CHAPELLE A NOUVEL-ANVERS
vis-à-vis des libéraux : « Vous ne pouvez me reprocher de réclamer la liberté là où vous êtes maîtres puisque c'est votre principe, vous ne pouvez me la demander où je domine, puisque ce n'est pas le mien. "
Voici comment le père Butaye (*) raconte dans une
(*) Missions belges de la Curniini^iiie de Jésus, lîullelin mensuel n" 4, avril 1889, p. ICG.
corrospoiidaiico sa déclaration de guerre aux protestants :
•• M. Frederichson avait eu le temps d'apprendre mon arrivée à MadimLa, Il s'en émut et vint voir son troupeau menacé ! J'allai le trouver pour lui déclarer, en toute franchise, mon plan de campagne : combattre sa religion, mais sans violence, par la persuasion et le catéchisme, par la vérité entière déclarée et prouvée aux indigènes. « Vous ne pouvez, liû disje, m'en vouloir. Vous ensei- " gnez que la religion catholique est bonne, que l'on peut " se sauver par son moyen. Elle est donc vraie. Or, un " de ses grands dogmes c'est qu'on ne se sauve que dans » son sein. Il faut choisir ce qu'il }■ a de plus sur. v
J'ai trouvé la même idée exposée avec la même ardeur batailleuse, dans une lettre adressée de Ceylan par le père Vander Aa.
Alors que le domaine à défricher est si vaste, ne vaudrait-il pas mieux tourner ses efl'orts de ce coté, plutôt que de chercher à s'emparer du champ qu'un autre cultive déjà?
Aujourd'hui le père jésuite déclare qu'il n'usera pas de violence; en sera-t-il toujours de même?
L'Ouganda ii'a-t il pas été déjà ensanglanté par des querelles entre catholiques et protestants. Ne pourrions nous épargner aux noirs ces luttes d'un autre siècle?
Si les pères de la Compagnie de Jésus pouvaient, au
Congo, prendre avec le dogme les mêmes libertés qu'ils se permirent autrefois en Chine, où ils avaient emprunté à la doctrine rationaliste de Gonfucius les préceptes qui ne contredisaient pas trop ceux du christianisme, ils y remporteraient peut-être le même succès.
Ce moyen serait conforme à leur tradition de concilier les goûts mondains avec l'austérité du culte. S'ils élaboraient un catholicisme simplifié, empruntant à la coutume africaine des principes admissibles, appropriant le catéchisme à l'esprit enfantin, simpliste, égoïste des nègres, peut être implanteraient-ils plus solidement leur enseignement dans les cervelles bornées de leurs néophytes.
Mais, au Congo comme en Chine, Rome les rappellerait à l'invariabilité et à l'universalité du dogme. Rome n'a pas tort, peut être, de vouloir boucher immédiatement toute fissure par laquelle le libre-examen pourrait s'introduire dans la superbe et compacte unité du catholicisme. L'absolutisme est une force aussi longtemps qu'on a la puissance de l'imposer, comme le Pape et le Tsar.
Nous examinions ces questions, si brûlantes en Europe, avec un calme philosophipue, soit parce que nous nous savions bien éloignés des agitations de la fiévreuse M'Poutou, soit parce qu'isolés au milieu de millions de noirs.
tno Croquis Congolais
les blancs se sentent instinctivement frères et ont conscience de la nécessité de rester étroitement unis; soit enfin, parce que le dur soleil d'Afrique apaisait notre esprit de combativité; devant nous il faisait scintiller le sable de l'allée, à son contact brûlant l'air dilaté réfractait les images des arbrisseaux et les faisait vaciller; quelquefois une file de noirs, se rendant au travail, passait sans que le bruit de leurs pieds nus troublât le silence de midi ; puis, au-delà de la partie défrichée je devinais l'immense forêt avec ses fauves, ses éléphants, ses perroquets, ses singes, ses anthropophages, forêt mystérieuse aux fourrés inq^énétrables, aux sentiers sinueux, aux marais malsains, forêt redoutable où l'homme blanc ne peut compter que sur ses propres forces, où il n"a rien à attiMidre d'uni^ organisation sociale dont nous sentons la protection peser constamment sur nous, en Europe.
Mais voilà que s'avancent respectueusement deux timides négrillonnes; elles portent précieusement un plat recouvert d'une serviette ; elles sont députées vers le bourgmestre, pour lui offrir un gâteau pétri par les blanches mains des bonnes sœurs de Notre Dame.
Après avoir dû me contenter, pendant deux mois, de pain de manioc, j'apprécie hautement cette délicate attention au cours du déjeuner offert par mon aimabb^ hôte.
Hélas! Il dort déjà du sommeil étei'nel au milieu des
noirs qu'il était venu civiliser. Quand je songe à la journée passée avec cet honnne sjnnpathique, je ne puis plus le revoir an milieu de ses enfants, mais j'aperçois en imagination, là Las, bien loin, sur le plateau de Ki Mwenza une jietite croix Llanclie, plantée sur une modeste tombe, protégée contre les rayons meurtriers du soleil africain par l'épais ombrage d'un manguier.
C'est trop souvent à cela qu'aboutissent le zèle et l'aljnégation de ceux qui ('talent partis pleins de foi et d'ardeur })our leur noble ajjostolat.
«i;^jt'».,.- y^
Une Factorie
ÉsoLus, vaillants, entreprenants, peu scrupuleux, enfants perdus de la civilisation, les facteurs formaient autrefois l'avantgarde de l'exploitation connnercialo d'une colonie ; ils s'installaient au milieu des sauvages, sur les côtes, au bord des rivières, et par l'appât du rhum et des fusils à silex, les déterminaient à leur livrer des esclaves, de la poudre d'or, de l'ivoire, du caoutchouc, de l'huile de palme.
Bien avant qu'une puissance européenne eut songé à planter son étendard sur les rives du Congo, des factories avaient été établies à son embouchure par des trafiquants portugais, hollandais et anglais.
Lorsque l'Etat indépendant vint, en vertu de l'acte de Berlin, proclamer sa souveraineté sur le bassin du grand fleuve, les premiers occupants considérèrent les officiers du Boi souverain comme des intrus.
Il est toujours désagréable de passer sous le contrôle d'un maitre quand on s'est habitué, de longue date, à vivre indépendant. Quelques conflits se produisirent
nécessairement et le chef d'une puissante société néerlandaise se vit même interdire le territoire de l'État; il se réfugia dans le Congo français, où j'eus l'occasion de visiter sa belle factorie.
Malgré la paix conclue entre l'État et les Compagnies congolaises, en 1896, certains facteurs supportent encore impatiemment l'intervention de l'État, et l'un d'eux me disait : « Qu'il nous laisse tranquilles, nous ne lui demandons rien, pas même sa protection ; ses troupes effrayent les indigènes et ses prestations nous les rendent hostiles. "
Ces récriminations m'ont paru exagérées.
Avant la constitution de l'État, le commerce du Congo était insignifiant et s'arrêtait aux premières cataractes ; aujourd'hui ses transactions s'élèvent à un total de fr. 50,581,845.60, et son aire d'activité s'étend jusqu'aux confins de la colonie.
Aux quelques factories portugaises, hollandaises et anglaises fondées dans le Bas-Congo, avant 1885, on peut, en 1899, opposer les vingt-cinq sociétés d'exploitation du paj^s comportant un capital nominal de près de soixante millions de francs.
On est donc injuste envers l'État quand on méconnaît son action prépondérante dans la mise en valeur des richesses naturelles du Congo.
A mesure que l'on remonte le fleuve, les produits emmagasinés dans les factories se simplifient. Celles que
j'ai visitées à Baiiana, à Bonia et à Matadi sont de grands bazars destinés à satisfaire les blaiics aussi bien que les noirs. Ils renferment à peu près tout ce que l'on peut trouver dans un vaste entrepôt coopératif de Londres, mais de plus, hélas !
l'absinthe pour le Belge et le tafla pour l'Africain.
Le souverain de l'État indépendant a sagement assigné le cours du M'Pozo comme frontière infranchissable à ces deux poisons.
Au sud de cette limite il eût été impuissant à empêcher l'entrée des contrebandiers français et portugais.
Le chemin de fer permettra d'étendre le rayon d'opération des bazars. A mon passage à Léopoldville et à Dolo, des tentes abritaient déjà leurs installations provisoires. Plus haut les factories ne contiennent plus que les articles d'échange préférés par les indigènes dans les régions exploitées par les sociétés concessionnaires.
Les grandes factories qui centralisent les achats des comptoirs comme celle de l'S. A. B. (*), à Kinchassa, et de la N. A. H. V. (**), à Brazza, la première abritée sous des baobabs gigantesques, la seconde ombragée par de belles allées de manguiers, présentent des installations qui en rendent l'habitation confortable.
(*) Société anonyme belge.
(**) Nieuwe Afrikaansche Handels Venootscliap.
198 Croqius Congolais
Le terrain a été nettoyé et aplani; des avenues de palmiers, de bambous, de lilas d'Afri(|U(' permettent de circuler à l'ombre entre les bâtiments.
Toutes ces constructions en briques ne se composent que d'un rez-de-chaussée qu'on a dû surélever, pour échapper à riiumidite de la saison des pluies, aux rats et aux Iburmis. Les habitations sont entourées dune verandali, abritée par la saillie du toit. Les fenêtres sont tendues de toiles métalliques qui laissent passer l'air et retiennent les moustiques. A l'intérieur le plafond est foi'nii'' d'un vélum qui doit être remplacé, de temps en tenqjs, quand il est sali par les chauve souris et rempli de toiles d'araignées géantes. Ces maisons contiennent la salle à manger du gérant, un salon, un bureau, une chambre à coucher, quelquefois une salle de billard et un cabinet de bain. La crainte de l'incendie a toujours fait ]>lacer les cuisines en dehors de l'habitation, dans un local isolé, f vj On trouve dans ces logis tous les
agréments dune de nos installalions champêtres; leur décoration dépend nécessairement du goût de l'occupant et sm-tout de la présence d'iuie femme l)lanche qui seule peut ' y apporter la coquetterie du home européen.
On y rencontre quelquefois un
piano et toujours une boîte à musique qui ne manque jamais de moudre poliment une Bonbançonne pour l'hôte belge.
Devant la maison s'étendent quelques parterres de fleurs africaines : belles de jour et de nuit, agaves bleus, cactus flambeaux, euphorbes épineuses, acacias flamboyants, méhas lilas, pervenches jaunes polygala cabras; à côtés s'étiolent de pauvres rosiers d'Europe.
Dans do grandes cages volettent des martins-pécheurs, des ramiers, des tisserins, des toucans, des perroquets. Derrière les treillages des ibi§ se promènent gravement, des flamants lissent leur beau plumage, des grues cendrées déploient leurs ailes ankylosées par un long repos et des pélicans pensifs regrettent leurs pèches. A côté, sur un perchoir, grimace un macaque ou bien se tient immobile et mélancolique un caméléon dont les yeux divergents épient les mouches pour les happer de sa longue langue déroulée.
Dans la maison, sous la vérandah, on aperçoit furetant à la recherche des serpents Rikki-tikki, la mangouste familière qui se laisse caresser i sans la moindre crainte et grimpe sur les épaules des visiteurs.
Les agents subalternes sont logés dans un bâtiment séparé et dinent à une table commune. Puis viennent dévastes hangars bien clos contre les
tentatives des voleurs, gardés la iiuit par des sentinelles. Ils contiennent les marchandises d'échange : ballots d'étofiés, bracelets, miroirs, sonnettes, pipes, casseroles, sacs de cauries et de perles de verre.
On range dans de grands magasins, en attendant que le train ou le steamer enlève les précieuses dents d'ivoire soigneusement marquées de leur poids, les mannes de caoutchouc, les gâteaux d'huile de palme numérotés, les corbeilles de gomme copal pesées.
Quand le facteur vous fait faire le tour du propriétaire, il ne manque jamais de vous conduire à sa briqueterie et à son potager; c'est qu'il a vaincu là deux dillicultes qui nous paraissent faciles à surmonter, mais qui, en Afrique, demandent une certaine de persévérance.
Celui qui n"a jamais mis la main à la pâte, c'est le cas de le dire, ne se ligure pas tout ce qu'il fimt savoir pour arriver à obtenir une brique régulière, s'empilant bien, sonore, et cuite à point.
Pour le potager ce sont d'autres obstacles :1a stérilité de la terre, la sécheresse du climat, l'ardeur du soleil, les insectes voraces et les fauves.
Le maraîcher improvisé porte d'abord son elTort vers l'introduction des bons légumes qu'il aimait à manger en Belgique. Mais il constate bientôt ([!'e les salades montent en graine, que les choux de P)ruxelles ne donnimt pas de jets, que les petits pois durcissent.
Tout en regrettant le caractèn^ peu accommodant de
ses légumes nationaux, le colon introduit alors dans ses plates bandes les légumes africains : le pourpier tiré de la brousse, l'aubergine venue des Indes, la tomate importée du Pérou, des cucurbitacéos telles que le cucumis.la gourde, la lufFa, des légumineuses comme les pois cajan, les haricots foncés des Falls, les haricots blancs du Kassaï, des plantes à racine féculente : la patate douce, l'igname, le manioc; dans son verger il pourra cueillir le safou, l'ananas, la papaye, le citron, l'orange, la mangue, la pomme d'acajou, le maraconja, le cœur de-bœuf, la goyave, la ponnne d'avocat et la pomme de pin, tout en proclamant que ces fruits ne
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valent pas les pommes, les poires et les cerises de la patrie.
La basse-cour ne donne pas moins de tracas : les chiques s'insinuent dans les pattes des poules, les serpents viemient dévorer leurs œufs et le léopard croquer leurs poussins.
Rappelons-nous la passion avec laquelle nous lisions, gamins, l'ingénieuse industrie déployée par Robinson dans son ile déserte et nous comprendrons avec quel orgueil le facteur qui a pu surmonter les tâtonnements de rap})rentissage, les dillicultés de la culture et les mécomptes de l'élevage montre au visiteur son légumier, son verger, sa basse cour et ses étables.
A Torée de la forêt s'alignent les habitations des travailleurs; ce sont de misérables chimbèques où dorment et cuisinent les indigènes employés aux travaux variés de la factorie ; celle-ci constitue, en effet, un petit monde complet en soi et obligé de se sulllre à luimême.
Il est rare que l'attention du voyageur novice ne soit pas attirée i)ar un chiinbéque plus soigné que les autres; sous la vérandah sont accroupies des négresses vêtues de pagnes voyants, parées de colliers et de bracelets en verroterie; une question vient sur les lêvj-es du visiteur, mais il la refoule discrètement, quand il remarque que ces belles indolentes bercent des bébés dont la couleur jaune décèle la fraternisation des races, — à moins que,
CnoQuis Congolais 20S
mystère du cœur humain, le facteur ue lui montre une affreuse petite guonc^i au teint terreux, en disant avec orgueil : c'est ma tille! La politesse l'oblige alors à féliciter l'heureux père.
Du lever au coucher du soleil la vie est très active : des caravanes de noirs apportent de l'intérieur l'ivoire et le caoutchouc ; il faut longuement en débattre le prix, vérifier la qualité, surveiller les fraudes qui consistent à augmenter le poids de l'ivoire et de la précieuse gomme; puis, après avoir payé, on doit déposer les achats dans les magasins, mettre l'inventaire au courant, établir les comptes de l'exploitation.
D'autres fois c'est un steamer, ari'ivé du haut, qui jette quinze ou vingt tonnes de caoutchouc sur le rivage; la cloche appelle les commis pour compter les mannes, les peser, donner le récépissé au capitaine; plus tard ce caoutchouc devra être expédié par rail à Matadi et nécessitera de nouvelles écritures; ou bien encore il faudra surveiller le chargement, sur bateau, des ballots d'étoffes, des verroteries, des rouleaux de cuivre, envoyés aux comptoirs du haut-Congo et de ses affluents, comme monnaie d'achat.
En dehors de ces coups de feu, il faut songer aux courriers vers l'Europe, préparer la correspondance pour le directeur de la société, réclamer des agents pour remplacer ceux qui sont morts, du ravitaillement pour les vivants, rédiger les rapports en vue de tenir les
admiiiistrateurs de Belgique au courant des opérations de la factorie.
Un gérant actif inspectera fréquemment les comptoirs disséminés sur une énorme étendue, cherchera de nouveaux centres d'exploitation, conclura des conventions avec des chefs indigènes pour assurer l'alimentation de ses agences et étendra constamment la sphère de ses relations commerciales.
Ces voyages d'inspection et d'exploration ne sont pas sans danger; le bateau de la factorie revient quelquefois hérissé, de flèches empoisonnées, et à terre plus d'une caravane commerciale a été surprise dans une embuscade et massacrée.
La direction des factories réclame donc des hommes décidés, intelligents, capables de supporter les privations, les marches fatigantes à travers les marécages, les monotones navigations sous un ciel de feu.
La Belgique, malgré son inexi)érience coloniale, a su les trouver et a prouvé que sa race possédait des qualités énergiques qu'on ne lui soupçonnait pas.
.J'ai admiré la force d'endurance des agents de comptoirs éloignés qui restent pendant des mois sans nou-
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Ckouuis CoNr.oi.Ais ■ ■ r*^.
voiles de leur famille, sans relation avec leur patron, placés seuls ou à deux au milieu d'une population dont ils ignorent toujours les véritables intentions et souvent la langue.
Ils ont de longs jours de chômage au cours desquels ils doivent trouver en eux-mêmes la force de résistance à la dépression morale et physique produite par l'isolement et la chaleur.
Se figure t-on la position tl'un pauvre agent devenu malade, dans un poste éloigné, abandonné au milieu de noirs indiflerents que le prestige du blanc, la croyance en sa force contiennent seuls dans le respect de sa vie et de ses biens !
Tous n'y résistent pas,
Un ancien capitaine de steamer du Congo, a décrit, d'une façon poignante, la graduelle déchéance de deux agents placés ainsi aux avant-postes de la civilisation (*).
C'étaient, il est vrai, deux de ces individus incapables dont l'existence est rendue possible en Europe par la puissante organisation des foules civilisées qui ci'oient aveuglément à la durée de leurs institutions, à la puissance de leur morale, à la justice de leur opinion. Quand de pareils êtres, et on en voit malheureusement trop au (Jongo, se trouvent en contact avec la pure sauvagerie, la nature primitive, l'homme barbare, un ordre de
(■) Joseph Conrad. Taies of Unrest. Tauchnilz.
choses inaccoutumé, ils sont désorientés et saisis d'un trouble [)rofond. d'une crainte sourde de dangers incontrôlables, d"une cuisante angoisse qui leur donnent la vague intuition d'un inconnu toujours menaçant, sans qu'ils puissent s'imaginer de quel côté viendra l'attaque.
Jusque là ils s'étaient sentis sous la protection tacite de gens aj^ant une plume derrière l'oreille ou des broderies sur les manches, et les voilà, tout à coup, dans la situation de prisonniers subitement libérés, éblouis du plein air et ne sachant que (aire de leur indépendance.
Le spectacle grandiose de la nature équatoriale ne peut émouvoir des gens aussi nuls, aussi peu enclins à la rêverie poétique. La rivière, la forêt exhubérante de vie ne sont pour eux que de vastes déserts. Quand de ce vide émergent, de temps en temps, des indigènes, à la peau luisante, aux tatouages étranges, au langage bizarre, une méfiance inquiète agite le sommeil de nos solitaires.
La misère intellectuelle et la disette alimentaire les livrent à des assauts de fièvre dont ils sortent chaque fois plus affaiblis, moins aptes à résistera Tact ion déprimante du climat et de la solitude
Le grand silence de la sauvagerie ambiante les gagne peu à peu, les étreint plus étroitement ; telles les lianes
Ckoouis Congolais
de la forêt poussent sournoisement leurs vrilles le long des arbres jusqu'à les étoiilïer; telle l'inexoi-able constriction du boa étrangle graduellement la victime haletante.
De jour en jour ils se trouvent réciproquement plus insupportables; leurs tics nerveux, leurs locutions habituelles deviennent des causes d'agacement mutuel qui se traduisent en querelles à propos de futilités; ils en arrivent à se disputer àpremcnt les quinze derniers morceaux de leur provision de sucre, précieusement enfermée pour les cas de maladie.
Ils se regardent à la déi'obée, en se demandant le(piel sera terrassé le premier par riiématui'ie ou le dégoût de cette vie insipide; jusqu'au jour où l'un d'eux tue l'autre dans un accès d'exaspération et d'épouvante, croyant, à tort sa vie menacée, puis court se pendre à la croix plantée sur la tombe d'un blanc.
Cette agonie de deux ratés qui auraient pu végéter sous la tutelle de l'organisation européenne, mais qui étaient condamnés à succomber dans un milieu où l'hoiume doit se sulhre à lui-même n'est pas une hction du romancier. On m'a
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conté au Congo plus d'une anecdol(3 qui conlirme sa line analj'se pS3'chologique.
Aussi ai- je rapporté de mon voj^agc la ferme conviction que les trois quarts des décès, dont on accuse le climat africain, doivent être attribués à la séduction des femmes noires et à l'abus des liqueurs fortes. Le désœuvrement d'hommes à l'esprit peu meublé, le réveil d'instincts brutaux que l'influence d'une société civilisée ne contient plus, conduisent à ces déchaînements de passions, mortelles sous un climat de feu.
Il n'est pas douteux que l'emploi d'agents mal doués et mal préparés pour la vie de colon doive produire des abus ; il importe seulement de savoir s'ils sont tolérés par l'État.
Je puis affirmer, de science personnelle, que toute violence inutile contre les indigènes est sévèrement punie. J'ai rencontré un officier subissant une peine de cinq années d'internement ; je sais qu'un autre se trouve dans le même cas. J'ai eu l'occasion d'être informé d'une instruction poursuivie contre un big chicf, un grand chef blanc, comme on dit dans le langage anglo-français de là bas.
Je trouve encore la preuve de cette justice impartiale dans la conliance de nègres en nos tribunaux. Plus d'une fois j'ai entendu les doléances de facteurs se plaignant de ne plus oser souffleter leurs boys de crainte d'être appelés par eux devant le juge. Z'irai devant le zusel
FACTORIK DE M. LOTHAIRE
leur est devenu une locution familière, quand leur maître les menace d'une correction corporelle.
La justice répressive de l'État étend son action dans son immense territoire à mesure que les postes se multiplient et que les stations se développent. On ne peut le rendre responsable des crimes qui se commettent à l'abri d'impénétrables forêts, en dehors du rayon où les investigations des juges sont possibles.
L'État ne possède pas encore la puissante hiérarchie de fonctionnaires voués à la recherche des criminels qui, en Europe, s'étend du simple garde cliampètre au procureur général.
Cependant la sécurité que l'organisation judiciaire assure à l'innocent opprimé est déjà si bien parvenue à
"lii Ckoiivis Congolais
la connaissance des indigènes, qu'à la Roniée, j'ai recueilli sur luon bateau un malheureux, en route de})uis quinze jours, pour aller niouti'ei' au juge de tStanley ville les fers dont les Arabes l'avait chargé.
Les accusations contre lÉtat ont surtout trouve un écho complaisant dans la presse anglaise ; elle a accueilli les dénonciations de quelques officiers ou agents démissionnes pour incapacité, qui lui ont présenté les faits sous un jour exagéré et sans signaler en même temps le correctif. Si regrettables qu'ils soient, ils n'atteignent ni en cruautrs ni en étendue ceux que M"^® Olive Sclireiner et Miss Mary Kingsley reprochent à leurs compatriotes. Quant^à M. W.-H. Brown (*), non seulement il avoue l'emploi de moyens féroces dans le Rhodesia, mais il les proclame d'une nécessité inéluctable pour la fondation d'un empire colonial.
(*) Wili.iam-Hakvey lîuowN. On the soiith african frontier.
Conclusion
Epuis mon retour on m'a demandé cent fois ce que je pensais de notre entreprise coloniale.
Le problème ne comporte pas une solution simpliste; mais sans entrer dans tous les détails d'une aussi vaste question, aux aspects multiples, je veux cependant résumer sincèrement mes observations et les enseignements recueillis en cours de route :
Une ex|)loitation rationnelle, une administration prudente peuvent faire du Congo une colonie prospère ; il contient des réserves inépuisables en caoutchouc et ce produit restera longtemps sa principale richesse avec l'ivoire et les huiles végétales.
Le planteur de café et de cacao doit craindre la concurrence de pays adonnés depuis longtemps à leur culture et plus favorablement situés au point de vue du transport.
La surproduction du café (le Brésil a augmenté la sienne de 4, 224, (500 balles, en trois ans) me semble
iiG Croquis Congolais
compromettre les bénéfices escomptés par les cultivateurs de cette précieuse rubiacée.
J'ai quelques doutes sur la possibilité d'exploiter les bois d'ameublement ; l'absence d'essences flottables en rend le transport très onéreux. Toutefois, le chemin de fer du Ma^-ombe permettra, peut-être, de tirer, à peu de frais, des bois de luxe des belles furets de cette province.
La fondation de notre colonie a provoqué un double courant industriel : d'une part nos usines mettent en œuvre les matières premières : textiles, oléagineuses, résineuses, tinctoriales, alimentaires fournies par b^ Congo; d'autre part nos industriels de Gand, Saint- Nicolas, Termonde, Verviers, fabriquent les marchandises d'échanges qui servent à payer les indigènes.
La Belgique a déjà largement profité du débouché nouveau ouvert à son exubérante production par la prévoyance de son souverain, et son chiffre d'affaires avec ri^tat indépendant croit chaque année; en dix ans (1888-1898) l'augmentation a été de 750 p. c. ; notre pays a battu la grande puissance coloniale du monde sur ce marche ; car, alors qu'il y a importé pour une valeur de 1.5,408,505 francs, en 1898, l'Angleterre n'arrive qu'au chiffre de 3,4.57,738 francs.
L'œuvre congolaise n'a pas seulement dirigé les efforts des trafiquants belges vers l'Afrique, elle a réveillé les énergies qui sommeillaient en notre race, elle a secoué
sa torpeur; nous voyons maintenant nos ingénieurs et nos commerçants ne pas craindre d'aller au loin, en Russie, au Brésil, à l'Argentine, au Mexique, en Flolide, à la Havane, en Chine, sur la Côte d'Or, au Mozambique, à Madagascar, en Etliiopie, chercher des
êÊÊÊÊk^Êm^^éOMé^-
ILES R EFLECHIES
entreprises nouvelles. Si bien qu'on a pu faire l'énumération de quatre-vingt-neuf sociétés coloniales belges comportant un capital de quatre cents millions C*)!
Gardons-nous d'()ubli(M' le mouvement scientifique dans cette rapide revue de l'activité créée par l'initiative du Roi. Nos naturalistes, nos botanistes, nos géo-
{*) Le Mdiivciiicni Gàiiirapliiiiiic, 18 juin 1899.
logues, nos météréologistes, nos géographes ont déjà fourni cVintéressants travaux et enrichi nos collections. Des missions de savants explorent le Congo, et le Musée de l'État publie leurs travaux et leurs découvertes dans de remarquables annales (*).
Au point de vue géologique, le bassin du Congo est une vaste cuvette creusée dans les roches paléozoïques ; son fond est rempli do terrains d'ail uvion formés d'une couche de grès rouges recouverte de grès blancs ; ses bords, qui coïncident approximativement avec les limites de l'État, laissent voir la roche primitive ; là se rencontrent des gisements de cuivre, d'étain et, en énorme quantité, de fer.
Mais l'absence de charbon ne permettra d'utiliser ces richesses minérales que le jour où l'industrie métallurgique saura emprunter aux puissantes cataractes l'énergie électrique pour réduire les ox^'des minéraux en barres de métal.
Les ingénieurs du xx*" siècle utiliseront certainement les millions de chevaux-vapeur que peuvent fournir les chutes d'eau; leur puissance, transformée en électricité, fera marcher les trains et les bateaux, éclairera les stations, sera la force motrice des usines qui s'établiront sur les rives du fleuve.
{') Annales du ilitsce du Conrjn, publiées par ordre du Secrétaire d'État.
Les conditions d'existence du blanc en s'améliorant graduellement lui permet tront de prolonger son séjour en Afrique; peut-être pourra-t-il même y peupler quelques plateaux élevés; là s'élèveront alors des sanatoria, comme les Anglais en ont créés dans l'Himalaya, les Hollandais à Java, pour retremper les forces de leurs colons dans l'air vivifiant des montagnes.
Il faut que l'État suive l'exemple donné par les sociétés commerciales et se préoccupe, avant tout, d'assurer une bonne alimentation à ses agents. J'ai ti'aversé des stations où nos ottlciers mourraient littéralement de faim. Gela est un crime ; l'homme aflaibli par les privations est une victime fatalement désignée à la fièvre.
Que doit-on penser des nègres, qu'en peut-on espérer?
Ma propre expérience est insuflîisante pour le décider, mais tous ceux qui ont séjourné longtemps parmi eux, s'accordent à dire qu'il faut se garder des plans savamment élaborés en Europe par des philanthropes sensibles qui ne connaissent pas la psychologie des populations noires. Depuis longtemps la sagesse des nations a conclu qu'à blanchir un nègre on perd son savon; à le civiliser on perd son temps. Mais le travail physique de l'indigène est indispensable au blanc qui veut mettre l'Afrique en valeur. Qu'il lui demande donc un labeur modéré, proportionné à son régime aliment taire, qu'il le traite avec équité ; qu'il admette celles de
"HÙ Croquis Congolais
ses coutumes compatibles avec nos idées sur la liberté individuelle et le respect de la vie humaine, alin que le pauvre nègre ne puisse dire à l'Européen :
You cheat us for your protil, You damn us l'or your gain (*j.
Le nègre, half devil, half child (**), se trouve, dans l'ordre moral et intellectuel à une place intermédiaire entre ranimai le plus intelligent et l'homme blanc. Ce dernier a gagné, dans ce siècle, le sentiment de ses devoirs envers ses collaborateurs animaux; des obligations d'un degré plus eleve s'imposent à lui quand il demande au nègre de travailler pour lenricliir. Si le noir est un instrument indispensable à l'exploitation de r Afrique, il faut eu user et non en abuser, sinon l'instrument disparaîtra et l'exploitant pâtira de son imprévoyance.
Nous avons exposé ce que nous pensions des qualités militaires des nègres et du parti que lÈtat peut tirer de son armée ; l'expérience dira s'il faut continuer à former des sous-olïiciers de couleur; je m'imagine qu'on y renoncera.
Si les missions se bornaient à enseigner la culture et
('j GEOKGt; LvNCH : Vous nous trompez à votre profit.
Vous nous damnez pour votre gain.
(•*) R. Kipling : .Moitié diable, moitié enfant.
quelques métiers manuels à leurs élèves, tout en les soumettant à une certaine discipline morale, elles rendraient des services ; il est à craindre qu'elles ne poussent leur ambition trop loin et ne suscitent un fanatisme intolérant, en voulant lutter contre la propagande protestante.
Ce sont probablement des influences religieuses qui ont conduit l'État à ne reconnaître comme légale que la monogamie. C'est un tort, car il faut attribuer la rapide expansion de l'islamisme en Afrique non seulement à la simplicité de sa doctrine, mais surtout à la sanction qu'elle donne à la polygamie.
Le nègre n'a pas d'autre caisse d'épargne que les femmes ; il n'a ni banques, ni fonds d'État, ni actions industrielles à sa disposition pour le placement de son gain; s'il l'enfouit dans son cliimbèque, il risque fort d'être volé. Il consacre donc toutes ses économies à l'achat d'épouses; plus il en a, plus il se sent riche; il vit alors en rentier : flânant, fumant, jouant, dormant.
L'Européen opulent emploie ses revenus à payer le travail de gens moins heureux que lui ; le Bangala n'agit pas autrement quand il se débarrasse sur son harem de tout labeur fatigant.
Ces coutumes sont trop congéniales à la nature équatoriale, elles ont poussé des racines trop profondes dans le sol africain pour pouvoir être arrachées par des mains étrangères.
Quand on veut apprécior sincèrement l'état social des populations congolaises, il faut absolument rejeter ce que Max Nordau appelle die conventionnellen Liigen der Kidturmenschheit (les mensonges conventionnels de l'humanité civilisée). Ce qui nous choque chez le noir n'est souvent que l'effet d'une brutale franchise, expression sincère de la réalité.
C'est donc une utopie d'espérer transformer un nègre en un Belge, par la loi, l'armée et les missions; on peut tout au plus en faire un serviteur mieux adapté à nos besoins que le sauvage.
Ceux qui font là-dessus des harangues sentimentales sont des ignorants en Europe, des hypocrites en Afrique.
Aussi serait-ce un désastre pour le Congo d'être placé sous le contrôle d'une chambre de politiciens qui voudrait appliquer au gouvernement des nègres, sous prétexte de liberté, d'égalité, de fraternité, les principes abstraits de la déclaration des droits de l'honnue.
Que l'exemple de ce qui se passe chez nos voisins, en matière coloniale, ne soit pas perdu pour nous.
Il n'y a donc pas de meilleur régime pour notre colonie que le despotisme intelligent du souverain de l'État Indépendant.
Ce qu'on peut souhaiter de plus heureux au Congc c'est qu'il continue à se développer sous l'habile directioi. de son fondateur.
Tous ceux qui ont pu juger l'œuvre du Roi. sur place, l'engageront à persévérer et lui adresseront l'exhortation qu'un poète lançait récemment aux Anglo-Saxons :
Take up THE White Man's hurden ! (*)
(*) Rudyard Kipling : Charge toi du fardeau de Ihoinme blanc.