‹ Croquis d'artistesChapitre 14 sur 22 · MME ROSE CARON · texte numérisé non relu

MME ROSE CARON

rès grande et admirablement prise, avec une distinction pleine de simplicité et de charme, une extrême pureté de lignes et, par-dessus tout, un air de noblesse calme et souveraine, nulle jamais ne fut mieux faite que Mme Rose Caron pour représenter et douer d'une vraie vie ces personnages de légende et de mythe, ces déesses, ces héroïnes d'un monde étrange et poétique, dont nous sommes aujourd'hui si friands, et qui peuvent bien être les seuls dignes d'inspirer vraiment le musicien.

Je donnerai peu de détails sur sa biographie: les

i3o croquis d'artistes

campagnes de Beauce ont vu s'écouler son enfance au grand air et au grand soleil. Elle y a puisé sans doute quelque chose de cette sérénité grave et de cette vérité d'expression qui comptent parmi ses qualités ordinaires; et aussi ce dédain des procédés et des virtuosismes, qu'on ne trouve que trop rarement à louer sur la scène. Pour des dates, bornons-nous à dire que Mme Caron était au Conservatoire en 1880 (déjà mariée), et que c'est en 1882 qu'elle quitta ces murs trop étroits pour elle, avec un modeste prix de chant, un simple accessit d'opéra. Son tempérament exceptionnel et peu fait aux petites habiletés, à la convention des « airs de concours », avait besoin de la scène pour se révéler tout à fait; il lui fallait une figure complète à incarner, un caractère à développer, à vivre...

C'est à Bruxelles qu'elle fut engagée, après des leçons plus sérieuses de Mme Marie Sasse, et quelques apparitions discrètes dans les concerts de Paris ou de la province. On sait que généralement ce n'est pas chez nous que se révèlent d'abord les artistes, comme les

Mme ROSE CARON l3l

œuvres, de premier ordre, quand ils ne sont pas précédés d'une série bien établie de triomphes.

Elle chanta pour ses débuts les rôles d'Alice dans Robert le Diable, de Marguerite dans Faust, puis de Valentine dans les Huguenots. Ici, nous ne pouvons mieux faire que de reprendre, après tant d'autres, ce qu'a dit M. Reyer de cette «révélation» soudaine de l'extraordinaire tempérament dramatique de Mme Caron; l'impression est frappante d'exactitude, et définitive.

«Je partis pour Bruxelles, dit l'éminent auteur de Sigurd] j'arrivai au théâtre : elle était en scène et chantait la chanson du Roi de Thulé. Et avec quel sentiment, avec quel style, avec quel charme! Et qu'elle me parut belle et gracieuse, la Marguerite au rouet! La voix avait pris en quelques mois une ampleur surprenante, et le timbre en était délicieux. Et ce qui me frappa surtout dans les passages dramatiques du rôle, ce fut la simplicité des moyens avec lesquels la cantatrice obtenait les plus grands effets. Son geste était noble autant que son chant était classique et pur. C'était une apparition, c'était une révélation...»

l32 CROQUIS D'ARTISTES

Tout ceci, on peut le dire encore, et avec plus de raison que jamais, aujourd'hui et depuis longtemps déjà que la maturité du talent est venu ajouter à tant de qualités une sûreté, une autorité souveraines. Ce rôle de Marguerite, en particulier, qu'elle a si souvent chanté à Bruxelles, et qu'on a semblé hésiter à lui laisser à Paris, on sait quel relief Mme Caron lui donne. Quelle grâce aimable dans son entrée au milieu de la foule en fête, quelle chaste sérénité dans les scènes du jardin, quel foudroyant effet de terreur dans la mort de Valentin !

Et puis toujours la simplicité dans les moyens, la sobriété dans les gestes: ainsi Rachel obtenait ses plus tragiques effets... Au surplus, c'est proprement ce qu'on appelle le style, et peu d'artistes en ont montré autant que celles-là.

Chez Mme Caron, il n'y a d'ailleurs jamais de convention, de procédé : il n'y a qu'une recherche, celle de la vérité, et celle-ci, elle la poursuit toujours, à chaque représentation nouvelle, constamment attentive à ce qui peut y contribuer. Dans certains rôles, elle a atteint

Mme ROSE CARON l33

ainsi à une hauteur, à une perfection qui dépassait tout ce qu'on avait d'abord espéré. Elle chante avec son âme, a-t-on dit bien des fois, et c'est ce qui rend sa voix si pénétrante dans sa moelleuse douceur; elle joue aussi avec son âme et son intelligence, d'une nervosité qui va parfois jusqu'à la souffrance..., et c'est ce qui donne tant de relief à ses rôles, tant de personnalité à leur action.

Tenez, sans aller chercher ses plus éclatantes héroïnes, prenons cette Sieglinde, pour laquelle on a été généralement si injuste. Le rôle est ingrat, difficile, parce qu'il n'a pas été très poussé par Wagner, malgré sa grande importance: Mme Caron a commencé par dérouter tout le monde. Nous ne savons ce qu'on attendait, mais on a trouvé que ce n'était pas cela. Eh bien, en fait, nul parmi les vaillants interprètes de la Valkyrie n'en a aussi complètement donné l'impression, la couleur wagnériennes. On s'en est bien aperçu plus tard, quand Mme Caron a été remplacée par telle ou telle: on a eu ainsi la bonne banalité d'opéra, mais non cette intense

vérité d'expression qui donne la vie et qui émeut. — Des critiques l'ont trouvée trop déesse, sous ses vêtements de peau; ils ignoraient donc que Sieglinde est fille de Wotan: ce contraste avec la brute Hunding est essentiel ici, et l'artiste le rendait avec une noblesse incomparable. Jamais, d'ailleurs, elle n'a fait preuve de plus hautes qualités de diction que dans le premier acte, un sentiment plus profond qu'au dernier... Telle, par exemple, au moment où Brunnhilde l'amène après l'avoir sauvée, la phrase: «N'ayez nul souci de mon sort», qui, à elle seule, montrait à quel point l'artiste avait compris le rôle, et combien son art dominait tous les autres.

Ces phrases-là, ces révélations soudaines, elle en a dans toutes ses créations. La place me manque pour raconter en détail cette brillante carrière ; et qu'en dire, en somme, qui ne soit bien connu? De combien de triomphes n'est-elle pas semée? — A Bruxelles, où elle est si aimée, Mme Caron a eu deux engagements (de i883 à i885 et de 1887 à 1890), et a créé Sigurd, Salammbô,

Mme ROSE CARON l35

Jocefyn, la gracieuse et coquette Éva des Maîtres Chanteurs, la fière Richilde) outre le répertoire, elle a chanté Norma, l'étrange Salomé d'He'rodiade, puis Fidelio, où elle fut si gracieuse en travesti, et si énergique, un rôle admirable dans lequel on aurait dû, depuis longtemps, nous la montrer à Paris ; enfin, pour finir, la poétique, la rêveuse Eisa de Lohengrin.

A Paris, c'est en i885 que nous l'avons entendue d'abord: elle nous a apporté Sigurd, dont la sublime héroïne restera toujours sa plus essentielle incarnation. Quelle grandeur dans son réveil, quel style, quelle émotion contenue aux derniers actes! Incomparable en toutes ses créations, au point qu'il faut un effort de justice pour reconnaître les mérites de celles qui lui succèdent, où Test-elle davantage que dans la fière et pure Valkyrie, poétique évocation que le génie du compositeur a si splendidement parée ? — Mais Pest-elle moins dans sa mystique et étrange sœur Salammbô, toute enfiévrée par les jaloux effluves de Tanit, toute fascinée par l'amour insensé de Mathô? — ou dans cette mystique et

i36 croquis d'artistes

timide Eisa, plus délicate en ses chastes visions, plus humaine en sa fatale curiosité qui trahit Lohengrin ?

M;ne Caron, à Paris, n'est jamais beaucoup sortie du cercle radieux de ces trois figures, auxquelles il faut joindre celle de Marguerite, dont j'ai parlé plus haut. Elle a cependant imprimé de son originalité habituelle plusieurs autres rôles du répertoire, pour lesquels son talent précieux était tout indiqué : Rachel de la Juive, où elle fut exquise, Valentine des Huguenots, Agathe du Freischutz, où il faut tant de grâce et de style à la fois ; sans compter, par occasion, Chimène du Cid et Catherine 8 Henry VIII, où elle se montra si fière et si touchante.

Mais ceci remonte déjà à une dizaine données. Celles qui viennent de s'écouler n'ont pas été moins fécondes. Après la Valkyrie (en 1894), elle a animé de son charme pur la figure gracieuse, mais un peu pâle de Djelma, et sa si délicate invocation à Lakmi. Puis il lui a été donné d'aborder un nouvel Othello, celui de Verdi, et, comme on pouvait s'y attendre, son triomphe a été complet. Quelle Desdémone idéale n'était-elle pas en effet, fière et

Mme ROSE CARON l3?

enjouée, passionnée et déchirante! Pleine de grâce aimable dans les premiers actes, on la voyait peu à peu fléchir sous le poids de l'incompréhensible fatalité, et les dernières scènes la montraient comme détachée de la terre, aussi touchante que belle, avec une exquise simplicité d'effets l.

Enfin ces derniers temps nous l'ont montrée successivement dans deux reprises redoutables, où elle sut garder son rang : Tannhœuser et Don Juan, et, — je ne saurais mieux finir, — dans une exécution du ier acte $ Aie este (au Conservatoire et ailleurs) qui suffirait à elle seule. pour la proclamer la digne héritière des Pasta, des Malibran, des Viardot, des Krauss... Heureux le théâtre qui possède une artiste aussi accomplie, aussi sérieusement éprise de son art, et qui en comprend si bien, jusqu'en sa vie privée, toute la dignité.

1 II faudra retenir parmi ses plus inoubliables soirées, ses quelques représentations italiennes d'Otelh, avec Tamagno, et son dernier acte, dont elle sortait chaque fois, comme une autre illustre Desdémone, malade pour plusieurs jours.

i38 croquis d'artistes

Mme Rose Caron vit entre sa jeune sœur et sa jeune fille, entourée du respect et de la sympathie de tous ceux qui rapprochent.

Voici le tableau complet de sa carrière :

io BRUXELLES

1884 Robert le Diable (Alice\ début

Hérodiade (Salomé).

Faust (Marguerite).

Les Huguenots (Valentine).

Sigurd (Brunnhilde), création.

i385 Les Maîtres Chanteurs (Éva), création.

La Juive (Rachel .

Norma (Norma).

i835 Sigurd (Brunnhilde), début.

La Juive (Rachel).

Mme ROSE CARON l39

1886 Le Cid (Chimène).

Les Huguenots (Valentine).

Henry VIII (Catherine).

Faust (Marguerite).

Le Frèischùtz (Agathe).

Page 1