I.AVENAZE. — Je vous écoutc
(Destoujac dépose son ohapeaa sur le bureaa et vient prendre place entre les jambes de son compatriote. 11 tire un mouchoir de la poche de son portefeuille, le promène sur sa figure et le remet À la place qu'il occupait.)
DSSTOUJAC— J'ai besoin, mon bon, dans l'affaire qui m'amène auprès de vous, d'une franchise à toute épreuve; vous êtes prudent, de bon conseil; toutes les fois que vous avez bien voulu m'aider de vos avis, je m'en suis toujours admirablement trouvé; au nom de l'ancienne amitié qui nous lie, usez-en toujours de même à mon égard, dites-moi
francbement ce que 'vous en pensez, Je vous en conjure, je vous en supplie!
LAVEif AZE. — Je vous ic promcls.
DESToujAC. — Voici , en deux mots, mon affaire.
LAVBUfAZE. — Voyons.
DESTOUJAC. — Il est à votre connaissance, mon pauvre ami, à celle de tous nos compatriotes, que^ depuis longtemps, depuis près de quinze ans environ, j'ai abandonné mes affections, ma famille, mes amis d'enfance, bref, j'ai quitté notre vilie, pour m'en venir à Paris, afin de recouvrer le montant d'une créance de cent soixante et treize mille francs et des centimes sur Saint-Domingue. Je crois même vous en avoir parié.
LAVEifAZE. — Plus de ccut fois.
DESTOUJAC. — Autant qae cela ! c'est possible... Entin, je me trouve donc, par suite des longs retards que l'on m'a fait éprouver, dans une position des plus critiques, je ne vous le cèle pas. Depuis mon arrivée dans la capitale, logé chez de braves gens de notre pays, pleins de cœur et d'abandon, je suis l'objet de la plus tendre sollicitude, des soins les plus assidus, c'est fort bien ; mais l'honneur me fait un devoir de m'acquitter un jour. D'un autre côté, je vous dois encore cet aveu, ma garde-robe a le plus grand besoin d'être renouvelée; cette
capote que vous connaissez, ces bottes qui ne sortaient pas des mains de l'ouvrier, quand vous vous en séparâtes, toutes ces circonstances sont là pour prouver au besoin celui dans lequel je me trouve de récupérer le montant de ma créance.
LAVENAZB. — Vous me répétez ce que je sais déjà, vous voltigez de branche en branche ; allons au fait.
DESToujAC. — M'y voici en deux ; il fallait vous mettre au courant : vous y êtes. Je crois vous avoir dit que je suis dans l'usage, et cela pour me distraire, de passer toutes mes soirées à l'estaminet.
LAVENAZE. — Jc l'Ignorals.
DESTOUJAC. — Il me semblait vous l'avoir dit.
LAVENAZE. -— Jamals vous ne m'en avez ouvert la bouche.
DESTOUJAC. — C'est donc là que je passe la majeure partie de mes soirées. Je pourrais aller dans le monde, je n'y vais pas, et cependant ce ne sont point, Dieu merci ! les invitations qui me manquent : elles me pleuvent, au contraire, surtout maintenant que ce sont tous gens de notre pays à la tête des affaires ; mais je ne me soucie point de les voir. Chacun son idée. Je veux conserver mon franc parler, et nullement ramper devant le pouvoir. Jamais il n'entrera dans mes principes, dans ma manière d'être et de voir, d'agir différemment. Je
suispour cela d'un rigorisme... d'an puritanisme... irès^rands. Ai-je lorl? ai-je raison?... Je n'en sais rien, mais toujours est-il que voilà mon opinion.
lAVBN AZB. — Au fait, mon cher, au fait.
DBSToujAc. — J'étais donc, comme je vous le disais, l'autre soir à l'estaminet, lorsque Auberlol vint à moi...
LAVENAZB, VinterrompauL — Quel est cet Aubertot?
OESTOUJAC. — Vous uc conuaisscz que lui.
LAVEN AZE. — Mol t je nc le connais pas...
DESToujAC. -- Mieux que moi, peut-être.
LAVEivAZE. — Je veux mourir si, de ma vie, je me rappelle avoir entendu son nom.
DBSTOUJAC. —Vous nc connaissez pas Aubertot?
LAVBNAZB,mpaften^^.— Combien de fois faut-il ^ vous le répéter, et quelle raison aurais-je,je vous le demande, de vous le cacher, si, réellement, je le connaissais?
DBSTOUJAC— -Vous mc surprcucz étrangement.
Eh bien, lui, Aubertot, vous connaît, et particulièrement encore: il ne s'en cache pas. Vous n'avez peut-être pas au monde d'admirateur plus sincère, plus attachée votre personne, plus dévoué à votre famille que Aubertot.
LAVEPïAZB.— Il est bien bon, et, puisqu'il en est ainsi, j'en suis bien aise.
DESToujAc. — Voulez-vous que j'en revienne à mon histoire?
LÀYENAZE. — Je vous eu prie.
DESTOUJAC. — J'étais donc i'aufre soir à i'estaminet, lorsque Aubertot m'aborde...
LAVENAZE.— Quelie est sa profession, à ce monsieur? que fait-il?
DESTOUJAC. — Rien. C'est un de nos principaux capitalistes.
lavshaze. — Il va donc aussi à l'estaminet, votre capitaliste?
DESTOUJAC. — C'est-à-dire qu'il y passe sa vie. Aubertot est garçon, du moins j'aime à le croire, et mène la vie la plus indépendante. Dès son lever, vous le voyez à l'estaminet; il y déjeune, il y dîne ; le soir, il s'en retourne, et, le lendemain. Il recommence.
LAVBNAZE. — C'cst fort bicu. Mais quel rapport ont ces détails avec votre créance ?
DESTOUJAC. — Vous Ic sauricz déjà si vous ne m'aviez interrompu. Ne m'interrompez pas, mon bon ; de grâce, ne m'interrompez pas.
LAVENAZS. — Allez volrc train.
DESTOUJAC. — L'autre soir donc, Aubertot
m'aborde ; sa figure, assez ordinairement grave et
réfléchie, semblait épanouie, et, après les compli*
ments d'usage : « J'ai, me dit-il en me tirant à
133 CROQUIS A LA PLURŒ.
l'écart, j'ai quelque chose à vous proposer. » Ici, mon cher Lavenaze, prêlez-moi toute votre attention.
LAYKifAZi. — Allez, allez.
DESToujAC— «Vous êtes un homme que J'aime; »
c'est toujours Aubertot qui parle...
LAVEifAZE. — Allez donc !
BBSToujAG. — c Que faime, que j'estime; je serais flatté de vous voir de notre bord. Nous avons besoin de gens qui tiennent à quelque chose; soyez des nôtres. Vous attendez après votre liquidation de Saint-Domingue, je le sais; vous pouvez être gêné ; ma bourse et mon crédit sont à vous, disposez-en ; et, comme ce ne sont pas des paroles en l'air, voici trois napoléons que Je mets à votre disposition. »
LAVBifAZE. — Vous les prites?
DKSTovjAc. — Je ne les pris pas ; je ne voulus pas même les regarder, tant il me tardait d'avoir votre opinion à cet égard.
LATiifAZE.— S'agissait-ildevousmettreenavant, de vous engager dans quelque opération oà votre honneur ou vos intérêts eussent été compromis?
DESTotJAC. — Nullement. Il lui importait seulement, toujours à Aubertot, de pouvoir se dire : « Destoujac est avec nous, Destoujac est des nôtres, il est de notre bord. »
LATERAZE. — Et qucl 661 volrc bord?
DESToujAG. — Je n'en ai pas.
LAVEifAZB. — Les opinions que vous professez?
DESToujAc. — Aucune.
LAYENAZE. ~ Et ce oiousieur vous offrait ainsi trois napoléons, sans rien exiger de vous,saj)s rime ni raison?
DESTOUJAG.— C'est comme j'ai l'iionneur de vous dire.
LAVEifAZB. — De toutes les histoires que vous m'avez contées, celle-ci, je l'avoue, me paraît la plus extraordinaire.
i>E8T0€MG.^<-Et pourquoi, s'il vous piaît?
LAVBNAAE. — Parce qu'on ne va pas offrir, de but en blanc, trois napoléoas au premier venu.
DESTOUJAG. — Au premier venu ?
LAVEifAZE.— Sans doute, au premier venu ; car, en définitive, pour ce monsieur, vous n'étiez autre chose qu'un premier venu, qu'une connaissance d'estaminet; ce qui me fait craindre que votre ÂubeKotD'aii eu l'intention de vous compromettre. Quels sont ses antécédents, à ce monsieur? Qui vousdit que son intention n'était pas de vous affilier à quelque complot, à quelque société secrète en opposition avec l'ordre de choses ?
DESTOUJAC, -^ II n'est nullement question de
12 i CROQUIS A LA PLUME.
cela, mon pauvre ami ; Aubertot est le plus galant des hommes.
LÀVENAZE. —-Je ne dis pas non, Je ne le connais pas; mais sa proposition ne me parait pas moins étrange.
DKSTOUJAG. — Du tOUl.
LAVENAZE. — Si fait.
DESTOUJAC. — Permettez, mon bon, permettez; vous devez assez me connaître pour être persuadé d'avance que, de ma vie, je ne tremperai dans telle affaire que ce soit, n'est-il pas vrai? J'ai trop d'estime et de respect pour l'ordre de cboses, j'adore bien trop mon indépendance, vous le savez, pour la sacrifier ainsi de gaieté de cœur. Aussi n'ai -je rien voulu entamer avec Aubertot sans vous avoir préalablement consulté... Dites-moi , qu'en pensez-vous? Faut- il prendre ces trois napoléons?
LAVENAZE. —- Prcncz-Ics si vous ne pouvez faire autrement; mais rendez-les-lui aussitôt que vous pourrez.
DESTOUJAG. — Immédiatement après ma liquidation de Saint-Domingue? C'était mon intention. Encore un mot, mon pauvre ami ; vous m'avez fait faire des réflexions. Cet Aubertot a peut-être bien aussi l'idée de me mettre en avant, de me faire attacher le grelot : on ne sait pas ; et, une fois corn-
LES COMPATRIOTES. i*25
promis, va te promener l Le voilà, lui, bien paisible, moi, dans le bourbier. Qu'en dites-vous?
LATENAZE. — Ma foi, OU 8 VU des choses plus extraordinaires.
DESToujAG. — S'il faut vous le dire... Ceci est entre nous, Lavenaze...
LAYEifAZB. — Soyez tranquille.
DESTOUJAG. — S'il faut vous le dire, je me crois assez fort pour refuser net ses propositions, bien décidé à attendre un jour ou deux encore Tissue de mon affaire.
LAVEif AZE. — C'est peut-être ce que vous feriez de mieux.
DESTOUJAG. — Je le crois aussi. Décidément, je refuse les offlres qu'il m'a faites; je serais bien bon d'aller contracter des obligations envers un homme que je connais à peine, comme vous me l'avez fort bien fait observer, quand j'ai sous la main d'excellents amis, de braves compatriotes, qui jamais ne me laisseront tendre la main, qui jamais ne m'aban* donneront. (Il serre Lavenaze dans ses bras.) N'estHse pas vrai, mon bon ?
LAVENAZE. — Jc commeuco à comprendre.
DESTOUJAG. — Au rcste, cet Aubertot n'est nullement de chez nous; c'est un Flamand; il est de Lille, ou des environs. Ce n'est, après tout, qu'une connaissance d'estaminet, un pilier de tabagie, un
individu sans état, sans consistance, peut-être de la poiice, cela ne m'étonnerait pas.
LATEifAZE. — Celas^eslvu.
DESTODJAC— Vous vencz de m'ouTrir les yeux, cber ami ; du reste, à quoi bon m'inquiéler? Je trouverai toujours, d'ici à demain, tout ce dont j'ai besoin. Ne suis-je point fait aux privations? ne dine-t-on pas fort bien au Palais-Royal pour deux francs, deux francs cinquante, tout au plus: potage, entrées, entremets de douceurs, carafon de vin, pain à discrétion, dessert, demi-lasse et petitverre ; le tout pour cinquante sous.
LATEifÀZB. — Au Palais-Royal?
DESToujAC. — Galerie de Pierre, 423, au premier, au-dessus de Fentre-soi. Vous n'avez d'obligation à personne.
LAVENAZE. -— Eb ! ffiou cbcr, que n'abordiezvous plus tôt la question. Vous me tenez des beures entières à entendre des histoires que cent fois vous m'avez contées. Que ne le disiez-vous plus tôt !
(Il ouvre le tiroir de son bureau et remet de l'argent à Destoojae.)
DESTOUJAC , prenant Pargent. ^ Vous m'avez deviné, mon pauvre ami; vous êtes de ces êtres privilégiés qu'on estime, qu'on apprécie en les en-
tendant parler, qu'on adore et qu'on idolâtre quand on a le bonheur de les connailre.Voas êtes de ces hommes, de ces hommes rares et précieux, de ces météores qui apparaissent à de longs intervalles, de ces hommes, enfin, comme il serait à désirer que nous en eussions beaucoup à la Chambre.
IiAYKIVAZB. — Vous êtCS fOU.
msTOJîjkc, saisissant les mains de son campa^ triote,—Si fait, lu les mérites, homme généreux! tu les mérites, ces éloges.
LAVENAZE. — Sans adieu,
DESToujAC. — Oui, je pars, Je me vois (orcé de vous quitter.
LAVENAZE. — Bicu Ic boujour.
DESTOUJAC— Â bientôt, généreux ami, à bientôt! (Lavetiaze recule son fauteuil) J'espère que VOUS n'allez nullement vous déranger?
(A chaque monvement que fait Lavenaze poor se lever, Destoujacle renyerse sur son fauteuil.)
LAVENAZE. — J'ai besolu de sortir.
DESTOVJAG. — Vous n'en ferez rieit, je m'y oppose formellement.
LAVENAZE. — Jc dols mc lever.
DESTOUJAC. — Vous u'cu ferez rien, je ne le souffrirai pas, ce sont des enfantillages.
LAVEifAZE, ^'échauffant par degrés. — Je dois sortir, vous cUs-je.
oESTovjAc. — El pourquoi ?
LAYJSNAZE. — Vous Dc Youlcz pas m'eutcudre ; Je vous dis quMI faut que je sorte, j'ai besoin de dire un mot au portier.
DESTorjAG. — Si ce n'est que cela, je m'en charge.
(Lavenaze, furieux, parvient à se lever de soo fauteuil .)
LAVENAZE. — Mals, HU nooi du ciel, laissezmoi! quand je vous dis qu'il faut absolument que je sorte.
oESToujAC. — Dès l'instant que vous éprouvez le besoin de sortir, Je n'ai garde de m'y opposer. Passez, mon bon.
LAVENAZB. — Après vous.
DESToujAC. — Je vous OU prie. C'est bien pour vous obéir si je passe te premier. {Jl son et revient sur ses pas.) Venez-vous? (// sort.)
LAVSNAZE. — Je vous suls. OÙ al-jc fourré mon chapeau, à présent? Je vais m'enrbumer sans chapeau.
DESTOUJAC, en dehors. — Eh bien, donc?
LAVBNAZE. — Jc chcrche mon chapeau, je ne sais ce que j'en ai fait.
DBSToujAc, en d^/iors.— Voulez-vous le mien?
LAVEiiAZB. — 11 me semblait pourtant l'avoir vu ce matin.
nBSToujAc, toujours en dehors, — Je vous attends.
LAVENAZE, à part. — Va-t'en au diable !
DESToujAG, la tête seulement à la porte. — Le trouvez- vous, enfin ?
lavenazeI— Le voilà. Je ne savais vraiment pas où je l'avais mis. (// sort.)