‹ Croquis al̀a plumeChapitre 36 sur 64 · SCÈNE VH · texte numérisé non relu

SCÈNE VH

LAVENAZE, DESTOUJAC.

(Destoujae entr^onvre la porte et laisse seulement apercevoir rextrémité de son nez. Il est mal vêtu.)

DESTOUJAC. — Éles-vous seul?

lÂVENAZE. — Qui est là? Est-ce toi , Thérèson?

DESTOUJAC, d^une petite voix douce, — Eh!

non, ce n'est point Thérèson.

LAVENAZE.— Qui donc, alors ? Je ne vous connais pas.

DESTOUJAC. — Gomment! on ne me connaît

LAVEif AZE. — Je ne puis voir d'oà je suis... Qui donc est là? C'est insoutenable !

DESTOUJAC. — Eh ! parbleu ! c'est moi !

LAVENAZE. ~ QuI, VOUS?

410 CROQUIS A LA PLUMB.

DistoujAC. — Destoujac*

LATsifAZK. — J'aurais dû m'en douter. Entrez, voyons, ne restez pas à la porte.

DB8T0UJAG. — Doîs-je le faire?

LAyBirAKB.— Fermez la porte! Vous me laissez entre deux airs, c'est à n'y pas tenir.

(Destoajac entr'ouvre la porte, la referme aussitôt, puis se glisse dans le cabinet et va se plaeer debout derrière la première chaise qu'il rencontre, près de la porte, à une grande dislaiiee de Lavenaze.)

DESTOUJAG. — Bonjour, mon bon.

LAYEifAZE. — Votre serviteur.

DESTODJAC— Je crains que vous ne soyez occupé, mon pauvre ami.

LAVENAZE. — Pardou. (Il reprend la lecture de sa I0tre,)

DESToùJAC. — Ne vous dérangez pas ; je sais, mieux que personne, combien vos instants sont précieux. Ce serait commettre un larcin que de vous en dérober une parcelle ; aussi ne poserai-je ici qu'un moment. (// s'assied sur la chaise derrière laquelle il s'est tenu depuis son arrivée, à une grande distance de Lavenaze.) Et cette chère santé?

LAVENAZE , toujours occupé de sa lecture. — Très-bien! Et vous?

OESTOUPAC. — Je me porte à ravir; Dieu merci, un tempérament de fer ! Je n'avais, cber ami, d'autre but, en venant vous voir, que celui de m'informer de l'état de votre santé, qui, du reste, me paraît parfaite; je n'ai point voulu qu'il fût dit que je serais passé à deux cents pas de chez vous, sans en acquérir la certitude.

LAYENAZB. — Jamais, je crois, je ne me suis mieux porté.

DESTOUJAG. —J'en suis bien aise. Je crains ces changements subits de température, ces passages continuels du cbaud au froid, qui peuvent vous être contraires.

LAYENAZE, ouvratit uTie seconde lettre, — Vous êtes bien bon. Avez-vous déjeuné?

DESTOUJAG. — Je vous rcnds grâces. Je déjeune en sortant. J'ai toujours beaucoup à courir, et c'est le matin que je fais mes affaires. D'ailleurs, mon bon, vous êtes occupé, je n'aurais que peu de temps à vous consacrer; je préfère revenir, je reviendrai.

(Il se lève, fait quelques pas dans le cabinet, se dirigeant du côté opposé à Lavenaze, et regardant machinalement le papier, les tableaux et les boiseries.)

Je ne hais rien tant au monde que ces gens qui

lia CROQUIS A LA PLUME.

VOUS viennent prendre d'assaut , s'installent chez vous des heures entières et vous accaparent à tout jamais; coiunneje neveux point être rangé dans cette catégorie, je vous quitte, mon bon ; je préfère revenir.

LAVKNAZE. —- Au plaisir.

DESToujAc. — Vous VOUS portcz bien, c'est le principal, c'est tout ce que je tenais à savoir. Allons, adieu... Pardon! je vous vois parcourir une correspondance... Ne serait-ce point, par hasard, une lettre de la sœur?

LAVENAZE. — Non ; j'ai reçu hier de ses nouvelles.

DESTOUJAC. — Elle va bien?

LAVENAZE. — Très-bicn.

(Destoujac vient s'asseoir à une certaine distance de Lavenuz^ mais plus rapproché de lai qae la première fois.)

DESTOUJAC. — Tant mieux! charmante femme!

tant mieux ! Quel ange ! quelle égalité de caractère! quelle femme enivrante, cette sœur! G'estchez elle, dans cette délicieuse bastide qu'elle avait alors, que je puis dire avoir passé mes plus belles années. Cette chère sœur! Bonne mère, bonne amie, indulgente, sincère, dévouée...

(Lavenaze, après s'être agité longtemps sur son fauleoil, cherche sur son bareau sMl ne trouverait pas moyen d'occuper son compatriote.)

LAvsNAZB. — Voulez-vous uiï jourual? (Il se met à écrire.)

DESToujÀG. — Je vous Tcnds grâce, je les ai parcourus ce matin; ils ne disent rien... Pauvre chère sœur!... Je vais donc vous quitter, vous laisser à vos occupations. Je ne veux nullement vous déranger. Adieu, mon bon !

làyenàzr. — Au revoir.

DESTOUJAG. — Vous élcs pius bcurcux que moi, pauvre ami : vous recevez de temps en temps des nouvelles des vôtres ; il y a une éternité que je n'ai reçu une ligne des miens. Us sMnquIètent non plus de moi que si j'étais mort. J'ai cependant. Dieu merci ! assez fait ; s'ils sont quelque chose, c'est bien à moi qu'ils le doivent. Que voulez-vous! j'ai toujours été dupe de ma trop grande bonté, cela me devrait corriger; au contraire, je trouverais demain l'occasion de me mettre au feu pour n'importe qui, je m'y mettrais, c'est comme je vous le dis... (Il se mouche.) Pardon! savez-vous, mon bon, si M. des Aigualades ne nous viendra pas bientôt à Paris?... Lavenazeî... cher ami... vous ne me voulez pas répondre?

IiAyehau. — Que voulez-vous?

DE8T0UJAC. — ie vous demandais si vous pensiez qu'il nous vînt bientôt à Paris?

LAVENÀZE. — Qui?

DESTOUJAC— M. des Aîgualades ; je vous demandais si vous présumiez quMi nous vînt bientôt à Paris.

LAVENAZE.— Je n'en sais rien; il avait, je crois, l'intention de passer l'biver à Nice.

DESTOUJAC. — Ne dites-vous pas qu'il avait l'intention de passer l'biver à Nice?

* LAVENAZE, écrivant toujours.— II me ie manda, il y a de ça environ trois mois.

DESTOUJAC. — Ab t il y a de cela trois mois. Eb bien, tant mieux ! c'est, je crois, une excellente idée qu'il a eue là. S'il m'eût consulté, je le lui aurais conseillé. Nice, ville cbarmante, délicieux séjour! climat enchanteur! je n'y suis point allé; mais quantité de mes connaissances l'ont visitée, et toutes m'en ont parlé comme d'une ville ravissante... Vous n'êtes pas sans y être ailé?

LAVENAZE. — Jamais!

DESTOUJAC. — Jamais à Nice?

LAVENAZE. — Jamais.

DESTOUJAC. — En êtes-vous bien sûr? Il me semblait vous en avoir entendu parler.

LAVENAZE. — Jamais.

DESTOUJÀC. — Je me serai trompé... C'est .un homme très-distingué, d'uB commerce bien sûr, savez- vous?

LAVEHAzi.— Qui?

DBSTovjAC. — Des Âiguadades. Un homme d'un grand esprit, d'une rare capacité, d'une haute intelligence ! Une chose m'étonne : pourquoi ne pas avoir pensé à le nommer? Vous me direz à cela : Il est peu remuant, peu intrigant, le pauvre cher homme t Et cependant, il est de ces gens rares, de conviction, comme il nous en faudrait beaucoup à la Chambre. Il serait même à désirer, pour notre département, que l'on s'en occupât, mais trèssérieusement; n'êtes-vous pas de mon avis? {Lavenaze continm sa correspondance,) Du reste, il est d'une santé précaire, ce cher des Aigualades, très-précaire, et c'est pour cela que je ne serais nullement étonné qu'un voyage à Nice lui rît grand bien... Vous ne savez pas si sa charmante demoiselle est toujours avec lui? {Pas de réponse.) Vous n'avez point oui dire, mon bon, qu'il ait établi sa charmante fille?

LAVEifAZB. — Je vous demande bien pardon si je ne suis pas davantage à la conversation : j'ai tellement à faire aujourd'hui, qu'il m'est de toute impossibilité d'être un instant à vous.

DESTOUJAG. — Eh ! mon bon, que ne le disiez

VOUS ! Que diable ! Je vous quittais, j'en avais manifesté l'intention ; vous me laissez là vous causer des heures entières; vous faites des façons avec moi, vous avez grand tort; il fallait tout bonnement me dire : « Je vous remercie, je me porte bien, et vous? » je n'en demandais pas davantage. {Il se lève,) Je reviendrai vous voir. Sans adieu, pauvre ami ! à bientôt. (// vient serrer la main de Lavenaze et se dirige vers la porte,)

LÀVfiNAZB, /lati^ — Destoujac!

DESToujAG, faisant une pirouetta sur luimême. — Cher amit

LAvsRAZE. — Dites-moi, n'aviez-vous rien autre à me demander?

DESTOUJAC. — Je voudrais vous le taire. Eh bien, oui, mon bon ! j'ai quelque chose à vous demander, quelque cbose même, pour moi, de la dernière importance; mais je vous avoue que, vous voyant tellement occupé, je n'ose aborder la question.

LAVENAZE.*— AllCZ tOUJOUrS.

lïBSTouJAc. — Je préfère, quoi qu'il en soit, sacrifier mes intérêts aux vôtres et revenir. Toute réflexion faite, je reviendrai; laissez-moi partir. (Il se dirige vers la porte.)

LAVENAZE. — Non, du tout. Voyons, qu'avezvousà me demander?

BESToujAc. — Non, mon bon, non, décidément.

LAYENAZE. — - Pourquoi ue pas me conter votre affaire?

DBSToujAc— Non, franchement, un autre jour.

Je serais désolé de passer à vos yeux pour un importun.

LAVENAZE. — Jc suis sûr quc, depuis que vous êtes ici, vous auriez pu me conter dix fois votre affaire.

DESToujAc. — Plus dc Vingt, au moins. Au surplus, vous aliez, en deux mots, la connaître.

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