‹ Croquis al̀a plumeChapitre 21 sur 64 · SCÈNE XX · texte numérisé non relu

SCÈNE XX

L'IMPÉRIALE

ADRIEN. — Moi, j'adore les cbevaux î

LE CONDUCTEUR.— Si VOUS avîcz été comme moi

pendant douze ans avec eux, dans la cavalerie, vous

ne les adoreriez pas tant.

ADRIEN.— Vous avez donc servi, vous, Fournals ? Je n'en savais rien.

LE CONDUCTEUR. — J'cFols bien que j'ai servi. J'ai été en Prusse, en Siiésie, en Allemagne, en Bohême, partout ; j'ai vu du pays, allez.

ADRIEN. — Tiens, liens, liens t

LE CONDUCTEUR. — - J'étais fflaréclial des logis chef au 7« chasseurs, à Wagram.

ADRIEN. — A la bataille de Wagram î

LE CONDUCTEUR. — El QUOI donC?

ADRIEN. — Ah ! vous éllcz à Wagram?

LE CONDUCTEUR. — Un pcu. J'ucu suis pas plus rich^pour ça.

ADRIEN. — Il y faisait chaud, hein?

LE CONDUCTEUR. — Oui, qu'lI y faisait chaud.

ADRIEN. — Contez-moi donc ça.

LE CONDUCTEUR. — Est-cc quo j'sàis, moi, je n'me rappelle plus, y a si longtemps : c'était en 1809. Étiez- vous né seulement, vous, en 4809?

ADRIEN. — Oui ; mais j'étais moutard.

LE CONDUCTEUR. — C'était utto famcusc affaire, allez, que celle-là ! Je me rappelle que, le malin de Wagram, un capitaine d'chez nous, un nommé Lefêvre, un homme plein d'esprit, qu'est maintenant retiré du côté de la Loire, par là-bas... ce capitaine, c'était donc, comme j'vous disais, un homme plein d'esprit; il avait des moustaches

grises énormes, comme vot* avant-bras. Il avait trente-sept ans de service. Il n'appelait rien comme tout i'monde ; par exemple, des bouteilles de vin, il appelait ça des godiveaux. Il disait chez les paysans : « Apportez -moi un godiveau ! » on était fait à ça, on lui apportait npe bouteille de vin. Deux godiveaux, deux bouteilles de vin, trois godiveaux, trois bouteilles de vin ; il comptait comme ça jusqu'à cent. Eh bien, ce capitaine-là, qui se nommait Lefêvre, qu'était plein d'esprit, qu'appelait des bouteilles de vin des godiveaux, qu'avait des moustaches grises comme le tuyau d'vot'pipe, qu'avait trente-sept ans de service... eh bien, cet homme-là, le brave des braves, car c'était le plus brave des braves! eh bien, il n'est ni décoré ni rien; tandis que, chez nous, tous les administrateurs, les inspecteurs le sont tous; ceux qui ne le sont pas, c'est qu'ils ne l'ont pas voulu. {Adrien s'endort.) Pour lors, le capitaine Lefêvre, qu'était mon capitaine, il me dit comme ça, le matin : « Fournais !» Je réponds : « Capitaine?» Il me dit, dit-il : « Fournais, attention ! aujourd'hui, ça s'ra chaud! » Moi, j'I'y réponds : < Oui, capitaine. » Mon cheval était déferré de la veille, pas moyen de l'faire ferrer ; enfin, j'dis : « Tant pis... » V'Ià le i« escadron qui donne ; nous, le 2% nous restons. Mon sacré cheval, qu'entendait l'canon, il sautait aussi haut qu'la

diligence, que c'était un plaisir! Enfln, nous restons vingt-quatre heures sans descendre de cheval, sans rien prendre; enfin, c'était un carnage, une tuerie, quoi! vMà donc pour le jour. Le lendemain, nous nous mettons en route, nous allons à dix lieues plus loin; c'est là seulement que mon cheval a pu être ferré ; nous faisons donc dix lieues sans nous reposer. Dame, fallait les voir, les Autrichiens, les kinserlicks; uniques!... Tiens! mais j'suis bète, moi : vous v'ià parti, vous? (Adrien est profondément endormi J) Bonne nuit! {Au postillon.) Dépêchons-nous, nous sommes en retard.

LE POSTILLON. -— Jc u'vous voyious pas v'ni, j'disions : « Y a pas d'hon Dieu, faut qui z'y soye arrivé quet'chose. »

LE CONDUCTEUR. — C'est au dîner... J'ai cru que nous y coucherions.

LE POSTILLON. — Vous savcz bien Baptiste?

LE CONDUCTEUR. — Qul ça BapUstc?

LE POSTILLON. — Baptlstc, qu'oH appelle la Coloquinte?

LE CONDUCTEUR. — Parblcu ! si j'connais la Coloquinte; oui, j'Ia connais. Tu dis Baptiste; eh bien, après?... qu'est-ce qu'il a fait, la Coloquinte?

LE POSTILLON. — Il a fait... qui s'a marié, quoi î

LE CONDUCTEUR.— Comment! c'vieux serpent-là?

LE POSTILLON. — Oul, c'vicux serpcnt-là, il a

épousé une jeunesse qui s'nommont Zépbirine,qu'a pascore dix-sept aus, qui les aura à la Saint-Martin, la nièee à père Goviile.

LE CONDUCTEUR. — Ob ! le vleux brigand t

LE POSTILLON. — Aussi, OU les a amusés assez. On ieu z'y a fait une musique d'enragés ; y z'étions lous-avec des casseroles , des clarinettes, des serpents^ des poêles, est-ce que j^savens! des marteaux, des tonneaux avec des pierrailles d'dans ; ça a duré jusqu'à trois heures, hier matin.

LE CONDUCTEUR. — C'était un charivari ?

LE POSTILLON. — Nou ; uu charivarl, c'est ce qu'ils ont donné au sous-préfet quand il a été nommé préfet. Oh ! ça, c'étiont core aut'chose. En Vlà un de chouan, c'gredin-là ; je l'avons conduit une fols. J'vous Tons m'né ventre à terre, à tout brésiller sur les pavés t il m'a encore donné pourboire par là-dessus, le scélérat !

LE CONDUCTEUR. — T'as rcçu son argent?

LE POSTILLON. —J'crois bcn, l'argent du gouvernement. (Silence. Le conducteur s'endort,)

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