuue hommc ! nous avons ici des dames...
ADRIEN. — On peut bien rire.
M. PRUDHOMME. — • Certainement, je suis parfaitement de votre avis : rions, badinons... mais n'allons pas plus loin.
l'homme aux MOUSTACHES. — NoUS VOÎIà.
LA JEUNE PERSONNE. — Jc n'cu puis plus d'avoir couru.