Croquis congolais
au sonniiet d'une colline, une roche dressée là, connue un doigt menaçant, pour avertir le voyageur des dangers auxquels il s'expose s'il tente de deviner le secret du Sphynx africain, défendu contre sa curiosité par un triple rempart : cataractes infrancliissahles, climat ardent, fièvres traîtresses.
Si, nouvel Œdipe, il dédaigne cet avertissement, s'il dépasse le monolithe fatidique, Jiombreuses seront les énigmes que le monstre noir lui posera. Malheur à lui s'il ne les devine pas! S'il se trompe, qu'il soit nation, chef d'état, explorateur, conquérant, il ira s'engouffrer à jamais dans la géhenne ardente.
La nation y verra sombrer sa fortune, comme l'Espagne, ou abâtardir sa race, connue le Portugal ; le roi y engloutira ses armées comme Humbert d'Italie;
l'explorateur y succoiiiboî'a, comme Liviiigstone; le conquôraiît en sera rei)Oussé. Ct)niine Napoléon.
Multiples, confus, difficiles sont en effet, les pro- Llèines qu'est appelle cà résoudre l'homme assez téméraire pour tenter de fonder un empire colonial en Afrique : Faut-il emplojTr la force ou l'habileté? Fautil assimiler les peuples africains, les dompter ou les gagner? Faut-il peupler l'Afrique de colons ou se borner à l'exploiter à l'aide des indigènes?
S'il faut l'exploiter, est-ce par soi-même, par délégation ou par concession ?
Faut-il en diriger le gouvernement, de la métroi)ole, ou lui donner une administration autonome? Si nous demandons de l'ivoire, du caoutchouc, du café, aux nègres, que pouvons-nous leur donner en échange?
L'indigène est-il susceptible de progrès moral, intellectuel, matériel?
Si oui, à qui faut-il confier son éducation éthique ? Si non, par quelle discipline peut-on form(>r sa conscience ?
Les indigènes doivent-ils rester éternellement des fourmis neutres, sans part dans la direction de la colonie?
Résisteront-ils au voisinage de notre activité laborieuse ou bien reculeront-ils devant elle et seront-ils décimés comme les Peaux-Rouges et les Maoris?
Un petit paj's, sans marine, ni armée puissante peut-
il espérer conserver le fruit de ses sacrifices, en hommes et en argent, au milieu des âpres compétitions des grandes nations?
L'Afrique sera t-elle pour nous une source de prospérité ou avons nous entrepris une tâche au-dessus de nos forces en cherchant à y fonder une colonie?
Notre peuplé a-t-il les qualités de race qui ont fait des Romains, des Anglais, des tlollandais, les grands colonisateurs du monde?
Tous ces problèmes s'agitaient confusément dans mon esprit au moment où je dépassai le doigt avertisseur.
Jusqu'à Matadi, ïAWerfn'lIe restait un liùtel européen, pourvu de tout ce qui rend la vie agréable sous les climats les plus divers.
Mais graduellement il so faisait cependant un déficit dans sa force de résistance au milieu et il devait réclamer une collaboration plus considérable à r(''iement indigène â mesure qu'il avançait dans le domaine du terrible soleil tropical.
A Accra, notre steamer embarquait une équipe de Krouboys, parce que nos matelots, accablés par la chaleur, n'auraient pu décharger le navire â l'extrémité de sa course.
Plus loin, devant des obstacles nouveaux, la ténacité pratique des Belges enq^i'untait au génie moderne la force de les surmonter. Les cataractes qui opposaient leur necphis ultra aux vaisseaux, étaient vaincues et la
locomotive procurait une étape de plus à la civilisation; du même coup la fièvre, qui guettait le voyageur sur le sentier des caravanes, était domptée. Mais encore une fois, il fallait demander aux noirs une nouvelle aide et en faire des machinistes, des chauffeurs, des serre-freins, des cantonniers.
A Léopoldville, nouveau prohlème à résoudre. Comment nous conduire aux Stanley Falls, en vingt-six jours de navigation, sans nous exposer à la faim, aux attaques des indigènes?
Le Brahant chauffe dans le port, mais à partir de ce point il ne faut plus compter que sur un équipage noir.
Certes, chacune de ces étapes est marquée par une diminution des conunodités auxquelles l'Europe nous a hahilués; mais en même temps plus les ditticultés augmentent, plus les dangers grandissent, plus il faut admirer la décision et la volonté qui les ont surmontés.
Je ne me reconnais ni la compétence, ni l'expérience nécessaires pour résoudre les graves problèmes dont j'eus l'intuition au cours d'un rapide voyage, entrepris sans préparation ; mais, ce voyage, je n'ai pu l'accomplir sans regarder, sans observer, sans réfléchir. Je me suis décidé à livrer au public ma moisson d'impressions et d'enseignements, simplement, sincèrement, sans aucune prétention à l'infaillibilité, parce que, malgré trente-trois conférences données cet hiver, je ne suis pas parvenu à assouvir la curiosité de mes compatriotes; ceux dont
j'ai dû, à regret, décliner l'invitatioi), trouveront ainsi une compensation en me lisant.
Mais l'Afrique n'est pas uniquement une terre destinée à faire fructifier les capitaux surabondants de la Belgique. Tout en rendant hommage à la haute initiative qui nous l'a ouverte, aux qualités patientes, persévérantes, héroïques de nos ofhciers, je me suis laissé surtout impressionner par la nouveauté des spectacles offerts à ma curiosité, par la poésie grandiose et sauvage de la nature africaine, par les mœurs étranges de ses rudes habitants, par la révélation d'une flore, d'une faune, d'une humanité nouvelles, m'ouvrant des échappées vers des études à peine abordées jusque-là et éveillant un monde d'idées.
J'ai tenté de fixer ces images, ces observations, ces suggestions, souvent fugitives, et saisies au vol, par la plume et la photographie.
J'espère que tous ceux qui m'ont accueilli si cordialement au Congo me pardonneront ma sincérité. La vérité a des droits qui priment ceux de l'amitié. Une œuvre humaine n'est jamais parfaite; de plus il est toujours hardi de la juger si l'on ne tient pas compte de tous les facteurs qui l'ont déterminée et ces facteurs sont souvent difiiciles à analyser exactement. C'est pourquoi je me suis fait une règle de ne parler que do ce que j'ai vu; quant aux faits qui m'ont été simplement racontés, je ne les accueillis qu'avec une très grande réserve.
J'ajoute, immédiatement, que je n'ai rien dû oublier pour conserver le souvenir le plus reconnaissant et le plus syinpatlii<{ue de tous les courageux vl intell'g'cnts compatriotes que j"ai surpris, là-bas. dans l'accomplissement d'une entreprise dent Icui- patrie peut être justement tière,car elle a révèle dans notre race des forces ignorées.
Je n'ai pu les citer tous au cours de la rapide esquisse de mon voyage; je dois cependant un remerciment spécial à l'excellent docteur Etienne qui ij'a })as liésité à m'accompagner jusqu'aux Stanley Falls [lour veiller sur ma santé et a eu l'amabilité de mettre à ma disposition quelques-uns de ses plus beaux clicbés reproduits dans ce volume.
Juin 1899.
La Capitale du Congo
E la vérandah du Palais do Justice de Borna, je contemple la ville f naissante : elle P s'élève en amphithéâtre sur
la rive droite du fleuve. Du coté de l'aval elle est limitée par la rivière des Crocodiles qui mei'ite bien son nom, car plus d'un féroce saurien s'est élancé de ses roseaux pour happer un jeune nègre, et même, un jour, un blanc eut le même sort; on n'en retrouva que la bague dans le ventre du monstre. En amont la ville s'arrête à un petit ruisseau sans nom, encombré de papyrus; il se jette dans le Congo, en face de l'épave d'an steamer, le Matadl, près de la factorie anglaise. A ma droite, enti-e le ciel sombre et l'eau qui réfléchit sa couleur plombée, s'étend la longue ligue de l'ile de Mateba, colorée du vert bleu dont Breughel peignait ses lointains. Le rivage de Mateba, riche en troupeaux, huit à rien, en se confondant à l'Iiorizon avec la mince dentelure de la côte portugaise.
Ckoquis Congolais
La iiiuiitagiie rousse du monolithe, couronnée de son obélisque de granit, se dresse à rnon extrême droite et surplombe le monticule rougeàtre sur lequel s"élèvent les constructions grises du fort de Chinkakassa.
Entre ce fort et la rivière sinueuse des crocodiles, s'étend un terrain bossui'. Li'ule, ntiirci par rincendie et le soleil de la saison sèche; là pait cependant un troupeau de bœufs portugais. Le cours de l'eau est dessiné par la teinte verte des herbes fraiches. Un mamelon est planté au bord du lleuve, la rivière le contourne par un brusque tletour ; il porte une trentaine de baobabs monstrueux dont la lourde ramure desséchée et les fruits, semblables à des rats pendus par la queue, se découpent sur Tacier brillant des eaux.
Ici commencent les constructions : je vois s'aligner les longs toits sombres des séchoirs de la briqueterie, orgueil de tous les commandants de station; puis les toitures rouges de l'atelier des mécaniciens, de la glacière et des bains; ensuite les toits en zinc des magasins de la marine, les toits blanchis, des factories, largement étalés, au milieu des toufïes brunes de ramures desséchées. Au dessus pointent les mâts du Wale amarré à l'embarcadère principal.
Ces constructions s'éparpillent dans une plaine, autrefois marécageuse, le long d'allées de manguiers, de bananiers, de flamboj'ants et d'élais.
Les terrains non bâtis sont disposés en parterres.